Fase /Four Movements to the music of Steve Reich, chorégraphie d’ Anne Teresa De Keersmaeker

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Fase/Four Movements to the music of Steve Reich, chorégraphie d’Anne Teresa De Keersmaeker

 

Créée en 1982 à Bruxelles, cette pièce marque l’entrée en lice fracassante de la chorégraphe flamande: elle avait vingt-deux ans… Œuvre fondatrice, elle annonce son style dépouillé, minimaliste, alliant fluidité et figures géométriques. «Ce n’est pas ma première pièce, dit-elle mais  elle prend à bras-le-corps l’art de la chorégraphie, l’art d’écrire le mouvement. » Dansée à l’époque par Michèle Anne De Mey et la chorégraphe elle-même qui continuera à l’interpréter pendant trente-six ans, elle est reprise aujourd’hui par de jeunes interprètes éblouissantes. On voit s’y dessiner une grammaire cinétique implacable et une manière d’inscrire le mouvement des corps dans celui de la musique que l’on retrouvera, par exemple, dans les deux versions d’A Love supreme, sur le morceau éponyme de John Coltrane (voir Le Théâtre du Blog).

 Dans le premier duo, Piano Phase écrit par Steve Reich en 1967, les danseuses, en élégante robe blanche, tournoient sans fin sur elles-mêmes devant un écran immaculé où se découpent leurs ombres triplant ainsi leur présence, alors que la musique démultiplie ses notes en accélérant le rythme. A l’instar de la partition, d’abord parfaitement synchronisée, leurs gestes jumeaux se décalent légèrement, pour se recaler ensuite. Et leurs ombres, tantôt se séparent, tantôt se superposent. Notre regard est pris dans un étonnant vertige hypnotique.

 Pour écrire Come out (1966), Steve Reich a utilisé un extrait du témoignage sonore d’un garçon, arrêté et tabassé par la police avec d’autres jeunes afro-américains, lors des émeutes de Harlem en 1964. Ces paroles : « come out to show them »  ont été enregistrés sur plusieurs pistes puis déphasés jusqu’à obtenir une distorsion des mots puis des sons seuls et, à la neuvième minute, un bruit blanc, étale… Sur cette étrange partition vocale, les danseuses, vissées à des chaises et sous des abat jour orangés, se débattent, tournent ensemble ou en décalage, suivant le principe du phasage/déphasage de la musique. La danse transcrit cette violence induite par cette scène qui engendra la partition de Steve Reich. Les costumes masculins des interprètes donnent à ce duo un supplément de dureté.

 Le magnifique solo, bâti sur Violin Phase (1967), vient détendre l’atmosphère. Il contient en germe l’A.D.N. de Fase. «Il est toujours demeuré “ma danse“, dit la chorégraphe. Le petit bout de code où sont encapsulés tous les éléments déterminants de mon parcours. » Et la rosace dessinée par ses pas donna son nom à la compagnie Rosas d’Anne Teresa De Keersmaker. L’interprète, entre des jeux de pieds rigoureux, tente quelques lancers de jambes et sautillements gracieux. Sa robe tournoie harmonieusement, comme un cloche, laissant deviner ses dessous… La simplicité des mouvements : tourner, sauter, balancer les bras, a quelque chose de juvénile mais se trouve mis en tension par des contretemps, des instants de suspension…    

 On retrouve les interprètes en costume masculin pour un numéro de fausses claquettes dans Clapping Music (1972), composé à partir de claquements secs de mains. Yuika Hashimoto, Laura Maria Poletti ou Laura Bachman, Soa Ratsifandrihana (en alternance) s’accordent et se désaccordent. Une fois encore les variations de lumière de Remon Fromont interviennent dans la dramaturgie de l’espace, en créant des zones d’ombre ou des images surexposées sur un écran blanc en fond de scène.

 Une heure dix de mouvement perpétuel : on reste médusé par la modernité de ce ballet qui n’a pas pris une ride et, précurseur, il questionne le corps féminin par la gémellité des interprètes (même coiffure, même corpulence) et par une alternance ironique masculin/féminin. «Aujourd’hui, dit la chorégraphe, la notion de “gender liquidity“ s’étant répandue, il peut paraître désuet de se cramponner à ce point à l’idée de corps féminin questionné et déconstruit. Mais j’attache de l’importance à cette similitude formelle entre ces femmes.» Elle a raison et il faut vite aller voir ce spectacle.

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 22 février, Théâtre de la Ville,  à l’Espace Cardin,  1 avenue Gabriel, Paris (VIII ème) T. : 01 42 74 22 77.

 

 

 

 


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