Espaces publics /Espaces de luttes, dixième Université buissonnières des Arts de la rue à Maxéville

Espaces publics/Espaces de luttes: dixième Université buissonnière des Arts de la rue à Maxéville

034202002110830-copieUn rapide compte-rendu d’un foisonnement de témoignages et il y avait beaucoup de générosité dans ces rencontres. La Fédération des Arts de la Rue a réuni ses adhérents pour deux jours présidés par Luc Carton, autour de différents ateliers.  Il est l’un des acteurs de la réforme du décret sur les Centres Culturels de Bruxelles et de Wallonie adopté en novembre 2013 par le Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Nous sommes, dit-il, dans une société de la connaissance. L’individu contemporain possède, jusqu’à l’excès, les outils de la connaissance qui constituent la culture. Cet excès souffre d’un déficit de capacité de mobilisation socio-économique et socio-politique à partir de ces savoirs : «Nous en savons beaucoup plus que ce qu’on nous autorise à faire !La reconnaissance des droits culturels est une condition essentielle qui permettrait aux individus de structurer les débats et d’exprimer une pensée sur la vie en société qui soit réellement agissante, œuvrant ainsi à une nécessaire transition démocratique. Dans cette société de la connaissance, il s’agit de mobiliser l’expérience, l’expertise de chacun, et ce à partir de l’exercice rigoureux du travail des mots. « Seule l’expérience individuelle et collective de la contradiction, du conflit et de la conduite, nous apprend réellement ce qu’est la démocratie.  C’est à partir de la connaissance,  de la conscience et  de la critique, que pourront se construire une action sur le monde. Luc Carton a souligné l’épuisement des forces et des formes politiques, mais aussi la nécessité de déconcentration, transition et refondation. Et comment il faut comprendre aujourd’hui les enjeux culturels, le droit au travail, à l’alimentation et au logement.

067202002110985-copieJean-Louis Laville, économiste et sociologue,  évoque le dilemme entre Etat et marché. Au XIX ème siècle, ont été créées des associations qui s’imposent dans l’espace public, avec les printemps des peuples en 1830 et 1848… Il montre comment l’essor économique est privilégié pour aller plus loin dans la démocratie: l’invention sociale est l’affaire de tous. Dans les années 1960-70, naît le néo-libéralisme avec un projet de restructuration de la société et une vision répressive des associations,  d’où l’importance d’initiatives citoyennes. Les scénarios qu’il imagine pour demain : 1) Le monde de la société civile se réduit avec des contrôles rapprochés. 2) Un néo- libéralisme à composante sociale avec le retour de la philanthropie. 3) On donne place à la diversité, les associations ont le droit d’être dans l’espace public donc  dans une économie solidaire. Il faut déconstruire le discours dominant sur les associations. Le nombre de gens qui y militent ne se maintient que si leurs membres peuvent en vivre. Il faut montrer la diversité des formes économiques. La technocratie est autiste au niveau national.

Luc Jambois, diplômé en économie, a dirigé durant  vingt-cinq ans un centre de gestion spécialisé du secteur culturel. Cofondateur, en Alsace, du Réseau d’appui aux associations, il est aujourd’hui consultant indépendant et assure de nombreuses missions dans le cadre des dispositifs locaux d’accompagnement. Il évoque ici la pratique coopérative, seule forme juridique démocratique. La professionnalisation sera impérative, avec une progression de partenariats encouragés par les pouvoirs publics, avec aussi des solidarités à promouvoir dans le secteur économique, pour accueillir  des lieux d’accueil et de production.

Atelier n° 1: Les différentes pratiques coopératives :

8404414329102428590410594956403052836814848nOn peut se passer d’un président pour mettre en œuvre un modèle collégial et il y a un guide de l’emploi intermittent pour les compagnies. Atelier n°2 : Restriction des libertés collectives et individuelles. Depuis 2001, il y a la loi anti-casseurs. Les gilets jaunes se sont déployés contre la retraite des policiers qui sont en dehors de la citoyenneté. Faut-il continuer à parler avec les autorités ?
Atelier n° 3 : l’Art en campagne. A qui s’adresser, aux élus de la ville ou de l’opposition ? Les enjeux de l’évaluation ont toujours existé avec le désir permanent de réduire les dépenses publiques. Un Etat, pour être moderne, doit accepter d’être évalué et de laisser émettre  des jugements. On est fortement contaminé par la démesure de la mesure, fasciné par la gloire et l’argent. «Vous les artistes, vous n’êtes pas rentables ! ».

L’atelier Economie solidaire à but non lucratif a réuni vingt-cinq participants. Ce sera la quinzième année du Festival au château de Maxéville, contre-exemple de l’Institution. Dans une communauté où l’on apprend les uns des autres. Le Collectif Michto de Nancy a géré dans l’urgence et avec des moyens limités, cette édition 2020 en mars, avec une aide de 6.000 euros de la Région, une autre de la municipalité de Maxéville, et une subvention de 5.000 euros du Conseil départemental. Thèmes abordés: Comment parler d’un projet et à partir de quelles valeurs, des manifestations culturelles ont-elles un impact économique? Qu’aurais-je fait, si je n’étais pas allé dans ce festival, avec la somme dépensée ? Les gens peuvent voir sans payer, c’est un bien collectif comme la Défense Nationale.

160202002111902-copieL’évaluation a toujours existé, dit Luc Jambois. Il y a toujours eu un désir de réduire les dépenses publiques. Un Etat pour être moderne, doit se laisser évaluer. Nous sommes fortement contaminés par la démesure de la mesure avec la fascination de le gloire et de l’argent : « Vous les artistes, vous n’êtes pas rentables ! ». Comment parler d’un projet et à partir de quelles valeurs ? Comment évaluer l’impact économique de manifestations culturelles ? L’intérêt commun, l’égalité, la confiance…Avec peu de moyens financiers et humains. Y’en a marre d’être la dernière roue du carrosse ! Il y a une remise en cause des liberté publiques et de la démocratie comme en Chine ou au Brésil. Le crime démocratique : 1) Evolution législative en 2015,  avec la loi sur le renseignement. 2) Loi sur la sécurité intérieure, loi anti-casseurs, la militarisation pour réprimer les manifestations. 3) Manifestations de gilets jaunes: 1.000 personnes condamnées à de la prison. Prise de conscience des violences subies, mise à mal des contre-pouvoirs. 4) Restriction des libertés des associations et les coupes de subventions, comme à Roubaix, pour le projet de rénovation d’un quartier de chômeurs: 55 % de la population. Dans cette ville de 55.000 habitants, le maire a été élu avec 5.000 voix! Il faut réfléchir au financement de la vie associative.

Pour Luc Carton, la démarche artistique dans l’espace public n’est plus une évidence. Celui de type impérial est aboli, comme l’est le marché sur la grand place de Bruxelles. On ne va pas s’en prendre au corps des citoyens. L’espace public est de plus en plus immatériel avec la privatisation. Il faut chercher la rue là où elle se niche dans l’enchevêtrement des territoires. Notre pluralité est intérieure. Comment faire société ? Par un travail de langage sans violence. La démocratie est précieuse. De 1789 à 1848, nous avons eu un Etat de droit. En 1945 est née la Sécurité Sociale. A la fin des années soixante, on s’est dit qu’il ne fallait pas perdre sa vie à la gagner. Il y a un conflit dans la domaine de la Culture et la question du pouvoir sur le travail est nulle. « Pour moi l’espace public est un espace de rencontres inattendues, un espace d’égales libertés, un espace de commune humanité. L’espace public est en grève. Il faut se préoccuper du sens du travail. En Belgique il y a un ersatz d’Etat. Comment faire place à la prise en compte du vivant sur le système espace/temps ? Le théâtre est un outil formidable.

Atelier 4 Judith Pavard : Enfants des cités, enfants de bidonvilles : l’art pour aller vers l’autre, avec la compagnie Koshka Luna

Elle évoque 400 familles dans les bidonvilles de Montreuil (Seine-Saint-Denis) où vivent soixante-seize ethnies, il y a des difficultés avec les non-francophones… Il y a 20.000 Roms en France. Judith Pavard travaille avec les associations de quartier et a suivi une centaine d’enfants pendant cinq ans, grâce à des micro- subventions.  Il y a des métiers interdits aux Roms dont les noms de familles sont souvent liés à une activité de dresseurs d’animaux, musiciens… Judith Pavard travaille sur la magie et a monté Carmen avec dix-sept enfants l’an dernier.

Atelier 1 : Prendre place : L’occupation des ronds points par les Gilets jaunes

Un bon endroit pour que les gens se parlent entre eux. L’assemblée des assemblées prépare les élections municipales. Plus besoin de hiérarchie, un intellectuel ne peut jamais savoir ce qui va arriver. Autrefois, on pensait séparément le social et le culturel. Mais maintenant, les populations en savent beaucoup plus. Le nouveau mode de développement a intégré le social, l’économique et le culturel dans un compromis démocratique libéral. Et il y a  tout un marché qui s’investit de responsabilités sociales et de plus en plus la représentation politique est considérée comme devant être culturelle.

Edith Rappoport
La dixième édition de l’Université buissonnière des Arts de la rue a eu lieu les 11 et 12 février à Maxéville (Meurthe-et-Moselle).

Archive pour février, 2020

Huis-Clos de Jean-Paul Sartre, mise en scène de Jean-Louis Benoit

Huis-Clos de Jean-Paul Sartre, mise en scène de Jean-Louis Benoit

PASCAL GELY

Photo Pascal Gely

Un seul acte, cinq scènes. On est en Enfer. Garcin, un journaliste (Maxime d’Aboville) est introduit par un garçon d’étage (Antony Cochin).  Il trouve bizarre que, dans cette triste salle sans miroir ni fenêtre, il y ait juste trois grands canapés, et pas comme il l’imaginait en Enfer, de bourreau ni d’instruments de torture. Et détail important pour lui, il n’a pas sa brosse à dent… Il a beau rappeler le garçon d’étage: il n’obtient  pas de réponse. De toute façon, la porte est fermée à clé. Mais le garçon d’étage va faire entrer Inès, une jeune femme qui réclame une certaine Florence… Et elle essaye de parler avec Garcin qui n’en a pas envie et qui reste silencieux. Entre alors Estelle, une autre jeune femme élégante, assez mondaine…

Le domestique  prévient : personne ne viendra plus et ils resteront ici tous les trois pour l’éternité…  A eux de faire avec. Et alors va commencer pour chacun de ces morts, une sorte de confession où ils essayent d’expliquer ce que fut leur vie ici-bas et de la justifier. La tension monte entre les protagonistes. Garcin, journaliste pacifiste à Rio, a refusé, dit-il, d’aller se battre et a donc été fusillé. Mais en réalité, il s’est enfui par lâcheté et a été ensuite exécuté par les combattants. Il répète sans persuader les autres, Inès surtout, qu’il n’est pas un lâche. Il avoue cependant avoir forcé sa femme à le servir, lui et sa maîtresse… Inès, une ex-employée des postes, ne cesse de l’exciter mais elle fait tout pour séduire Estelle… Loin d’être  droite, elle avait couché avec Florence, la femme de son cousin qui, désespéré, s’est jeté sous un tramway. Mais Inès est morte,  asphyxiée par le gaz qu’avait ouvert Florence quand elles dormaient dans leur chambre. Estelle, emportée par une pneumonie, cherche le soutien de Garcin, qui cherche à se rapprocher d’Inès. Et Estelle qui cherche à savoir ce qu’ils vont ensemble devenir… dans ce lieu clos et pour l’éternité, raconte comment, pauvre et orpheline, elle avait dû épouser un vieil homme. Comment Roger son amant dont, pour lui faire plaisir, elle a eu un enfant qu’elle a noyé. Du coup, il s’était suicidé.

Bref, personne ici ne sort indemne de ce déballage intime. Le dialogue est brutal : chacun doit avouer qui il est vraiment et reconnaître ses méfaits… et supporter les autres.  Pas de déterminisme, semble dire Jean-Paul Sartre. pour lequel il n’ y a aucune illusion à se faire : on peut juste rester un homme un tout petit peu libre dans une situation donnée. «J’ai voulu dire: l’enfer, c’est les autres. Mais « l’enfer, c’est les autres » a toujours été mal compris. On a cru que je voulais dire par là, que nos rapports avec les autres étaient toujours empoisonnés, que c’étaient toujours des rapports infernaux. » (…) « Je veux dire que, si les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors l’autre ne peut être que l’enfer. Pourquoi ? Parce que les autres sont au fond, ce qu’il y a de plus important en nous-mêmes. » 

La pièce directe et simple, connut, à sa création, un parfum de scandale. Sartre l’avait confiée en automne 1943 à Albert Camus qui devait la mettre en scène et jouer Garcin. Mais la Gestapo arrêta l’une des actrices. Puis elle fut mise en scène par Raymond Rouleau. Depuis Huis-Clos a souvent été jouée à l’étranger comme en France, notamment par Judith Magre dans la mise en scène de Michel Vitold au Théâtre en Rond en 1956, un petit lieu où nous avions découverte cette pièce. Donc dans une scénographie en rond, ce qui, à l’époque, était tout à fait inédit mais fonctionnait remarquablement… L’écrivain, dit Jean-Louis Benoit, s’amuse à puiser dans le vaudeville, à détourner les codes du théâtre de boulevard. Il regrettait, semble-t-il, que sa pièce fût interprétée trop souvent de manière sérieuse, trop respectueuse… « Si les archétypes de la virilité chez Garcin, de la mondanité chez Estelle, de l’homosexualité chez Inès, sont mis en place dès le début, ils ne tardent pas à se briser lorsque tombent les masques de chacun d’eux. Alors, ils se battent vraiment, corps à corps, et nous bouleversent. Lorsque Garcin veut fuir cet Enfer, qu’il parvient à ouvrir la seule porte du lieu et, qu’au moment de la franchir, il ne fait plus un seul pas et reste là, avec les autres, c’est qu’il a compris que se détourner, c’est s’avouer vaincu. »

Le parfum de scandale s’est sans doute envolé; reste une pièce où Jean-Paul Sartre voulait au départ -joli pari théâtral- mettre ensemble trois personnages sans jamais en faire sortir un et les garder sur la scène comme pour l’éternité. « C’est là, dit-il, que m’est venue l’idée de les mettre en enfer et de les faire chacun le bourreau des deux autres. Et il existe une quantité de gens dans le monde qui sont en enfer parce qu’ils dépendent trop du jugement d’autrui. Mais cela ne veut nullement dire qu’on ne puisse avoir d’autres rapports avec les autres. Ça marque simplement l’importance capitale de tous les autres pour chacun de nous. »

La mise en scène de Jean-Louis Benoit est très précise avec un décor simple: trois gros canapés, un guéridon avec un bronze dessus et dans le fond, une porte surdimensionnée qui ne se rouvrira pas. Et il réussit à bien maîtriser cette longue, peut-être parfois un peu longue, conversation qui, on le sent dès le début, ne peut avoir aucun dénouement possible. Avec juste à la fin, un seul mot à l’impératif : «Continuons». Mais l’espace de l’Epée de Bois est sans aucun doute trop vaste et le texte de ce huis-clos devrait être mieux mis en valeur sur le plateau du Théâtre Déjazet*. Le parallèle tel que le voit Jean-Louis Benoit entre l’Enfer conçu par Sartre et une vision pirandellienne du texte n’a rien d’évident mais qu’importe… Mention spéciale à Marianne Basler qui interprète Inès avec virtuosité en parfait accord avec Maxime d’Aboville, très crédible en Garcin. Mathilde Charbonneaux est, elle, moins convaincante mais le trio fonctionne.
La pièce semble un peu datée: les personnages, comme le supplice qu’ils subissent, ont perdu leur côté sulfureux. Et l’Eglise catholique qui déconseillait formellement d’aller chaque création d’une pièce de Sartre, a bien perdu de son influence! Reste un dialogue remarquablement écrit et cette confrontation entre Inès, Garcin et Estelle n’a rien perdu de son mordant…

 Philippe du Vignal

*La pièce a été créée en février au Théâtre de l’Epée de Bois et sera reprise du 25 août au 27 septembre, au Théâtre Déjazet, 41 Boulevard du Temple, Paris (III ème).

 

La sextape de Darwin, ce que Noé ne savait pas! Texte et mise en scène de Brigitte Mounier

La Sextape de Darwin, ce que Noé ne savait pas ! Petit manuel de biodiversité, à l’usage de tous, texte et mise en scène de Brigitte Mounier

©Bekir Aysan

©Bekir Aysan

Un fond de scène turquoise,  le chant des oiseaux: on se croirait au cœur des premiers matins du monde ! Le plateau s’éclaire et une jeune personne, légèrement androgyne, joue de la flûte traversière avec délicatesse…  Une voix off féminine se fait entendre : « Dans le lagon, durant la pleine lune. » (…)  « Les poissons chauves-souris, les poissons-papillons, et les poissons-lanternes se regroupent, leur nage s’accélère, leurs couleurs changent. C’est le signal de la fête. »

Douce et merveilleuse atmosphère… Soudain, arrive une belle femme en tailleur blanc, qui pourrait être une mariée. Mais non, elle saisit le micro et prend la parole avec aplomb. Brigitte Mounier, comédienne-trapéziste, auteure du texte et ici conférencière, pour notre plus grand bonheur,  mène en souplesse le spectacle tambour battant et avec malice ! Le public d’abord perplexe puis très vite sous le charme, est captivé : discours riche et tout en couleurs, jeu, danse,  musique, chant se sont donnés rendez-vous pour raconter l’infinie fantaisie de la reproduction du vivant. Tendresse, comique et ruse se sont joints à ce   joyeux et poétique carnaval donné en l’honneur de Dame Nature.

Idée géniale de la compagnie des Mers du Nord: celle de nous faire découvrir, ou mieux connaître l’histoire véritable et en détails étonnants, drôles, de la perpétuation des différentes espèces. Toutes, sauf celle de l’homme, ou si peu : «Si notre culture nous enseigne que le sexe est une activité qui a pour fonction, la perpétuation de l’espèce et que le mâle et la femelle coopèrent gentiment, la nature, elle, nous montre l’étroitesse de notre imaginaire, nous rappelle la conférencière. »

Les danseurs Sarah Nouveau et Antonin Chediny sous la direction du chorégraphe Philippe Lafeuille, une chanteuse-actrice Marie-Paule Bonnemason, vont brillamment tour à tour se transformer en insecte coloré, limace, grenouille, vers de terre, bonobo et encore toute une multitude d’animaux. Tous étonnants dans leurs pratiques sexuelles et leur cérémonial amoureux, sans parler de leurs costumes !  On se pose la question : qui des deux, de l’homme ou de la limace par exemple, a le plus de talent et de grâce dans le jeu de la séduction ? Un vrai petit bijoux théâtral, lyrique et de danse mais aussi scientifique ! On sort de là,  le cœur gai comme un pinson, léger comme une libellule et l’esprit savant comme un singe !

Elisabeth Naud

Théâtre La Bruyère, 5 rue La Bruyère, Paris ( IX ème). T. : 01 48 74 76 99.

Maison de la Poésie : Pierre Pachet, Un écrivain aux aguets

Maison de la Poésie : 

 Pierre Pachet, Un écrivain aux aguets


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Olivier Chaudenson le directeur de cette Maison, a souhaité mettre les auteurs eux-mêmes sur le devant de la scène. « Depuis une quinzaine d’années, dit-il, la littérature est marquée par l’essor de nouvelles formes d’expressions (lectures d’auteurs et de comédiens, croisements. Ce goût pour la performance, autrefois apanage de la poésie sonore, concerne désormais toutes les catégories d’auteurs et tous les genres. »

Poètes, romanciers et dramaturges sont donc conviés lors de soirées, souvent uniques, à faire entendre leurs textes, la plupart du temps avec comédiens, musiciens, vidéastes ou danseurs (voir Festival Contredanse Le Théâtre du Blog). Cet accès direct aux textes et aux écrivains permet une proximité avec les œuvres et désacralise la littérature… Une preuve qu’elle n’est pas réservée aux seuls initiés. D’une façon ou d’une autre, le spectacle aura toujours partie liée avec la littérature.

 Lors de cette rencontre à la mémoire de Pierre Pachet (1937-2016),  Anouk Grinberg a ressuscité devant nous, avec le talent qu’on lui sait, un écrivain peu connu du grand public mais très apprécié du monde littéraire. Elle nous a fait partager la délicatesse d’une écriture tournée vers l’intime en lisant des extraits des livres réunis par Yaël, la fille de l’auteur, dans un recueil volumineux préfacé par Emmanuel Carrère: «Depuis Autobiographie de mon père, écrit-il, j’étais fasciné par ses livres, par cette voix sourde et obstinée, par cette façon de regarder sans ciller tout ce qui compose une expérience humaine. Toute son œuvre est un exercice d’intranquillité et de vigilance. » 

 

© Hannah Assouline

Pierre Pachet © Hannah Assouline

Sous la houlette de Christine Lecerf, des proches de l’écrivain vont nous donner les clefs d’une œuvre singulière imprégnée du «devoir que l’on a d’être celui que l’on est ». Essayiste, traducteur, enseignant et critique littéraire, Pierre Pachet s’est intéressé aussi bien au sommeil, à la littérature de l’Est de Franz Kafka à Alexandre Soljenitsyne, qu’à l’Histoire et à la politique. Il laisse derrière lui une œuvre rare et subtile qui a fait son chemin auprès d’un petit cercle de lecteurs mais qui reste à découvrir. Ce recueil devrait y contribuer et sa fille, elle-même romancière, a consacré un livre, Le Peuple de mon père, à celui qui s’était risqué à une “auto-hétéro-biographie“ de son père: parfaite filiation !

 Alain Finkielkraut témoigne son admiration pour la capacité de cet écrivain à se mettre face à la singularité des gens. Il l’invita à plusieurs reprises à son émission sur France-Culture et le considère comme le plus grand lecteur en France : « Il va chercher chez les écrivains, la manière d’être soi ». Il souligne, dans ses livres personnels, « sa capacité d’attention à ce qui fait la force de vie des individus dans l’Histoire. » Il a été frappé par Conversation à Jassy : en 1996, Pierre Pachet se rend dans le nord de la Roumanie, région d’où son père est originaire. Sous la ville contemporaine de Iasi, il veut revoir la ville de Jassy, jadis riche d’une forte population juive, victime d’un pogrom en juin 1941. De ces lieux marqués par des frontières, annexions et expulsions, il se fait expliquer ce qu’est la Moldavie indépendante, ce que furent la Bucovine, la Bessarabie où vivait son grand-père, la Transnistrie d’où tant de Juifs furent déportés.

«J’y retrouve la complexité de ces sociétés qui sortent du communisme et tombent dans un capitalisme sauvage, dit Alain Finkielkraut. Pachet est habité par les deux douleurs de l’Europe : le communisme et le nazisme.  A travers l’histoire de son père,  il trace l’Histoire cabossée du XX ème siècle. Son œuvre, au plus près de l’intime, est  l’anthropologie de l’individu démocratique. »

 A son tour, Martin Rueff évoque Pierre Pachet critique littéraire et sa capacité d’attention aux détails de la vie des autres, et souligne l’intensité de sa vie intérieure, fondement de son écriture personnelle. « Dans L’Oeuvre des jours, il explore ce qu’il fait et comment il fait. Ce que font les jours et ce qu’il fait tous les jours. Ce livre montre une œuvre en travail, pour faire œuvre, comme on fait un chemin. « Il refuse la posture d’écrivain, signe des grands écrivains, conclut-il. »

Au terme de cette rencontre émouvante qui nous incite à poursuivre la lecture de Pierre Pachet, force est de constater qu’il se passe toujours quelque chose à la Maison de la poésie, à raison de deux événements par soirée…

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu, le 10 février, à la Maison de la poésie, 157 rue Saint-Martin, Paris (III ème) T. 01 44 54 53.

Pierre Pachet, Un Ecrivain aux aguets, éditions Pauvert, 2020.

 

 

 

 

Ni Couronne ni plaque , conception et mise en scène de Janice Szczypawka

Ni Couronne ni plaque , conception et mise en scène de Janice Szczypawka

Jules Audry

Jules Audry

La mort, vaste question et éternel mystère…En réponse à l’ouvrage de Sophie Calle :   »Que faites vous de vos morts ? » Janice Szczypawka en a fait un spectacle. La disparition, plus précisément tout ce qui matériellement, accompagne le décès d’un défunt et son cérémonial sont au cœur de la pièce. Donner vie et représenter l’envers des funérailles ne manquent pas d’humour et ce n’est pas si courant dans le paysage théâtral.

En 2012, bouleversée et à la fois intriguée par le décès de sa grand-mère, elle observe l’ensemble des démarches pour ses obsèques. Quelques années plus tard, en 2017, la jeune artiste regarde un documentaire sur les croquemorts et « Ni couronne ni plaque dit-elle, naît alors de mon envie de traiter un fait universel et sociologique, à travers un rapport intime à la mort et une enquête de terrain au sein d’une entreprise de pompes funèbres lorraine.»

De nos jours, au XXI ème siècle, le décès d’un être et le rituel en hommage au mort sont traités de plus en plus comme un produit commercial. Ou au mieux, comme un moment de rassemblement où le sacré n’est pas mis à l’écart, mais où consciemment ou inconsciemment, il se manifeste avec le maximum de discrétion possible. Or le texte, et son manque volontaire de profondeur et de poésie, laisse sous-entendre cette réalité marchande et désacralisée, grandissante face au rituel de la mort. Et comme le dit Janice Szczypawka : «Ce spectacle a été conçu avec une démarche documentaire. Il est question d’individus qui existent réellement ou qui ont existé (…) et de la retranscription de leurs paroles. Je n’ai pas écrit une fable. » La transfiguration poétique malgré tout prend corps, portée par une belle mise en scène et une scénographie-installation réussie, ambiance cabaret. Si le spectacle révèle au public des pratiques souvent ignorées par le commun des mortels,  cette création  n’a rien de didactique ou moralisateur. Elle nous laisse découvrir  avec humour et une sensibilité crue, la boutique des pompes funèbres dans tous ses recoins. Style et couleurs bigarrées des costumes participent de cette esthétique festive, peu banale du repos éternel. La force du spectacle tient aussi pour beaucoup et trouve un rythme jubilatoire grâce aux comédiens. les trois actrices particulièrement sont formidables,  pour ne citer qu’elle, Juliette Blanchard, à travers ses regards et son mutisme… est un vrai bonheur.

Les « Cathy » créent au sein de cet univers singulier, un décalage inattendu, comique et absurde. Un point d’honneur au musicien, Tristan Boyer, à la stature de dandy. La bande-son, impeccable, intervient comme des interludes entre les scènes et diffuse une onde poétique, une tension… Un joli moment, où la préparation du défunt nous surprend  et nous instruit  mais nous laisse aussi de temps à autre perplexe. Choisir comme thème, la mort, pour une première création, ne manque pas d’audace ! Chapeau bas à Janice Szczypawka qui, avec ce spectacle, a remporté cette année la mention spéciale du prix Théâtre 13 /Jeunes metteurs en scène.

 Elisabeth Naud

Théâtre de Belleville 16, passage Piver, Paris  (XI ème). T. : 01 48 06 72 34, jusqu’au 25 février.

 

Black Mountain de Brad Birch, mise en scène d’Alice Vannier, Bérangère Notta et David Maisse

Black Mountain de Brad Birch, traduction de Guillaume Doucet, mise en scène d’Alice Vannier

BLACK MOUNTAIN / GROUPE VERTIGO Après Nature morte dans un fossé et Pronom, le Groupe Vertigo a choisi de monter  cette pièce, un thriller psychologique du jeune auteur britannique Brad Birch, écrivain en résidence au Théâtre Undeb, détaché à la Royal Shakespeare Company et auteur associé au Théâtre national de Londres.  Black Mountain est un petit bijou théâtral en équilibre instable sur un fil tendu à l’extrême, tout près de basculer vers l’horreur. A partir d’une situation initiale fort claire puis d’un trouble indéfinissable dont le public est complice, surgit alors  l’humour…

 Un homme a trahi sa femme et le couple s’isole dans une chalet rudimentaire, un peu isolé d’un village de montagne, histoire de se parler enfin, de faire le point pour se quitter définitivement ou bien renouer ensemble. Lui paraît souhaiter la seconde solution mais elle, reste muette. Et peu à peu, la tension monte : on ne sait qui manipule l’autre… Et la maîtresse s’invite, en se cachant de la femme, dans une remise. En cinq journées dont, sur un petit écran, sont indiqués le temps et l’espace : matin, soir, nuit, chambre, cuisine, devant la remise …On est donc à l’intérieur ou à l’extérieur de ce chalet aux murs lambrissés. Loin des des bruits de la ville mais dans la forêt et le vacarme effrayant des tronçonneuses…

Des scènes brèves, alternant lieux et moments. Avec des noirs pour ces changements qui font monter le mystère. Le suspense en est décuplé grâce à une dramaturgique rigoureuse… Lui n’apprécie guère le froid et les balades dans la montagne enneigée mais elle, y prend plaisir… Grâce à de petits signes infimes, on voit le doute, la suspicion ou un éclair fugitif de compréhension et de lucidité quant leurs intentions. La femme, remarquablement interprétée par Bérengère Notta, fait preuve de patience et de sourires pour aller vers une réconciliation.  Mais ne propose-t-elle pas sciemment une promenade en montagne pour faire souffrir l’homme? Il n’a pas les chaussures adéquates et cela va être pour lui une torture… Y a-t-il chez elle un désir latent de se venger, en faisant ainsi payer celui qui l’a trahie. Et lui est-il vraiment prêt à «réparer »  cette sortie de route et à recommencer leur vie commune en mieux ?

 Pourquoi sa maîtresse surgit-elle à l’improviste, en lui demandant des comptes et en espérant le faire revenir avec elle en ville,  s’il réussit à lâcher son épouse ? Cet homme (David Maisse) est incertain au possible, toujours d’accord avec les propositions de sa femme mais se retrouve perdu quand survient l’amante à l’improviste… Un jouet entre les mains de ses compagnes ! Et il ne sait vers laquelle se tourner…

 Alice Vannier, qui avait si bien mis en scène En réalités, d’après La Misère du monde de Bourdieu  (voir Le Théâtre du Blog) est ici la nouvelle élue, facétieuse, un rien étrange et inattendue. A-t-elle pris la hache rangée soigneusement dans la remise, et à quelles fins ? Lui en constate la disparition soudaine.  Les dialogues sont amorcés, pas vraiment aboutis, désarticulés. Dans une suite de répliques où rien ne se dit manifestement mais où tout se manifeste de façon implicite : impossibilité de rendre compte des dégâts sentimentaux essuyés, blessure subie et difficulté à s’en remettre, les phrases ne se terminent pas. Et les propos se croisent, souvent détournés, coupés, comme si l’essentiel: s’aimer ou ne pas s’aimer ne pouvait être jamais formulé. Et s’enclenche alors, irréversible, le jeu, vide énigmatique et insatisfaisant, des redites. Une façon banale et quotidienne de se parler dans une impasse consentie et les comédiens jouent à plein la folie d’êtres qui veulent se trouver.

 Véronique Hotte

 Centre culturel Athéna, Auray (Morbihan), du 11 au 14 février.

D.S.N. Dieppe (Seine-Maritime), du 19 au 23 mai.

 

Fase /Four Movements to the music of Steve Reich, chorégraphie d’ Anne Teresa De Keersmaeker

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Fase/Four Movements to the music of Steve Reich, chorégraphie d’Anne Teresa De Keersmaeker

 

Créée en 1982 à Bruxelles, cette pièce marque l’entrée en lice fracassante de la chorégraphe flamande: elle avait vingt-deux ans… Œuvre fondatrice, elle annonce son style dépouillé, minimaliste, alliant fluidité et figures géométriques. «Ce n’est pas ma première pièce, dit-elle mais  elle prend à bras-le-corps l’art de la chorégraphie, l’art d’écrire le mouvement. » Dansée à l’époque par Michèle Anne De Mey et la chorégraphe elle-même qui continuera à l’interpréter pendant trente-six ans, elle est reprise aujourd’hui par de jeunes interprètes éblouissantes. On voit s’y dessiner une grammaire cinétique implacable et une manière d’inscrire le mouvement des corps dans celui de la musique que l’on retrouvera, par exemple, dans les deux versions d’A Love supreme, sur le morceau éponyme de John Coltrane (voir Le Théâtre du Blog).

 Dans le premier duo, Piano Phase écrit par Steve Reich en 1967, les danseuses, en élégante robe blanche, tournoient sans fin sur elles-mêmes devant un écran immaculé où se découpent leurs ombres triplant ainsi leur présence, alors que la musique démultiplie ses notes en accélérant le rythme. A l’instar de la partition, d’abord parfaitement synchronisée, leurs gestes jumeaux se décalent légèrement, pour se recaler ensuite. Et leurs ombres, tantôt se séparent, tantôt se superposent. Notre regard est pris dans un étonnant vertige hypnotique.

 Pour écrire Come out (1966), Steve Reich a utilisé un extrait du témoignage sonore d’un garçon, arrêté et tabassé par la police avec d’autres jeunes afro-américains, lors des émeutes de Harlem en 1964. Ces paroles : « come out to show them »  ont été enregistrés sur plusieurs pistes puis déphasés jusqu’à obtenir une distorsion des mots puis des sons seuls et, à la neuvième minute, un bruit blanc, étale… Sur cette étrange partition vocale, les danseuses, vissées à des chaises et sous des abat jour orangés, se débattent, tournent ensemble ou en décalage, suivant le principe du phasage/déphasage de la musique. La danse transcrit cette violence induite par cette scène qui engendra la partition de Steve Reich. Les costumes masculins des interprètes donnent à ce duo un supplément de dureté.

 Le magnifique solo, bâti sur Violin Phase (1967), vient détendre l’atmosphère. Il contient en germe l’A.D.N. de Fase. «Il est toujours demeuré “ma danse“, dit la chorégraphe. Le petit bout de code où sont encapsulés tous les éléments déterminants de mon parcours. » Et la rosace dessinée par ses pas donna son nom à la compagnie Rosas d’Anne Teresa De Keersmaker. L’interprète, entre des jeux de pieds rigoureux, tente quelques lancers de jambes et sautillements gracieux. Sa robe tournoie harmonieusement, comme un cloche, laissant deviner ses dessous… La simplicité des mouvements : tourner, sauter, balancer les bras, a quelque chose de juvénile mais se trouve mis en tension par des contretemps, des instants de suspension…    

 On retrouve les interprètes en costume masculin pour un numéro de fausses claquettes dans Clapping Music (1972), composé à partir de claquements secs de mains. Yuika Hashimoto, Laura Maria Poletti ou Laura Bachman, Soa Ratsifandrihana (en alternance) s’accordent et se désaccordent. Une fois encore les variations de lumière de Remon Fromont interviennent dans la dramaturgie de l’espace, en créant des zones d’ombre ou des images surexposées sur un écran blanc en fond de scène.

 Une heure dix de mouvement perpétuel : on reste médusé par la modernité de ce ballet qui n’a pas pris une ride et, précurseur, il questionne le corps féminin par la gémellité des interprètes (même coiffure, même corpulence) et par une alternance ironique masculin/féminin. «Aujourd’hui, dit la chorégraphe, la notion de “gender liquidity“ s’étant répandue, il peut paraître désuet de se cramponner à ce point à l’idée de corps féminin questionné et déconstruit. Mais j’attache de l’importance à cette similitude formelle entre ces femmes.» Elle a raison et il faut vite aller voir ce spectacle.

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 22 février, Théâtre de la Ville,  à l’Espace Cardin,  1 avenue Gabriel, Paris (VIII ème) T. : 01 42 74 22 77.

 

 

 

L’Art du rire de Jos Houben

© Giovanni Cittadini Cesi

© Giovanni Cittadini Cesi

 

L’Art du Rire de Jos Houben

 Svelte et grand presque 1, 90m et Belge, dit-il souvent, il a été comédien, notamment dans Fragments de Samuel Beckett, mis en scène par Peter Brook. Mais aussi metteur en scène à Londres où il a fondé avec Simon Mac Burney le Théâtre de Complicité, et il y a créé des spectacles burlesques. Il a été enseignant pour des master class et à l’Ecole Lecoq. Ici dans une sorte de fausse conférence théâtrale, il analyse brillamment quelques mécanismes du comique en scène, surtout gestuel quand son personnage est en équilibre instable et il donne lui-même des exemples in vivo et aussi pendant quelques minutes avec un complice. Nous avions rendu compte de ce spectacle quand Joe Houben était passé au Théâtre du Rond-Point (voir Le Théâtre du Blog) ? Depuis, semble-t-il, son personnage de faux/vrai distrait un peu fou, s’est affiné et la mise en scène et la dramaturgie sont plus dépouillées, mieux construites, plus subtiles aussi dans l’explication du mécanisme comique.

On sent qu’il connaît à fond Le Rire d’Henri Bergson et d’autres ouvrages théoriques sur la question- il a étudié la philo à l’université de Louvain- mais il se garde bien et il a raison de ne jamais le citer. Et bien entendu, quand il donne des exemples, on retrouve l’influence chez lui de Buster Keaton, Harold Lloyd, mais aussi de Laurel et Hardy qui ont réussi d’abord dans le cinéma muet puis dans le parlant, ce qui était assez exceptionnel.  Et chaque scène est soulignée par une analyse très pointue quand, entre autres, il explique brillamment le pourquoi du comique provoqué par la chute. C’est parfois moins juste quand Jos Houben montre comment il  faut éviter de jouer un personnage alcoolisé: un comportement certes souvent stéréotypé chez les acteurs mais il y a différents degrés d’alcoolisation et donc différentes types de marches et gestes.

Sa conférence devient brillantissime quand Jos Houben met en parallèle la verticalité et le poids d’un humain, quand cette verticalité dérape et que naît alors le comique chez le spectateur, Même chose quand il raconte avec beaucoup de finesse, notre façon de regarder les autres, de marcher et de garder un semblant de dignité dans une situation des plus gênantes… Tout en effet dans notre  gestuelle est  révélateur d’un état de pensée, même fugitive. On apprend cela dans les bonnes écoles de commerce pour être en mesure d’avoir un temps d’avance sur un client potentiel. Et il se montre, absolument juste, le ventre un peu en avant ou légèrement en arrière, ou encore les mains posées au-dessus des hanches ou en-dessous. Ou quand il analyse la position de nos sœurs architecturales que sont la tour Eiffel et la tour de Pise, c’est aussi comique, que d’une belle poésie.

 Jos Houben ne le dit pas mais cela se devine facilement… Faire rire est un travail subtil, fait de longues et nombreuses observations sur le comportement humain et cela exige des heures de répétition. Et pourquoi rit-on sinon pour se rassurer, même si c’est toujours aux dépens d’un autre -rarement d’un groupe et parfois dans des circonstances qui n’ont rien de comique- une autre qui pourrait être nous-même: c’est toute l’ambiguïté de ce curieux phénomène. La valeur de ce solo d’une rare intelligence tient à la fois dans les scènes comiques présentés comme celle  avec le serveur d’un restaurant,  et de l’analyse que Jos Houben en fait avec une grande précision et une excellente diction, ce qui ne gâte rien. En une heure et quelque, tout est dit et bien dit… Cela donne envie de revenir voir ce spectacle, ce qui n’est pas souvent le cas… comme avec ceux longs comme un jour sans pain et prétentieux qui fleurissent trop souvent sur les scènes des Théâtres Nationaux… Surtout, n’hésitez pas à aller voir Jos Houben; en ces temps moroses, cela fait vraiment du bien…

 Philippe du Vignal

 Jusqu’au 22 février, La Scala, 13 boulevard de Strasbourg, Paris (X ème). T. : 01 40 03 44 30.

 

 

Passagères de Daniel Besnehard, mise en scène de Tatiana Spivakova

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Passagères de Daniel Besnehard, mise en scène de Tatiana Spivakova

Deux femmes sur un bateau militaire: certains iront jusqu’à dire que cela porte malheur… à elles pour commencer. Une passagère qui revient d’un chantier à Arkhangelsk où elle a été une ouvrière modèle et une femme de service condamnée à rester sur ce bateau, pour délit de bourgeoisie et parasitisme: on apprendra qu’elle fut actrice, et des plus grandes…

L’auteur évoque le long enfermement de la société collectiviste soviétique, avec cette image d’un navire militaire, un fantasme pour claustrophobes. Et les séparations durent des mois, voire de années… L’ouvrière a un fiancé au loin, parti pour servir la patrie. Et sur le bateau,  un jeune officier a une fiancée, elle aussi très loin et le corps de cette jeune femme devant lui, le lui rappelle dangereusement… La «bourgeoise» punie elle travaille et se tait quant à son mari, même si sa compagne de voyage essaye de la faire parler et elle est inquiète pour lui…

On a l’impression qu’en écrivant cette pièce en 1984 pour Denise Bonal et Catherine Gandois, Daniel Besnehard s’intéressait plus à la relation entre ces femmes, qu’à la question politique fondamentale qu’il pose. Tatiana Spivakova, venue de Russie, elle, met davantage l’accent sur cette période sombre, en resserrant de façon presque continue les allers et retours sur le bateau et en introduisant des poèmes murmurés (en russe ou traduits) du Requiem d’Anna Akhmatova. La vie à bord est ici figurée par une soute avec des matériaux  ternis, des objets sans âme et il y un petit escalier côté cour d’où descend l’autorité masculine et politique. On s’interroge sur le rapport aux objets, à mi-chemin entre une théâtralité rigoureuse et un usage réel incompatible avec la scène. Les gestes du travail ont leur importance : ils signifient le déclassement et la “rééducation“ du personnage joué par la grande actrice Catherine Gandois, pour cette recréation, dans le rôle que jouait Denise Bonal. Mais elle a en elle, la mémoire du personnage de la jeune ouvrière qu’elle interpétait : un privilège rare au théâtre. Le jeune officier (Vincent Bramoullé) a plutôt une fonction, qu’il n’est un personnage, sauf dans une scène très réussie de tentation et nostalgie réunies, toute en agaceries et désir désespéré  -réciproques-  entre la jeune femme et lui.

Mais la pièce est vraiment écrite pour les actrices de deux générations. Anna et Katia, nouvelles incarnations d’une Arkadina et d’une Nina (on n’échappe pas à Tchekhov et à sa Mouette quand on touche à la Russie et au théâtre), sont confrontées à d’autres situations qui les forcent peu à peu aux confidences, aux imprudences et aux trahisons amenées avec une grande pudeur: pureté de la tragédie.  On résiste quelque temps à ce théâtre à l’ancienne où Sarah Jane Sauvegrain, qui a joué Alexia dans la série Paris sur Arte, apporte ici sa modernité mais on finit par se laisser embarquer corps et âme sur ce sombre navire.

Christine Friedel

Le Lucernaire, 53 rue Notre-Dame des Champs, Paris (VI ème),  jusqu’au 22 mars. T. : 01 45 44 57 34.

 

Le Lys et le serpent de Nikos Kazantzakis, mise en scène de Christos Thanos

Le Lys et le serpent de Nikos Kazantzakis, mise en scène de Christos Thanos

 
6B3CBE62-0974-4428-BB90-E3DDFE200CEEAvec un ensemble considérable de romans, essais philosophiques, théâtre, poésie… Nikos Kazantzakis, né en Crète en 1883 et mort en 1957 en Allemagne, est l’une des figures les plus marquantes de la littérature grecque moderne. Son premier roman, Le Lys et le Serpent (1906) emprunte la forme du journal intime pour nous livrer l’histoire passionnelle d’un jeune couple. Transmis du point de vue d’un homme aux sentiments extrêmes, rythmé par le passage des saisons, ce texte empreint de mystère et de lyrisme a marqué les esprits dès sa parution et a constitué une entrée en littérature précoce impressionnante du grand écrivain grec  sous le pseudonyme littéraire Kárma Nirvamí. Il avait vingt-trois ans… 

Le livre annonce les thèmes centraux qui jalonneront son œuvre dès le début: « J’ai de la fièvre encore aujourd’hui. Tout mon corps est traversé de frissons. Quelque chose s’agite et se tend dans mon esprit -on dirait qu’un ressort se détache brusquement, que derrière mon front, se dévide, avec violence, une pensée non domestiquée.  » (…) « Il me semble que ses lèvres rouges sont deux grosses gouttes de sang et quand je me penche sur elles et les baise, un désir sauvage, un violent instinct anthropophage d’un âge primitif se déverse dans mes veines – et je frissonne tout entier et je crois sucer de la chair humaine dégoulinante de sang. »

Iro Bezou et Christos Thanos ont adapté le texte pour le théâtre et en proposent une belle narration  grâce à une gestualité et une diction vibrantes. Dans une salle carrée, une robe rouge pendue sur un cintre, symbole du corps féminin et de la passion. Et sur de longs et étroits praticables, ils marchent très lentement et disent le texte en déchirant des feuilles de papier. Avec une voix sensuelle, une respiration profonde, des expressions hédoniques, un regard parfois érotique et des pauses significatives A la fin, ils arrivent au proscénium. Noir brutal puis on entend un bruit de combat. Tableau vivant des deux corps et forte sémiotisation du caractère guerrier de l’amour. Un spectacle où les metteurs en scène arrivent à exprimer de façon très intéressante la dialectique entre chair et esprit,  lumière et obscurité, amour et mort.
 
Nektarios-Georgios Konstantinidis
 
Théâtre alternatif  BIOS, 84 rue Peiraios, Athènes, T. : 0030 210 3425335.

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