Huis-Clos de Jean-Paul Sartre, mise en scène de Jean-Louis Benoit

Huis-Clos de Jean-Paul Sartre, mise en scène de Jean-Louis Benoit

PASCAL GELY

Photo Pascal Gely

Un seul acte, cinq scènes. On est en Enfer. Garcin, un journaliste (Maxime d’Aboville) est introduit par un garçon d’étage (Antony Cochin).  Il trouve bizarre que, dans cette triste salle sans miroir ni fenêtre, il y ait juste trois grands canapés, et pas comme il l’imaginait en Enfer, de bourreau ni d’instruments de torture. Et détail important pour lui, il n’a pas sa brosse à dent… Il a beau rappeler le garçon d’étage: il n’obtient  pas de réponse. De toute façon, la porte est fermée à clé. Mais le garçon d’étage va faire entrer Inès, une jeune femme qui réclame une certaine Florence… Et elle essaye de parler avec Garcin qui n’en a pas envie et qui reste silencieux. Entre alors Estelle, une autre jeune femme élégante, assez mondaine…

Le domestique  prévient : personne ne viendra plus et ils resteront ici tous les trois pour l’éternité…  A eux de faire avec. Et alors va commencer pour chacun de ces morts, une sorte de confession où ils essayent d’expliquer ce que fut leur vie ici-bas et de la justifier. La tension monte entre les protagonistes. Garcin, journaliste pacifiste à Rio, a refusé, dit-il, d’aller se battre et a donc été fusillé. Mais en réalité, il s’est enfui par lâcheté et a été ensuite exécuté par les combattants. Il répète sans persuader les autres, Inès surtout, qu’il n’est pas un lâche. Il avoue cependant avoir forcé sa femme à le servir, lui et sa maîtresse… Inès, une ex-employée des postes, ne cesse de l’exciter mais elle fait tout pour séduire Estelle… Loin d’être  droite, elle avait couché avec Florence, la femme de son cousin qui, désespéré, s’est jeté sous un tramway. Mais Inès est morte,  asphyxiée par le gaz qu’avait ouvert Florence quand elles dormaient dans leur chambre. Estelle, emportée par une pneumonie, cherche le soutien de Garcin, qui cherche à se rapprocher d’Inès. Et Estelle qui cherche à savoir ce qu’ils vont ensemble devenir… dans ce lieu clos et pour l’éternité, raconte comment, pauvre et orpheline, elle avait dû épouser un vieil homme. Comment Roger son amant dont, pour lui faire plaisir, elle a eu un enfant qu’elle a noyé. Du coup, il s’était suicidé.

Bref, personne ici ne sort indemne de ce déballage intime. Le dialogue est brutal : chacun doit avouer qui il est vraiment et reconnaître ses méfaits… et supporter les autres.  Pas de déterminisme, semble dire Jean-Paul Sartre. pour lequel il n’ y a aucune illusion à se faire : on peut juste rester un homme un tout petit peu libre dans une situation donnée. «J’ai voulu dire: l’enfer, c’est les autres. Mais « l’enfer, c’est les autres » a toujours été mal compris. On a cru que je voulais dire par là, que nos rapports avec les autres étaient toujours empoisonnés, que c’étaient toujours des rapports infernaux. » (…) « Je veux dire que, si les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors l’autre ne peut être que l’enfer. Pourquoi ? Parce que les autres sont au fond, ce qu’il y a de plus important en nous-mêmes. » 

La pièce directe et simple, connut, à sa création, un parfum de scandale. Sartre l’avait confiée en automne 1943 à Albert Camus qui devait la mettre en scène et jouer Garcin. Mais la Gestapo arrêta l’une des actrices. Puis elle fut mise en scène par Raymond Rouleau. Depuis Huis-Clos a souvent été jouée à l’étranger comme en France, notamment par Judith Magre dans la mise en scène de Michel Vitold au Théâtre en Rond en 1956, un petit lieu où nous avions découverte cette pièce. Donc dans une scénographie en rond, ce qui, à l’époque, était tout à fait inédit mais fonctionnait remarquablement… L’écrivain, dit Jean-Louis Benoit, s’amuse à puiser dans le vaudeville, à détourner les codes du théâtre de boulevard. Il regrettait, semble-t-il, que sa pièce fût interprétée trop souvent de manière sérieuse, trop respectueuse… « Si les archétypes de la virilité chez Garcin, de la mondanité chez Estelle, de l’homosexualité chez Inès, sont mis en place dès le début, ils ne tardent pas à se briser lorsque tombent les masques de chacun d’eux. Alors, ils se battent vraiment, corps à corps, et nous bouleversent. Lorsque Garcin veut fuir cet Enfer, qu’il parvient à ouvrir la seule porte du lieu et, qu’au moment de la franchir, il ne fait plus un seul pas et reste là, avec les autres, c’est qu’il a compris que se détourner, c’est s’avouer vaincu. »

Le parfum de scandale s’est sans doute envolé; reste une pièce où Jean-Paul Sartre voulait au départ -joli pari théâtral- mettre ensemble trois personnages sans jamais en faire sortir un et les garder sur la scène comme pour l’éternité. « C’est là, dit-il, que m’est venue l’idée de les mettre en enfer et de les faire chacun le bourreau des deux autres. Et il existe une quantité de gens dans le monde qui sont en enfer parce qu’ils dépendent trop du jugement d’autrui. Mais cela ne veut nullement dire qu’on ne puisse avoir d’autres rapports avec les autres. Ça marque simplement l’importance capitale de tous les autres pour chacun de nous. »

La mise en scène de Jean-Louis Benoit est très précise avec un décor simple: trois gros canapés, un guéridon avec un bronze dessus et dans le fond, une porte surdimensionnée qui ne se rouvrira pas. Et il réussit à bien maîtriser cette longue, peut-être parfois un peu longue, conversation qui, on le sent dès le début, ne peut avoir aucun dénouement possible. Avec juste à la fin, un seul mot à l’impératif : «Continuons». Mais l’espace de l’Epée de Bois est sans aucun doute trop vaste et le texte de ce huis-clos devrait être mieux mis en valeur sur le plateau du Théâtre Déjazet*. Le parallèle tel que le voit Jean-Louis Benoit entre l’Enfer conçu par Sartre et une vision pirandellienne du texte n’a rien d’évident mais qu’importe… Mention spéciale à Marianne Basler qui interprète Inès avec virtuosité en parfait accord avec Maxime d’Aboville, très crédible en Garcin. Mathilde Charbonneaux est, elle, moins convaincante mais le trio fonctionne.
La pièce semble un peu datée: les personnages, comme le supplice qu’ils subissent, ont perdu leur côté sulfureux. Et l’Eglise catholique qui déconseillait formellement d’aller chaque création d’une pièce de Sartre, a bien perdu de son influence! Reste un dialogue remarquablement écrit et cette confrontation entre Inès, Garcin et Estelle n’a rien perdu de son mordant…

 Philippe du Vignal

*La pièce a été créée en février au Théâtre de l’Epée de Bois et sera reprise du 25 août au 27 septembre, au Théâtre Déjazet, 41 Boulevard du Temple, Paris (III ème).

 

 


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