L’Eden Cinéma de Marguerite Duras, mise en scène de Christine Letailleur

L’Eden Cinéma de Marguerite Duras, mise en scène de Christine Letailleur

Crédit photo : Jean-Louis Fernandez.

Crédit photo : Jean-Louis Fernandez.

Cette pièce écrite (1977) à partir d’Un Barrage contre le Pacifique, un texte écrit vingt-sept ans plus tôt,  fut créée la même année par Claude Régy. Suzanne et Joseph racontent la vie de leur mère, arrivée en Indochine en 1912. Dans les années vingt, enseignante et veuve, elle travaille comme pianiste à L’Eden, un cinéma de Saïgon, pour élever ses enfants. Après dix ans d’économies, elle réussit à acheter une concession pour en tirer un bénéfice qu’elle tirerait l’agriculture. Mais trop proche de la mer, elle n’est pas cultivable et il aurait fallu verser des pots de vin aux agents du cadastre, pour obtenir de bonnes terres à travailler… Mais cette mère obstinée mais brisée l’apprendra-t-elle plus tard et elle n’aura vécu que pour reconstruire le barrage.

Peu d’estime accordée aux «petits Blancs», placés juste au-dessus des «Indigènes » dans l’échelle sociale des colonies françaises. A travers la lutte de cette femme qui voit ses efforts ruinés par une administration coloniale corrompue, le fils et la fille revivent un passé prégnant. Pour la metteuse en scène qui avait monté Hiroshima mon amour de Marguerite Duras en 2009, la pièce est une autobiographie romancée… Un voyage exotique et trivial dans un espace mémoriel revisité, avec aussi un éveil universel du désir et un réquisitoire contre le colonialisme.

 «Les barrages, écrivait Marguerite Duras, ce serait des talus de terre étayés par des rondins de palétuvier – imputrescibles – qui devaient tenir cent ans, au dire de la mère …  Ecoutez  les paysans de la plaine, eux aussi, elle les avait convaincus. Depuis des milliers d’années que les marées de juillet envahissaient les plaines… Non… disait-elle. Non… Les enfants morts de faim, les récoltes brûlées par le sel, non, ça ne pouvait aussi pas durer toujours. Ils l’avaient crue. »

Le dépouillement et l’abstraction de cette écriture fascinent Christine Letailleur. Et L’Eden Cinéma participe d’une déambulation entre théâtre, cinéma et littérature. Dans une prose poétique avec narrations, dialogues, monologues,  aux époques et espaces enchevêtrés. Les didascalies indiquent un espace vide autour du bungalow, la plaine de Kam dans le Haut-Cambodge, entre le Siam et la mer. Quand les personnages entrent dans l’Eden cinéma, la mère joue du piano et on voit sur l’écran des extraits de films muets en noir et blanc : avec des images de couples dans Erotikon de Gustave Machaty (1929) et Le Village de Namo : panorama pris d’une chaise à porteurs de Gabriel Veyre (1900), en lien avec la sensualité à fleur de peau des jeunes gens éprouvés.

 Il y a de constants allers et retours entre passé et présent, entre récits et scènes jouées, selon les souvenirs d’une expérience singulière. Les périodes varient, les acteurs changent, jouant un personnage jeune ou plus âgé. Et la narratrice Suzanne, fort attentive à l’existence, se réconcilie avec sa propre histoire. Ici, cet alter ego de Marguerite Duras a un seul frère, Joseph qui est à la fois l’aîné, Pierre, le bandit, le préféré de la mère et le petit Paul.

Avec cette fiction romanesque, l’auteure nous invite à un retour sur soi et nous donne à voir une relation incestueuse entre le frère et la sœur qui privilégie ce chasseur indiscipliné, au détriment de M. Joe. Et pour la jeune Suzanne, ce fils indigène d’un riche spéculateur possédant des plantations de caoutchouc, sera un prétexte : elle se prostituera afin d’aider financièrement et moralement sa mère. Il y a une ségrégation entre blancs et autochtones mais davantage encore entre riches colons et petits colons. M. Joe ne peut épouser Suzanne, une fille de déclassés : son père le déshériterait. La mère hystérique veut se venger et s’ enrichir à l’arrache… Pourtant, l’amour circule : « Les enfants embrassent les mains de la mère, caressent son corps toujours. E t toujours, elle se laisse faire. Elle écoute le bruit des mots. ».

 Sur les notes de La Valse de l’Eden de Carlos d’Alessio, nous abordons l’imaginaire de Marguerite Duras : le bungalow, la plaine, les bords de mer, les rues de Saïgon. Emmanuel Clolus a conçu un espace pur et troublant, onirique : une piste de danse à Réam, en bordure de l’océan et de la forêt proche, le sol de bois d’un bungalow surélevé et limité par trois châssis coulissants. Annie Mercier est cette mère mythique attachante : une figure populaire, dure et têtue. Caroline Proust interprète Suzanne, encore jeune fille ou bien femme jeune, envahie par une passion pour son frère et sa mère. Le tonique Alain Fromager incarne le mauvais garçon, amant symbolique et dévoyé d’une mère et d’une sœur. Et  l’étrange M. Joe est joué par Hiroshi Ota, cet acteur japonais jouait déjà avec Valérie Lang dans Hiroshima mon amour de Marguerite Duras, dans la mise en scène de Christine Letailleur et ici il parle quelquefois en vietnamien. Une belle balade entre jeunesse et suite de la vie, désir et renoncement.

Véronique Hotte

Théâtre National de Strasbourg, 1 avenue de Marseille, Strasbourg (Bas-Rhin), jusqu’au 20 février. T. : 03 88 24 88 24.

Théâtre de la Ville-Les Abbesses, Paris ( XVIII ème), du 2 au 19 décembre.

 


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