Les derniers Jours, texte et mise en scène de Jean-Michel Rabeux

 

Les derniers Jours, texte et mise en scène de Jean-Michel Rabeux

 

Simon Gosselin

Simon Gosselin

On sait que l’ami va mourir. Le long processus a déjà commencé ; la mort  a sa durée et n’est pas qu’un instant. Et elle a aussi sa dureté, si douce qu’on veuille la faire à ceux qu’on aime. Ils ne nous laissent pas le choix : ils ne nous ont pas oubliés mais ne nous reconnaissent plus, ou pas toujours. Et ils sont parfois méchants, eux qui ont été si tendres. Et cette longue mort qu’ils nous infligent ? On les tuerait pour cela. Ce que dit l’épouse aimante (Claude Degliame) du mourant et elle ne se défera pas de son amour, ni de sa colère et de son humour.

Jean-Michel Rabeux a accompagné jusqu’à la mort un ami très proche et en a écrit Les derniers jours.  Le personnage de l’Auteur, le fidèle Pylade (Yann Métivier) l’annonce : tout est vrai, chaque instant est vrai, mais vous ne saurez rien de plus de l’ami “disparu“. Et il n’aura pas disparu, puisqu’on parle de lui, réinventé sur scène, réinvesti sous le nom mythique de Lear et dans le corps d’un acteur qui lui donne une grâce sans âge (Olav Benesvedt). Autorisé, sans rien cacher de sa mort, à ressusciter.

L’auteur-metteur en scène s’est toujours intéressé à la vérité des corps divers et variés comme aux désirs. Et il aborde ici l’érotisme particulier de la mort qui commence par le fait de retomber en enfance. L’agonisant est un bébé dont on entend les cris qu’on ne comprend pas toujours. Ses intestins le lâchent : lui et son entourage, ses soignants sont réellement « dans la merde ». On le lave, il pue quand même. Son corps s’en va, peau collée sur les os. Le texte de la pièce n’économise rien, ne cache rien des lenteurs et laideurs de la mort mais reste d’une pudeur parfaite.

Scénographie légère, avec les meubles les plus ordinaires de la vie : six chaises et une table, celle des banquets mais aussi celle de l’exposition du mort. Une cascade de fleurs de papier découpé (d’Isa Barbier), aussi légères qu’est lourd le départ d’une âme. Un maître de cérémonie chenu (Georges Edmont) agite avec douceur un honnête plumeau. La mise en scène est aussi toute en délicatesse.  Accompagnée par le chant et la harpe de Juliette Flipo, esquissant quelques pas d’une comédie musicale lointaine Cheek to cheek  : « Je suis au ciel et mon cœur bat si fort que je ne peux plus parler/ Et on dirait que j’ai trouvé le bonheur que je cherchais/ Quand je suis avec vous, dansant joue contre joue », chantée dans un anglais nostalgique…

Cette délicatesse et cette élégance mettent peut-être à distance tout ce qui est dit de la mort sale et de l’agonie. Jean-Michel Rabeux laisse heureusement à Angelica Liddell ou à Romeo Castellucci les images esthétisantes et provocatrices de la déchéance mais on regrette que les grands masques donnés aux personnages et à leur fonction : Pénélope l’épouse, Pylade l’ami, Lear le fou, ne jouent pas plus que cela. Encore une fois, il ne s’agit pas d’une Mort abstraite, d’une question philosophique mais de bien la mort vécue, jusqu’au bout, par celui qui s’en va, et bien au-delà pour ceux qui l’auront accompagné.

Mais ce récit, dont nous saisissons à chaque instant la vérité, et qui vise en chacun de nous une expérience –chacun a ses morts-, nous reste extérieur. Ce qui nous parvient, finalement ? L’amour du couple dont la femme survit, l’amour de l’ami pour le mourant, le souvenir de son amour à lui pour l’un et l’autre. L’amour plus fort que la mort ? L’amour n’est pas une abstraction, non plus. Mais une relation intime, qui demande le respect et c’est la source chaude de ce spectacle. Il ne nous appartient pas, il nous retient sur le pas de la porte.

Christine Friedel

Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème) jusqu’au 22 mars. T. : 01 44 95 98 21.

 

 

 

 


Archive pour 29 février, 2020

Toute Nue, variation Feydeau/Norén, mise en scène d’Émilie Anna Maillet

Maxime Lethelier

Maxime Lethelier

 

Toute Nue, variation Feydeau/Norén,  mise en scène d’Émilie Anna Maillet

Apparemment, la jeune Troisième République a généré tout de suite des comportements aussi désolants que durables, en même temps que leur satire. L’exposition du couple comme outil de pouvoir, par exemple : on n’a pas encore fait mieux. Voyez la saga de nos trois derniers présidents, voyez l’actualité : inutile d’insister. Mais la Roche tarpéienne est proche du Capitole,  et plus dure sera la chute…

Ventroux, le mari dans Ne te promène donc pas toute nue de Georges Feydeau, à peine élu député et déjà ministrable, baigne dans la joie et l’espoir d’un bel avenir politique, soutenu par un « plan médias »  où on met en avant le couple parfait qu’il forme avec son épouse. Mais il fait très chaud : « trente-six degrés de latitude », dit Clarisse, forcément idiote aux yeux de Ventroux, lui-même peu gâté par la nature et affublé d’un nom qui l’enferme dans ses appétits.

Madame est allée à un mariage pour représenter Monsieur, ce député qui n’a pas le temps et elle revient chez elle en sueur. Comme on est chez Feydeau, mâtiné de fines tranches de Lars Norén (particulièrement aigu sur les haines conjugales), rien ne se passe comme prévu…  L’équipe de la presse people est remplacée par un journaliste du Figaro (donc, sérieux !), qui obtient pour toute réponse : « plus tard » ou des éléments de langage habituels des politiques : un vide absolu…  Donc ce jour-là, comme dans les vingt-quatre heures fatidiques de la tragédie, un élément pouvait sembler anodin : ce «  trente-six degrés de latitude » va renverser les destinées et remettre les choses à leur place, c’est à dire cul par-dessus tête…

Clarisse se promène toute nue, ce qui signifie chez Feydeau, comme dans On purge Bébé en tenue intime, dont la vue est interdite à tout homme autre que le mari ou le domestique (aveugle et muet par fonction), sans aller jusqu’au « plus que nu-u-e » de Mistingett. Toute nue, sous le regard du Maire venu en solliciteur, du journaliste et même sous le regard du Tigre, Georges Clémenceau qui habite juste en face et qui se rince l’œil ! Quelle image, quelle représentation pour la carrière de son mari !

Feydeau aimait les femmes, au point de ne plus supporter la sienne et de finir par vivre à l’hôtel, où il écrit sa série : « du mariage au divorce ». La seule fois où il fut attiré par un boy  de cabaret  déguisé en fille… qui lui transmettra la syphilis qui lui sera fatale. Les femmes l’intéressent et il désigne comme leur bêtise,  leur mystère, l’ « obscur objet du désir ». C’est peut-être cela qui le fascine : le potentiel de liberté dont sont chargées ces créatures soumises. Clarisse, à sa façon, dit : «Mon corps est à moi ». La metteuse en scène, logiquement, la montre un moment, en « femen », torse nu comme un drapeau, encore et toujours transgressif.

La mise en scène, rythmée par la batterie de François Merville, avec ses pulsations, fonctionne sur plusieurs registres : celui d’une comédie burlesque la plus débridée, un langage vide et répétitif avec des objets en folie et  celui de la cruauté qui irait jusqu’au « combat des cerveaux » si Georges Feydeau et Lars Norén supposaient que leurs protagonistes en aient un. Émilie-Anna Maillet  joue à bon escient de la vidéo et de l’éclatement dans l’espace. On ne sait jamais d’où va surgir Clarisse toute nue ; n’étant plus « chez elle », elle est partout chez elle. Y compris, surdimensionnée, sur les murs, derrière les murs, à l’envers du décor où s’expose ce qu’on ne devrait pas voir, l’abîme du couple, la destruction réciproque, la haine qui a poussé comme une moisissure au fil des années sur le tissu conjugal. Et l’image officielle de ce couple que l’on devrait voir, n’existe plus !

Ce spectacle possède un comique ravageur mais aussi une amertume profonde. La lumière vient des acteurs et en particulier de Marion Suzanne, qui joue une belle femme normale, ce qui la sauve une fois pour toutes d’être un objet, une pin up  avec une liberté d’avance. Voilà une belle soirée de théâtre-catastrophe qui secoue et qui ne donne certainement pas de réponse. Politiquement incorrect : la faute à la politique qui elle-même ne sait plus (pas ?) être correcte…

Christine Friedel

Théâtre Paris-Villette, 211 avenue Jean Jaurès Paris (XIX ème). T. : 01 40 03 72 23

Dimanche 1er mars : à l’issue de la représentation, Derrière le rideau :une rencontre philosophique  avec Anne-Laure Benharrosh. Et mercredi 4 mars,  après le spectacle, rencontre avec Emilie-Anna Maillet et Camille Froidevaux-Mettrie, philosophe féministe.

 

 

 

Le Pays lointain (Un arrangement) de Jean-Luc Lagarce, mise en scène de Christophe Rauck

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© Simon Gosselin

 Le Pays lointain (Un  arrangement) de Jean-Luc Lagarce, mise en scène de Christophe Rauck

 En 1995, juste près avoir mis un point final au Pays lointain, l’écrivain mourait du sida à trente-huit ans. Il laisse derrière lui une œuvre aujourd’hui très jouée, entrée au répertoire de la Comédie-Française et devenue un classique du théâtre contemporain. Et en quelque sorte testamentaire, très proche de Juste la Fin du monde ( adapté au cinéma par  Xavier Dolan).

La cinquième promotion de l’École du Théâtre du Nord s’en était emparé pour son spectacle de sortie, en 2018 (voir Le Théâtre du Blog). Le travail a payé: depuis, les quatorze comédiens ont fait leur chemin et tous été embauchés dans d’importantes créations. Et les voici de nouveau réunis autour d’un spectacle qui a mûri avec eux.

 Pour donner des rôles à tous les acteurs, les deux élèves-auteurs de la promotion,  Haïla Hessou et Lucas Samain, se sont livrés à un «arrangement » avec  un habile montage de textes de Jean-Luc Lagarce. « Son écriture a un style homogène, dit Christophe Pellet qui a supervisé cette adaptation.  « Elle est si cohérente et reconnaissable qu’on peut la manipuler sans la briser ni la fractionner. Nos ajouts ne perturberont pas la linéarité ni les thématiques. » Ce récit ou ces récits, subtilement tissés, convoquent la galaxie lagarcienne autour de la trame centrale du Pays lointain. A la famille et aux fantômes de cette dernière œuvre, se mêlent: La Sœur de J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne, Madame Tschissik, la diva de Nous les Héros (Margot  Madec), et Jean-Luc Lagarce lui-même, disant des extraits de son Journal

 Louis (Etienne Toqué), un homme encore jeune mais qui se sait condamné à brève échéance, retourne, avec son ami Longue Date (Cyril Metzger), dans sa famille, pour lui annoncer sa disparition prochaine… Cette visite réveille de vieux conflits dans la fratrie. Elle libère aussi les mots, des flots de paroles déversés sur Louis par sa mère (Victoire Goupil) , sa sœur Suzanne (Mathilde Mery), son frère Antoine (Adrien Rouyard) et sa belle-sœur Catherine (Claire Catherine) ;  les fantômes du Père (Peio Berterretche) et de l’Amant, mort déjà (Mathias Zakhar) rôdent… Muet ou presque, il dissimule sa douleur derrière un sourire : « La douleur, mais encore, peut-être la sérénité de l’apaisement, le regard porté sur soi-même au bout du compte ». Il repartira sans avoir rien réglé, ni parlé de sa mort. Bref, un désastre pour Louis qui en est au bilan de sa vie. Et pour l’auteur, ressuscité en la personne d’Alexandra Gentil, qui donne des extraits de son Journal, notamment ses réflexions pendant les répétitions, à l’orée de sa disparition…

 Sur le plateau nu, flanqué d’une rangée de vieux sièges de théâtre où les comédiens se tiennent hors jeu, le groupe semble en répétitions.  On convoque, autour de la famille biologique de Louis, celle qu’il s’est choisie : Longue Date et sa maîtresse Hélène (Morgane El Ayoubi), et des rencontres éphémères, représentées par deux personnages secondaires: Le Garçon, tous les garçons (Corentin Hot) et Le Guerrier, tous les guerriers (Alexandre Goldinchtein). Tout ce monde se côtoie, circule avec une fluidité naturelle. «Il y a différentes temporalités à appréhender chez Lagarce, dit Christophe Rauck,  le temps rêvé, le temps inexistant ou qui a disparu, le présent pur. Il faut alors jouer avec ces disparités : avec les fantômes et les survivants, entre disparition et apparition. L’écriture est très musicale, ce qui permet d’envisager l’ensemble comme une partition, voire une symphonie, dont chaque instrument fait partie d’un tout, le principe de l’orchestre étant de constituer un groupe pour une voix unique. »

 La mise en scène fait la part belle à la riche matière textuelle,  ressassante, cherchant constamment la précision. Les comédiens s’emparent de cette langue avec aisance et donnent chair à ces mots, avec des appuis de jeu concrets : le mobilier de la salle à  manger, le dossier d’une chaise, une petite table où écrit l’avatar de Jean-Luc Lagarce, la corbeille à linge de la mère, le fauteuil où s’affale Louis… Un travail fin et une direction d’acteurs impeccable qui donnent à chaque interprète libre champ à sa personnalité. Leur présence physique joue à plein : la longue silhouette de Louis, la rageuse logorrhée de Suzanne, les joutes corporelles du Garçon tous les garçons et du Guerrier tous les guerriers, le numéro de séduction de Béatrice (Caroline Fouilhoux) dans sa baignoire, le détachement amusé de l’Amant, mort déjà… Madame Tschissik qui erre sur le plateau en robe de gala, comme échappée d’une mise en scène désuète, égarée parmi les autres….

 Sept châssis blancs dans le fond délimitent l’aire de jeu et permettent au vidéaste Carlos Franklin de projeter des paysages et des dessins en noir et blanc suggérant les différents lieux de la maison familiale. Ces images, sans saturer la représentation, ouvrent l’espace. Tout aussi discrète, la  bande-son diffuse des thèmes d’œuvres classiques et des chansons d’Alain Bashung.

 Jean-Luc Lagarce est servi par une  esthétique baroque d’une grande théâtralité poétique et cette troupe d’acteurs lui rend sa jeunesse. On l’entend écrire, penser, lentement agoniser, et enfin faire résonner ce chant du cygne qui conclut la pièce : « Ce que je pense, et c’est cela que je voulais dire, c’est que je devrais pousser un grand et beau cri, un long et joyeux cri qui résonnerait dans toute la vallée, que c’est ce bonheur-là que je devrais m’offrir, hurler une bonne fois, mais je ne le fais pas, je ne l’ai pas fait. »

Mireille Davidovici

 Jusqu’au 1er mars, Théâtre 71 Malakoff,  place du 11 Novembre, Malakoff (Hauts-de-Seine) T. : 01 55 48 91 00

Les 5 et 6 mars : Le Bateau Feu, Dunkerque (Nord);  du 18 au 22 mars, Théâtre du Nord-Centre Dramatique National, Lille ( Nord)

Les textes de Jean-Luc Lagarce sont publiés aux Solitaires intempestifs

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