Massacre de Lluïsa Cunillé, traduction de Laurent Gallardo, mise en scène de Tommy Milliot

Massacre de Lluïsa Cunillé, traduction de Laurent Gallardo, mise en scène de Tommy Milliot

(C)Vincent Pontet

(C)Vincent Pontet

Le lauréat du prix Impatience 2016 avec Lotissement de Frédéric Vossier, a ensuite monté Voyage d’hiver de l’auteur norvégien Fredrik Brattberg et La Brèche de l’Américaine Naomi Wallace créée au dernier festival d’Avignon. Et cette fois, il nous fait découvrir un beau texte d’une auteure catalane de cinquante-neuf ans, bien connue en Espagne et qui a eu de nombreux prix. Elle a écrit une cinquantaine de pièces et adaptations mais n’a, bizarrement, jamais été jouée en France. Une première donc,  avec  Massacre, une pièce au titre à double sens: tuerie mais aussi tête de cerf naturalisée-trophée de chasse…

Un huis-clos absolu; le salon sans fenêtre et sans véritable porte d’un petit hôtel isolé dans la montagne et à plusieurs kilomètres d’un village où il n’y a plus guère d’habitants. D. la directrice veut fermer cet établissement dont elle a hérité: les touristes ne voient même plus la pauvre enseigne lumineuse et passent sans s’arrêter. Aucun client donc sauf, H. , une jeune femme divorcée qui a emprunté la voiture de son ex-mari pour venir jusque là. Elle a loué une chambre pour une semaine et, malgré l’insistance de la directrice qui la trouve un peu encombrante et voudrait qu’elle rejoigne un autre établissement, elle se sent bien ici et ne veut surtout pas aller ailleurs. Etrange rituel, elles se parlent chaque soir autour d’un café dans le petit salon de cet hôtel déserté, au début l’une et l’autre méfiantes et peu aptes à se livrer à des confidences, puis de plus en confiance…

Plus tard, juste désigné par A. , un homme entre deux âges arrive. Avec sa voiture, il a, dit-il, percuté un cerf qui s’est enfui couvert de sang dans la forêt proche et demande à la directrice de l’hôtel de lui prêter un fusil pour aller l’achever. Le cerf, personnage-symbole de la masculinité déjà utilisé par Shakespeare dans Peines d’amour perdues. L’arrivée d’un étranger ou d’un personne inattendue est un vieux truc pour modifier un paysage scénique et bouleverser une situation mais Lluïsa Cunillé s’en sert ici  de façon remarquable. L’homme est inquiétant et ses propos, ni très clairs ni cohérents. On sent que le climat s’alourdit de façon imperceptible et que ce huis-clos va très mal finir. Et cela fait froid dans le dos. Mais on ne vous dira pas comment…

«Un théâtre de la douleur rentrée » dit justement Tommy Milliot et quelle écriture ! Alors que les paroles n’ont rien que de très banal : «Il est possible de remplir la piscine? où trouver un journal? à quelle heure dois-je vous réveiller? Il n’y a plus de café mais du cognac » : tout se joue à la syllabe près, à la seconde près… Et dans ce huis-clos souvent utilisé par les dramaturges contemporains- ici un salon à l’architecture des plus strictes avec juste deux bancs, scénographie de Tommy Milliot- ces femmes ont des rapports ambivalents. Mais doucement, elles commencent à s’apprivoiser. La propriétaire dit qu’elle a envie de quitter à jamais cet hôtel et cette région qui, sans doute autrefois pauvre, attirait les touristes mais où les choses sont en train de changer: les hôtels ne font pas le plein, beaucoup de maisons sont inhabitées. La cliente, elle, confie qu’elle pourrait en acheter une dans le bourg. Toutes les deux se jaugent, font un pas vers l’autre et se rejoignent enfin. Peut-être même deviendront-elles un jour, amies…

Ici, tout est dans le rythme, le son des mots, la plus ou moins grande longueur des phrases prononcées et bien sûr, les respirations du texte, essentielles et qui ont une sorte vie propre. Ce qu’on appelle  le sous-texte qui devient ici l’élément pivot de cette habile dramaturgie. Pas très loin, bien sûr, des dialogues d’Anton Tchekhov et surtout d’Harold Pinter, le tout souligné d’une touche de Samuel Beckett pour le langage et d’Alfred Hitchcock pour le suspense et l »étrangeté des lieux. Des créateurs qui ont visiblement influencé la dramaturge catalane…

A Sylvia Bergé et Clotilde de Bayser, la charge pas facile de nous transmettre l’inquiétante solitude intérieure de ces jeunes femmes qui vont se rapprocher de plus en plus l’une de l’autre et à Nâzim Boudjenah  celle de cet homme atteint de troubles psychiques. Ce que, tout en nuances, ils accomplissent admirablement en un peu plus d’une heure, grâce à l’efficace et subtile direction de Tommy Milliot. N’hésitez pas à aller découvrir cette courte pièce étonnante. Une fois de plus, il se passe quelque chose d’intéressant dans ce Studio…

Philippe du Vignal

Studio  de la Comédie-Française, Galerie du Carrousel du Louvre, 99 rue de Rivoli, Paris (1 er). Jusqu’au 8 mars. T. : 01 44 58 15 15.

La pièce dans la traduction de Laurent Gallardo est parue aux éditions Les Solitaires intempestifs, 14 €.

 

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