Correspondance avec la mouette, d’après Anton Tchekhov et Lika Mizinova, traduction, adaptation et mise en scène de Nicolas Struve

Correspondance avec la mouette, d’après Anton Tchekhov et Lika Mizinova, traduction, adaptation et mise en scène de Nicolas Struve

zac5167Un moment peu connu de la vie d’Anton Tchekhov… Né en 1860, il a déjà notamment écrit à dix-huit ans, tout en faisant ses études de médecine, une pièce qui avait disparu et qui reparaîtra en 1920. Elle sera publiée trois ans plus tard et sera connue sous le titre de Platonov. Il rencontre Lika Mizinova (1870-1939) qui a dix ans de moins que lui. De cette chanteuse et actrice, il s’ inspirera pour créer le personnage de Nina dans La Mouette… Ils s’écriront pendant presque dix ans et, dit Nicolas Struve un des acteurs-fétiches de Valère Novarina et qui a aussi mis en scène des textes de Marina Tsvétaieva et de Svetlana Alexievitch: «Il existe soixante-quatre lettres du jeune écrivain et quatre-vingt dix-huit d’elle et j’ai traduit tout ce qu’il m’a été possible de trouver (…) dans diverses publications biographiques et scientifiques. »  Alors qu’il existe bien de nombreuses traductions de son théâtre, vient juste d’en paraître une de sa correspondance*.  Bizarrerie des éditions…

L’écrivain et la très belle jeune femme sont tombés visiblement amoureux l’un de l’autre à Melikhovo, la maison des Tchekhov mais semble-t-il, un peu sur l’air de: « Je t’aime, moi non plus». Ils voyagent l’un et l’autre, ce qui ne facilite pas leurs relations surtout à l’époque, mais favorise une importante correspondance. Tant mieux pour nous qui découvrons un autre aspect du continent Tchekhov… Et cela se sent bien, Anton Tchekhov éprouve une joie intense à écrire, à jongler avec le langage et elle, à lui répondre, même s’il y a dans leur écriture à tous les deux, un jeu évident. «C’est, dit-il, avec plaisir que je vous ébouillanterais. J’aimerais qu’on vous vole votre nouvelle pelisse, vos caoutchoucs, vos bottes de feutre, qu’on diminue votre salaire et que, vous ayant épousé, Trophim attrape la jaunisse, un interminable hoquet ainsi qu’une crampe, à la joue droite. ». Elle et lui essayent de se rendre jaloux et il lui invente donc des amants. Pas contente, la jeune personne lui répond de façon cinglante: «Vous vous débrouillez toujours pour vous débarrasser de moi et me jeter dans les bras d’un autre. »

 Malgré toute la tendresse et l’admiration qu’elle a pour lui, elle sent bien qu’ils ne vivront jamais ensemble. Lui est souvent caustique et infiniment séduisant mais il la tient un peu à distance. Vraiment amoureux par intermittence de cette belle jeune femme, moins peut-être qu’elle et sans doute trop occupé à écrire…  Et elle ne le rate pas: «Je voudrais organiser une fête pour l’enterrement de ma vie de jeune fille, parce que j’ai décidé de me marier par dépit, seulement pas avec ce Trophim.» Et Lika tombera effectivement amoureuse d’un écrivain connu: Ignati Popenko -un ami de son cher Anton!- qu’elle rencontre à Melikhovo. Elle aime encore l’auteur de La Mouette mais s’en va à Paris avec ce Popenko dont elle aura une fille qui mourra vite. Ce sera la fin d’une belle histoire. Elle reviendra en Russie mais Anton et Lika ne s’écriront plus. Cinq ans plus tard, après avoir enfin épousé son actrice Olga Knipper, il mourra en 1904 à Badenweiler en Allemagne. Lika, elle, sera comédienne au Théâtre Dramatique de Moscou, puis se mariera avec Alexandre Sanine, acteur et metteur en scène au Théâtre d’art de Moscou. Vingt ans plus tard, elle le quittera et mourra de tuberculose à Paris en 1939.

«Rien de patrimonial ou de révérencieux, dit le metteur en scène, mais le court « récit” d’un de ces amours qui laissent l’âme blessée et l’expérience d’une écriture qui apparaît à la fois comme trace, destruction et salut du passé. L’esprit de Tchekhov pour assurer ce qu’il faut d’humour, et celui de Lika vital, râleur, parfois bouleversant, ce qu’il faut d’étonnement…» Mais il y a de la joie chez eux, à se retrouver même par écrit,  pour de simples et douces conversations comme celles qu’ils auront ensuite. Avec aussi, un humour mêlé d’une certaine férocité amoureuse (ce n’est pas incompatible), ce spectacle donne aussi « un éclairage sur La Mouette comme sur son auteur sous laquelle la pièce-sans rien perdre de sa complexité ni de son mystère gagne quelque chose d’infiniment concret ». Avec quelques répliques-rappels de La Mouette.

Tout cela est perceptible sur cette petite scène où il y a juste quelques chaises, des feuilles écrites ou imprimées entassées dans le fond. Pas de lumières sophistiquées, pas de micro H.F., pas non plus de criailleries, juste quelques images vidéo. Du côté des bémols, juste un côté statique par instants, à cause de l’étroitesse du plateau, mais rien de gênant. Stéphanie Schwartzbrod et David Gouhier savent gérer cette contrainte et, bien dirigés par Nicolas Struve, sont tout à fait impeccables et attachants. Elle, surtout, a une merveilleuse présence et on comprend, même si elle ne lui  ressemble pas du tout, que Tchekhov soit tombé amoureux de Lika. En une heure et quelque, loin des fatras des grandes productions, ce petit bijou de poésie, fait avec amour et intelligence, à partir d’un gros travail de traduction puis d’adaptation de lettres est, par les temps qui courent, est assez rare. Allez-y, que vous connaissiez déjà ou non, des pièces de Tchekhov et en particulier La Mouette. Vraiment, vous ne le regretterez pas…

 Philippe du Vignal

Théâtre des Déchargeurs, 3 rue des Déchargeurs, Paris ( Ier)  jusqu’au 29 février. T. : 01 42 36 00 50.

Vivre de mes rêves, Correspondance d’Anton Tchekhov, traduction de Nadine Dubourvieux, éditions Robert Laffont. 1120 pages. 32 €

 


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