Nous campons sur les rives, textes de Mathieu Riboulet, mise en scène d’Hubert Colas

Nous campons sur les rives, textes de Mathieu Riboulet, mise en scène d’Hubert Colas

©Herve Bellamy

©Herve Bellamy

Mathieu Riboulet, (1960-2018) a  réalisé plusieurs films qu’il a lui-même produit puis a écrit de nombreux textes dont plusieurs  romans Le Corps des Anges, L’Amant des Mort. Hubert Colas a associé ici deux des textes. Cela se passe dans la  toute petite salle dite du Planétarium, avec son toit en coupole au Théâtre de Nanterre-Amandiers. On devine sur le tapis noir trois grandes et longues tables en bois, la lumière est un peu jaune et on voit à peine le beau visage de Frédéric Leidgens qui porte seul Nous campons sur les rives. En fond de scène, est assis Thierry Raynaud dans une obscurité presque totale, et avec une grande précision et Frédéric Leidgens déroule une longue litanie de méditations dans la lignée de Blaise Pascal. Assis, les mains posées sur la table, regardant fixement le public.  Sur le mur de fond, côté cour, une image vidéo tremblotante qui reproduit le visage de l’acteur sur le plateau.  Et une autre image vidéo où on voit de loin dans la nuit quelques fenêtres éclairées de hauts immeubles…. »
Cela parle de l’espace et du temps, ceux tout proches de nous ou lointains, dans un aller et retour permanent entre passé et présent, ici et ailleurs. Parfois d’une belle poésie : « Ainsi, de nouveau, je fais tenir le monde dans la lumière, le vent, les pierres, le sable et les odeurs d’ici, de l’ici où je suis, de l’ici où nous sommes. « Mais ce long monologue monté de façon très statique n’est pas vraiment  passionnant, malgré une qualité de langue indéniable. Et il aurait quand même demandé à être un peu plus éclairé : cela fait penser aux derniers spectacles de Claude Régy récemment décédé qui privilégiait souvent aussi la pénombre… Et, même quand la salle est petite et donc les acteurs très proches comme en gros plan,  on a du mal à ne pas décrocher…

Ensuite,  le second moment du spectacle est tiré de Dimanche à Cologne, un chapitre extrait du livre Lisières du corps  où l’auteur fait le tableau d’un sauna gay à Cologne. Thierry Raynaud prend la place de Frédéric Leidgens avec une voix plus claire mais avec la même sérénité, le même rapport au texte. Un « corps étranger malade  devient une interrogation pour les hommes qui circulent autour de lui.  Hubert Colas a eu envie :« en retraversant cette écriture, en reprenant ces textes pour les donner à entendre ( …) de réaclimater notre rapport à l’intime face à une société extrêmement bruyante et parasitaire à chaque instant notre attention est l’objet de toutes sortes de sollicitations. Il s’agit au contraire de reposer le corps et l’esprit dans un temps qui est celui d’une descente en nous-mêmes. » Mais désolé, nous n’avons pas réussi à entrer dans ces textes de Mathieu Riboulet dont le premier lui a été inspiré, si on a bien compris, par la tempête de 1999 en France et  le deuxième qui renvoie à la question de l’homosexualité, lui permet d’aborder celle de l’altérité. Et cela, malgré une direction d’acteurs exigeante…

Le spectacle, un peu ennuyeux malgré sa courte durée, pose le problème de l’invasion de plus en plus fréquente du théâtre contemporain par le monologue, même s’il a été à l’origine de l’art dramatique dans la Grèce antique. Mais les metteurs en scène, pour des raisons financières évidentes, en montent de plus en plus, avec des justifications souvent douteuses… Tout y passe: articles de presse, romans, nouvelles, discours, analyses économiques, compte-rendus de réunion, sermons, poésies, lettres, journaux intimes, biographies, textes philosophiques… Même si le public se sent de moins en moins concerné par ces solos tirés de textes non écrits pour une scène et qu’on adapte tant bien que mal… et plutôt mal que bien, l’exercice se révélant toujours périlleux… Attention : risque de désertion des salles…

Philippe du Vignal

Le spectacle a été joué du 23 au 26 janvier et du 6 au 9 février, à Nanterre-Amandiers-Centre Dramatique National, 7 avenue Pablo Picasso, Nanterre (Hauts-de-Seine). T. : 01 46 14 70 00.

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Archive pour février, 2020

Frontière(s) Projet de territoire à la Maison des Pratiques Artistiques Amateurs

Frontière(s) Projet de territoire à la Maison des Pratiques Artistiques Amateurs

BAL MPAA

Babelle de José Montalvo © Virginie KahnL

 

 

 

La M.P.A.A. établissement culturel de la Ville de Paris, fondé en 2008 pour fournir aux amateurs de théâtre, danse, musique, arts visuels… des équipements adaptés. Une étude, menée en 2006 par la Maison des conservatoires, avait pointé le manque criant de salles de répétition. Depuis son ouverture à l’Auditorium du marché Saint-Germain, la M.P.A.A. a essaimé et ses cinq sites offrent dix-neuf salles de travail avec une équipe de quinze permanents et une quarantaine d’intervenants extérieurs. Elle accueille chaque année environ six cents projets aboutissant à cent cinquante représentations par des professionnels ou des amateurs et qui sont vues par quelque vingt-deux mille spectateurs…

 Sonia Leplat, sa directrice

Sonia Leplat, sa directrice ©

Sonia Leplat, sa directrice depuis 2017, mène une politique active pour élargir les missions de ces lieux et « s’ouvrir  sur les territoires, sur les traces de l’éducation populaire abandonnée aujourd’hui par l’État ». Elle a lancé des projets spécifiques aux quartiers environnants : par exemple, un atelier sur les migrations avec A.T.D. Quart Monde ou des actions culturelles avec le SAMU social. Elle a aussi créé une Brigade d’intervention féministe et programme organise un cabaret du matrimoine*.

«  D’abord il convient de réhabiliter le mot amateur, dit-elle, sans l’opposer à « professionnel“…  Et «Accueillir les envies de pratique, quelle que soit la maturité du projet. Proposer aux plus avancés, des conseils artistiques ou juridiques. »  Où commence le fait d’être professionnel ? Une frontière parfois ténue. La M.P.A.A. propose donc aux compagnies en voie de professionnalisation des espaces de travail : «On ne fait pas dans l’émergence, on est sollicité par l’émergence. » Et aujourd’hui une centaine d’entre elles bénéficie de locaux aux heures où les amateurs ne les utilisent pas. La M.P.A.A fait aussi partie du réseau du festival Impatience piloté par le Cent Quatre et réservé à des équipes d’acteurs qui ont au moins à leur actif un projet professionnel après leur sortie d’école.

 Des liens entre amateurs et professionnels se tissent et une quarantaine d’ateliers sont encadrés par des artistes confirmés. On voit aussi se croiser les disciplines : ainsi des musiciens amateurs vont rencontrer une compagnie de théâtre ou de danse pour créer ensemble un spectacle… Cela bénéficiera aussi aux habitants de la petite Couronne et du Grand Paris. Pour que le public s’y retrouve, la M.P.A.A. met en place une plate-forme informatique référençant les offres en matière de musique, théâtre et arts visuels : cours, ateliers, rencontres, spectacles, festivals, agenda des scènes-amateurs, appels à projet ou à participation … Du pain sur la planche !

 Frontière(s)

Chaque année, une action “de territoire“ est lancée dans un des cinq sites de la M.P.A.A., autour d’une thématique. Des artistes viennent dialoguer et mettre en œuvre des projets avec des personnes ou des collectifs vivant ou travaillant dans  un quartier et au-delà. En février, commence  Frontière(s) à la M.P.A.A./ Saint-Blaise (20 ème), en bordure du périphérique. Un quartier les plus denses d’Europe : quinze mille habitants, et classé en zone de sécurité prioritaire. Avec une grande mixité sociale parfois source de divisions mais qui pourrait être une richesse si la Culture apportait des traits d’union entre les différences de ses habitants. Tout au long de l’année, des artistes invités interrogeront ces frontières, de Gambetta à la place de la Réunion, voire jusqu’à Montreuil et Bagnolet. Ils donneront des ateliers, en lien avec leur création. A la soirée de lancement, sera présentée Version originale, chorégraphie de Sylvain Goud, issue d’un atelier. La manifestation se clôture le 26 septembre par une grande performance urbaine à Saint-Blaise.

Entre temps, Frontière(s) propose ateliers, spectacles et expositions pour tous les âges… Comme Stravinsky Nègre avec des amateurs de seize à soixante-dix ans pour transposer de sa Russie originelle à la forêt africaine,  Le Sacre du Printemps d’Igor Stravinski:  du 22 avril au 26 septembre  à la M.P.A.A. Breguet). Et Quibdó art lab, associera des adolescents colombien·ne·s et francilien·ne·s pour une création bilingue théâtre,  krump et musique ( jusqu’au 26 septembre). 

Mon appartement est un théâtre ira chez des aînés pour partager des histoires de la ville et questionner avec eux le fameux : “ C’était mieux avant »,  en s’appuyant sur J’ai rêvé d’un cafard de Sonia Belskaya (de mars à juin, Saint-Blaise). Danse et musique  pour Voyou, Voyelles à partir d’une texte construit en atelier sur la figure du voyou, et un chœur éphémère chantera et rythmera le texte : Saint-Blaise,  (du 3 mars au 26 septembre). Babil /la musique des langues collecte langues et dialectes dont la matière des mots sera travaillée et mise en musique collectivement pour présenter, un paysage sonore des parlers du 20 ème (du 31 mars au 26 septembre, Saint-Blaise).

Il y aura aussi, en partenariat avec le Théâtre de la Colline, un atelier de théâtre : #placedelaréplique3 pour les jeunes de quinze à trente ans. Difficile parfois de se repérer dans toutes ces propositions… Mais la M.P.A.A. mérite d’être mieux connue des Parisiens et Franciliens : chacun devrait trouver des salles de répétition peu onéreuses, des ateliers à son goût, rejoindre une compagnie d’amateurs ou satisfaire sa curiosité de spectateur à prix modique… 

 Mireille Davidovici.

 Version originale le 29 février et Frontière(s) du 26 février au 26 septembre à  la M.P.A.A. Saint-Blaise.

* Le Mois des femmes du 7 mars au 2 avril :
 A la M.P.A.A./ Saint-Germain,  du 7 et 8 mars, Et ta sœur ? comédie musicale ; le 15 mars  What the femmes! chorale karaoké; le 28 mars Enchantez-vous ! théâtre à partir de dix ans ; le 31 mars, La Princesse au petit pois, théâtre et le 2 avril Presqu’illes, cabaret matrimoine. Ateliers à la M.P.A.A./Breguet : De Femme à femmes, Brigade d’Intervention Féministe à partir du 4 mars. Et du 18 avril au 28 mai ; Levons-nous, théâtre /danse /performance pour les femmes, à partir de seize ans. 

M.P.A.A./La Canopée, Forum des Halles, Paris (Ier)   T. :01 85 83 02 10.
M.P.A.A./Saint-Germain, 4 rue Félibien, Paris (VIème)  T. : 01 46 34 68 58.
M.P.A.A./Breguet 17/19 rue Breguet, Paris (XI ème)  T. : 01 85 53 03 50.
M.P.A.A ;/Broussais, 100 rue Didot, Paris (XIV ème) T. :01 79 97 86 00.
M.P.A.A./Saint-Blaise, 37/39 rue Saint-Blaise  Paris (XX ème) T. :01 46 34 94 90. 

mpaa.fr.

Festival Momix : Le Complexe de Chita de Daniel Calvo Funes

tro heol-CC- Damien et les poules

Festival Momix :

Le Complexe de Chita de Daniel Calvo Funes

On ne présente plus Kingersheim, du moins à ceux qui connaissent sa fabrique artistique et culturelle, le C.R.É.A. et son festival. Sous l’impulsion de son maire, Jo Spiegel,  cette ville près de Mulhouse s’est dotée d’un outil vivant d’utopie. Selon la règle : c’est impossible donc on va le faire, elle a développé spectacles, ateliers, rencontres pour les enfants, présence dans les écoles et même pendant les vacances, avec la ferme intention que  « le développement de toutes les intelligences: sensibles, cognitives, émotionnelles, politiques, poétiques, créatives » rejaillisse sur les adultes.

 Ce qui se produit, si l’on en juge par la réussite de Momix.  Le succès, -ici évident et durable- cela se compte en nombre de spectacles : plus de quarante cette année et de spectateurs : plus de trente mille, de trois à cent trois ans (au moins), dans la ville et ses environs. La réussite, ça se voit, au bon fonctionnement du festival, à la diversité des propositions : cirque, marionnettes, danse, chanson… Mais aussi  au visage des enfants et parents, à la solidarité entre les compagnies… Et cela se goûte au restaurant-épicerie bio et solidaire et se partage, cette année, avec la Suisse voisine.

La compagnie Tro-Héol  (tournesol en breton, en hommage au Théâtre du Soleil), une fidèle de Momix, y est venue huit fois, avec, entre autres, Mix Mex, une histoire d’amitié entre un chat, une souris et un homme, dans l’ordre que vous voudrez et Je n’ai pas peur. Où l’on s’aperçoit que grandir, c’est drôlement bien mais que ça peut faire quand même un peu peur. Si vous avez vu au cinéma un Tarzan, vous comprendrez Le Complexe de Chita. Quand on est un garçon, il faut être le héros, puisqu’on ne peut pas être une fille…  Ou alors l’astucieux chimpanzé qui rend bien des services : après tout, un enfant est peut-être, face aux adultes, un animal ? Alors, autant être le plus malin !

Daniel Calvo Funes place son histoire dans le sud de l’Espagne, vers les années quatre-vingt. Un jour, le père annonce à son fils et accessoirement, à sa fille: cette année, pas de rentrée scolaire, vous travaillerez à la ferme. Joie ! La fille lit des atlas, révise les capitales mondiales et laisse le garçon s’occuper de la poule Blanchette, des chèvres et chiens et de l’ânesse. Mais, mais, mais… On lui apprend que les chiens sont faits pour être attachés, les poules, mangées et les ânesses, incapables de porter deux fois leur poids transformées en saucisson. Et que le fusil est l’instrument viril par excellence. C’est cela, être un homme ?

Le spectacle utilise toute la richesse de son artisanat et le dispositif scénique s’inspire de la roue Cyr : on est au cirque et les scènes tournent comme à la lanterne magique et la manipulation est aussi une danse des comédiens à vue. Les marionnettes changent d’échelle pour évoquer plans larges ou gros plans. Et des prothèses évoquent une tante à la poitrine monstrueuse et accueillante ou bien un dieu Pan un peu effrayant. Les objets sont fabriqués dans un même matériau de base, la toile de jute (soigneusement maltraitée) parfaite pour évoquer la paille, la terre séchée… Et le spectacle prend le temps de transformations à vue, sort du cadre… Ce qui donne des instants de suspension qui ajoutent à son charme.

La compagnie a deux têtes : Daniel Calvo Funes et Martial Anton (pour ce spectacle, un « regard extérieur »et un photographe) et une famille d’artistes autour d’eux  pour fabriquer costumes, objets et histoires : à chacun sa spécialité, mais, avec plusieurs casquettes. L’équipe travaille dans une ancienne école en Bretagne  (les enfants ne sont jamais loin…) où elle peut construire décors et marionnettes. Mais aussi créer, répéter sereinement et inviter en résidence des compagnies amies. Un équilibre et une indépendance précieux,  en un temps où la diffusion des spectacles recule sur tout le territoire. Mais Momix ne leur fera pas défaut. Rendez-vous l’année prochaine pour la trentième édition…  

Christine Friedel

Centre Culturel La Paillette, Rennes (Ille-et Vilaine), les 10 et 11 février.

Festival Meliscènes, Auray  (Morbihan), les 13 et 14 mars. Espace culturel Beaumarchais, Maromme (Seine-Maritime), le 24 mars ; La Loco, Mezidon (Calvados) les 26 et 27 mars.

 

Massacre de Lluïsa Cunillé, traduction de Laurent Gallardo, mise en scène de Tommy Milliot

Massacre de Lluïsa Cunillé, traduction de Laurent Gallardo, mise en scène de Tommy Milliot

(C)Vincent Pontet

(C)Vincent Pontet

Le lauréat du prix Impatience 2016 avec Lotissement de Frédéric Vossier, a ensuite monté Voyage d’hiver de l’auteur norvégien Fredrik Brattberg et La Brèche de l’Américaine Naomi Wallace créée au dernier festival d’Avignon. Et cette fois, il nous fait découvrir un beau texte d’une auteure catalane de cinquante-neuf ans, bien connue en Espagne et qui a eu de nombreux prix. Elle a écrit une cinquantaine de pièces et adaptations mais n’a, bizarrement, jamais été jouée en France. Une première donc,  avec  Massacre, une pièce au titre à double sens: tuerie mais aussi tête de cerf naturalisée-trophée de chasse…

Un huis-clos absolu; le salon sans fenêtre et sans véritable porte d’un petit hôtel isolé dans la montagne et à plusieurs kilomètres d’un village où il n’y a plus guère d’habitants. D. la directrice veut fermer cet établissement dont elle a hérité: les touristes ne voient même plus la pauvre enseigne lumineuse et passent sans s’arrêter. Aucun client donc sauf, H. , une jeune femme divorcée qui a emprunté la voiture de son ex-mari pour venir jusque là. Elle a loué une chambre pour une semaine et, malgré l’insistance de la directrice qui la trouve un peu encombrante et voudrait qu’elle rejoigne un autre établissement, elle se sent bien ici et ne veut surtout pas aller ailleurs. Etrange rituel, elles se parlent chaque soir autour d’un café dans le petit salon de cet hôtel déserté, au début l’une et l’autre méfiantes et peu aptes à se livrer à des confidences, puis de plus en confiance…

Plus tard, juste désigné par A. , un homme entre deux âges arrive. Avec sa voiture, il a, dit-il, percuté un cerf qui s’est enfui couvert de sang dans la forêt proche et demande à la directrice de l’hôtel de lui prêter un fusil pour aller l’achever. Le cerf, personnage-symbole de la masculinité déjà utilisé par Shakespeare dans Peines d’amour perdues. L’arrivée d’un étranger ou d’un personne inattendue est un vieux truc pour modifier un paysage scénique et bouleverser une situation mais Lluïsa Cunillé s’en sert ici  de façon remarquable. L’homme est inquiétant et ses propos, ni très clairs ni cohérents. On sent que le climat s’alourdit de façon imperceptible et que ce huis-clos va très mal finir. Et cela fait froid dans le dos. Mais on ne vous dira pas comment…

«Un théâtre de la douleur rentrée » dit justement Tommy Milliot et quelle écriture ! Alors que les paroles n’ont rien que de très banal : «Il est possible de remplir la piscine? où trouver un journal? à quelle heure dois-je vous réveiller? Il n’y a plus de café mais du cognac » : tout se joue à la syllabe près, à la seconde près… Et dans ce huis-clos souvent utilisé par les dramaturges contemporains- ici un salon à l’architecture des plus strictes avec juste deux bancs, scénographie de Tommy Milliot- ces femmes ont des rapports ambivalents. Mais doucement, elles commencent à s’apprivoiser. La propriétaire dit qu’elle a envie de quitter à jamais cet hôtel et cette région qui, sans doute autrefois pauvre, attirait les touristes mais où les choses sont en train de changer: les hôtels ne font pas le plein, beaucoup de maisons sont inhabitées. La cliente, elle, confie qu’elle pourrait en acheter une dans le bourg. Toutes les deux se jaugent, font un pas vers l’autre et se rejoignent enfin. Peut-être même deviendront-elles un jour, amies…

Ici, tout est dans le rythme, le son des mots, la plus ou moins grande longueur des phrases prononcées et bien sûr, les respirations du texte, essentielles et qui ont une sorte vie propre. Ce qu’on appelle  le sous-texte qui devient ici l’élément pivot de cette habile dramaturgie. Pas très loin, bien sûr, des dialogues d’Anton Tchekhov et surtout d’Harold Pinter, le tout souligné d’une touche de Samuel Beckett pour le langage et d’Alfred Hitchcock pour le suspense et l »étrangeté des lieux. Des créateurs qui ont visiblement influencé la dramaturge catalane…

A Sylvia Bergé et Clotilde de Bayser, la charge pas facile de nous transmettre l’inquiétante solitude intérieure de ces jeunes femmes qui vont se rapprocher de plus en plus l’une de l’autre et à Nâzim Boudjenah  celle de cet homme atteint de troubles psychiques. Ce que, tout en nuances, ils accomplissent admirablement en un peu plus d’une heure, grâce à l’efficace et subtile direction de Tommy Milliot. N’hésitez pas à aller découvrir cette courte pièce étonnante. Une fois de plus, il se passe quelque chose d’intéressant dans ce Studio…

Philippe du Vignal

Studio  de la Comédie-Française, Galerie du Carrousel du Louvre, 99 rue de Rivoli, Paris (1 er). Jusqu’au 8 mars. T. : 01 44 58 15 15.

La pièce dans la traduction de Laurent Gallardo est parue aux éditions Les Solitaires intempestifs, 14 €.

Jason et les Argonautes, texte de Nicolas Bonneau, Pepito Maéteo, Alain Le Goff, mise en scène Nicolas Bonneau et Olivier Maurin

 

Jason et les Argonautes, texte de  Nicolas Bonneau, Pepito Maéteo et Alain Le Goff, mise en scène de Nicolas Bonneau et Olivier Maurin

18531851La Maison du Conte à Chevilly-Larue (Val-de-Marne) qui forme des conteurs, a présenté ses jeunes comédiens au Théâtre 13. Sur le plateau nu, quelques chaises et un tabouret haut… Olivier, Delphine, Sarah, Juan, Noémie ont été accompagnés pour un parcours d’une dizaine de jours, après une sélection sévère, par le metteur en scène Olivier Maurin et le conteur Nicolas Bonneau.

Nous avons tous plus ou moins des souvenirs errants de l’histoire mythique de Jason,  fils d’Eson, roi d’Iolcos en Thessalie et descendant d’Eole, roi des vents. Son père a été écarté du trône par son oncle Pélias qui voulait tuer Jason, lequel a été recueilli par le Centaure Chiron. Jason réclamera son trône à Pélias qui promit de le lui rendre s’il rapportait de Colcide, la fameuse Toison d’or. A la tête de ses fidèles sur le navire Argo, il ira rencontrer le roi Eétès,  gardien de cette Toison d’or qui le soumettra à des épreuves. Jason en triomphera grâce à Médée, la fille du roi et amoureuse de lui. Mais, quand il revient à Iolcos, Pélias a éliminé Eson. Médée devenue son épouse, va pousser les filles de Pélias à tuer leur père. Exilés à Corinthe, Médée et Jason auront deux fils mais lui va  tomber amoureux de Créuse, la fille du roi Créon. Médée tue alors sa concurrente et pour faire bon poids, tuera aussi ses fils puis s’enfuira sur un char ailé, un cadeau du Soleil. Jason reviendra alors à Iolcos et, avec l’aide des dieux jumeaux Castor et Pollux, protecteurs des marins, il réussit à remonter sur le trône.

Chacun des  jeunes comédiens présente sa vision de Jason qui reste, malgré tout,  souvent un peu vague. Mais  ils vont nous conter avec solidité le périple de ce chef des Argonautes qui rencontrent les mangeuses d’hommes de l’île de Lemnos. Mais aussi le rapt de Médée, la magicienne dont la robe de noces s’enflamme, le dangereux retour de Jason et des Argonautes dans les brumes de la mer Noire et sa reconquête du trône usurpé par Pélias. Ces improvisations, rapides et efficaces, sont accompagnées à la guitare… «Heureux sont les pays où il n’existe pas de héros ! »

Ces improvisations à mains nues, très suggestives, nous font errer dans de vieux souvenirs. Un exercice sympathique et qui réussit à devenir en soixante-dix minutes très théâtral…

Edith Rappoport

Spectacle présenté le 5 février au Théâtre 13 Seine,  30 rue du Chevaleret, Paris (XIII ème).

Correspondance avec la mouette, d’après Anton Tchekhov et Lika Mizinova, traduction, adaptation et mise en scène de Nicolas Struve

Correspondance avec la mouette, d’après Anton Tchekhov et Lika Mizinova, traduction, adaptation et mise en scène de Nicolas Struve

zac5167Un moment peu connu de la vie d’Anton Tchekhov… Né en 1860, il a déjà notamment écrit à dix-huit ans, tout en faisant ses études de médecine, une pièce qui avait disparu et qui reparaîtra en 1920. Elle sera publiée trois ans plus tard et sera connue sous le titre de Platonov. Il rencontre Lika Mizinova (1870-1939) qui a dix ans de moins que lui. De cette chanteuse et actrice, il s’ inspirera pour créer le personnage de Nina dans La Mouette… Ils s’écriront pendant presque dix ans et, dit Nicolas Struve un des acteurs-fétiches de Valère Novarina et qui a aussi mis en scène des textes de Marina Tsvétaieva et de Svetlana Alexievitch: «Il existe soixante-quatre lettres du jeune écrivain et quatre-vingt dix-huit d’elle et j’ai traduit tout ce qu’il m’a été possible de trouver (…) dans diverses publications biographiques et scientifiques. »  Alors qu’il existe bien de nombreuses traductions de son théâtre, vient juste d’en paraître une de sa correspondance*.  Bizarrerie des éditions…

L’écrivain et la très belle jeune femme sont tombés visiblement amoureux l’un de l’autre à Melikhovo, la maison des Tchekhov mais semble-t-il, un peu sur l’air de: « Je t’aime, moi non plus». Ils voyagent l’un et l’autre, ce qui ne facilite pas leurs relations surtout à l’époque, mais favorise une importante correspondance. Tant mieux pour nous qui découvrons un autre aspect du continent Tchekhov… Et cela se sent bien, Anton Tchekhov éprouve une joie intense à écrire, à jongler avec le langage et elle, à lui répondre, même s’il y a dans leur écriture à tous les deux, un jeu évident. «C’est, dit-il, avec plaisir que je vous ébouillanterais. J’aimerais qu’on vous vole votre nouvelle pelisse, vos caoutchoucs, vos bottes de feutre, qu’on diminue votre salaire et que, vous ayant épousé, Trophim attrape la jaunisse, un interminable hoquet ainsi qu’une crampe, à la joue droite. ». Elle et lui essayent de se rendre jaloux et il lui invente donc des amants. Pas contente, la jeune personne lui répond de façon cinglante: «Vous vous débrouillez toujours pour vous débarrasser de moi et me jeter dans les bras d’un autre. »

 Malgré toute la tendresse et l’admiration qu’elle a pour lui, elle sent bien qu’ils ne vivront jamais ensemble. Lui est souvent caustique et infiniment séduisant mais il la tient un peu à distance. Vraiment amoureux par intermittence de cette belle jeune femme, moins peut-être qu’elle et sans doute trop occupé à écrire…  Et elle ne le rate pas: «Je voudrais organiser une fête pour l’enterrement de ma vie de jeune fille, parce que j’ai décidé de me marier par dépit, seulement pas avec ce Trophim.» Et Lika tombera effectivement amoureuse d’un écrivain connu: Ignati Popenko -un ami de son cher Anton!- qu’elle rencontre à Melikhovo. Elle aime encore l’auteur de La Mouette mais s’en va à Paris avec ce Popenko dont elle aura une fille qui mourra vite. Ce sera la fin d’une belle histoire. Elle reviendra en Russie mais Anton et Lika ne s’écriront plus. Cinq ans plus tard, après avoir enfin épousé son actrice Olga Knipper, il mourra en 1904 à Badenweiler en Allemagne. Lika, elle, sera comédienne au Théâtre Dramatique de Moscou, puis se mariera avec Alexandre Sanine, acteur et metteur en scène au Théâtre d’art de Moscou. Vingt ans plus tard, elle le quittera et mourra de tuberculose à Paris en 1939.

«Rien de patrimonial ou de révérencieux, dit le metteur en scène, mais le court « récit” d’un de ces amours qui laissent l’âme blessée et l’expérience d’une écriture qui apparaît à la fois comme trace, destruction et salut du passé. L’esprit de Tchekhov pour assurer ce qu’il faut d’humour, et celui de Lika vital, râleur, parfois bouleversant, ce qu’il faut d’étonnement…» Mais il y a de la joie chez eux, à se retrouver même par écrit,  pour de simples et douces conversations comme celles qu’ils auront ensuite. Avec aussi, un humour mêlé d’une certaine férocité amoureuse (ce n’est pas incompatible), ce spectacle donne aussi « un éclairage sur La Mouette comme sur son auteur sous laquelle la pièce-sans rien perdre de sa complexité ni de son mystère gagne quelque chose d’infiniment concret ». Avec quelques répliques-rappels de La Mouette.

Tout cela est perceptible sur cette petite scène où il y a juste quelques chaises, des feuilles écrites ou imprimées entassées dans le fond. Pas de lumières sophistiquées, pas de micro H.F., pas non plus de criailleries, juste quelques images vidéo. Du côté des bémols, juste un côté statique par instants, à cause de l’étroitesse du plateau, mais rien de gênant. Stéphanie Schwartzbrod et David Gouhier savent gérer cette contrainte et, bien dirigés par Nicolas Struve, sont tout à fait impeccables et attachants. Elle, surtout, a une merveilleuse présence et on comprend, même si elle ne lui  ressemble pas du tout, que Tchekhov soit tombé amoureux de Lika. En une heure et quelque, loin des fatras des grandes productions, ce petit bijou de poésie, fait avec amour et intelligence, à partir d’un gros travail de traduction puis d’adaptation de lettres est, par les temps qui courent, est assez rare. Allez-y, que vous connaissiez déjà ou non, des pièces de Tchekhov et en particulier La Mouette. Vraiment, vous ne le regretterez pas…

 Philippe du Vignal

Théâtre des Déchargeurs, 3 rue des Déchargeurs, Paris ( Ier)  jusqu’au 29 février. T. : 01 42 36 00 50.

Vivre de mes rêves, Correspondance d’Anton Tchekhov, traduction de Nadine Dubourvieux, éditions Robert Laffont. 1120 pages. 32 €

Mon dîner avec Winston d’Hervé Le Tellier, mise en scène et interprétation de Gilles Cohen

©Julien Piffaut

©Julien Piffaut

 

Mon Dîner avec Winston d’Hervé Le Tellier, mise en scène et interprétation de Gilles Cohen

Entre deux tournages au cinéma ou à la télévision, l’acteur aime à retrouver les planches et la mise en scène, ses premières amours. Féru d’histoire, il souhaitait consacrer une pièce à Winston Churchill et à ses discours. Et il a demandé à Hervé Le Tellier de lui écrire une texte. Il crée ce nouveau spectacle, comme les six précédents, après une résidence à l’Espace des Arts de Chalon-sur-Saône dont le nouveau directeur, Nicolas Royer, poursuit une politique d’accueil de compagnies en production (voir Instances 2019 dans Le Théâtre du Blog ).

Seul en scène pendant une petite heure, Gilles Cohen est Charles, un homme de rien, largué par sa femme : «Tu peux peu, lui disait son père, mais fais ce que tu peux. » Il s’imagine en hôte de sir Winston Churchill, le temps d’un repas. En attendant son invité, il s’active à la cuisine, prépare un dîner bien arrosé et des cigares. Il lui fait aussi couler un bain:—Winston Churchill avait coutume de boire et fumer dans sa baignoire— au grand dam de son voisin dont il finira par inonder l’appartement. Entre les coups de téléphone répétés d’un certain A. Rodriguez, en panne sur une petite route de Bavière —il est employé chez un loueur de voitures— il s’adresse à son invité absent.

La pièce s’est construite grâce à des allers et retours entre le comédien et l’auteur et aborde la biographie du grand homme par le biais de l’intime, celui du personnage historique et de Charles : «Nous nous sommes mis d’accord : il fallait éviter de faire un spectacle historique ou pédagogique, dit Gilles Cohen, c’est pourquoi Hervé a inventé une petite histoire (la vie de Charles) dans la grand Histoire (celle de Winston Churchill). » Derrière leurs dissemblances, Charles le « looser » va se trouver des similitudes avec le chef de guerre que les circonstances dramatiques ont conduit à devenir un héros et à «sauver le monde». Après une enfance malheureuse et des échecs cuisants comme le désastre des Dardanelles en 1914, alors qu’il était premier lord de l’Amirauté britannique. Alors, pour Charles : «tous les espoirs sont donc permis » «Vous savez, vous aviez dit que “le succès, c’est d’aller d’échec en échec, en gardant le même enthousiasme“ (…) «Si vous, en étant alcoolique et dépressif, vous avez pu devenir Winston Churchill… Enfin je me comprends. »

Pendant sa vaine attente, Charles reprend des bribes des discours volontaristes de son hôte imaginaire, aux grandes heures de la bataille d’Angleterre. Il alimente son monologue du discours fougueux de Richmond à ses troupes dans Richard III et de la fameuse tirade: « We few, we happy few, we band of brothers… » du roi Henry V dans la pièce éponyme de William Shakespeare: Ou bien il chante la complainte des pirates dans L’Ile au Trésor de Robert-Louis Stevenson, une des lectures favorites de son héros: «Nous étions quinze sur le coffre du mort Yo – ho – ho !/Et une bouteille de rhum/La boisson et le diable ont emporté les autres… »

Hervé Le Tellier, en bon Oulipien, sait conjuguer sérieux et fantaisie, mêler prosaïsme et lyrisme, jouer avec les citations et bâtir une fiction. Ce Grand Prix de l’humour noir 2013 ne ménage pas les bons mots, tout en nous offrant une figure touchante d’un fan de Churchill. Ce brave type se raccroche à son modèle, dépressif comme lui, pour rester debout… Le texte ne manque pas de relief et nous offre une leçon d’histoire originale mais Gilles Cohen, dans ce dialogue face public avec Winston Churchill, se tient trop en retrait. On aurait aimé un jeu plus affuté, plus vif pour servir ce texte aux belles saillies. Dans ce solo, un exercice difficile… la mise en scène manque de rythme et d’invention. Comme si l’acteur restait un peu livré à lui-même sur le plateau. Mais  Mon Dîner avec Winston devrait trouver son allure de croisière au fil des représentations…

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 6 février à l’Espace des Arts-Scène Nationale de Chalon-sur-Saône, 5 B avenue Nicéphore Niepce, Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire).

 Du 4 mars au 5 avril, Théâtre du Rond-Point, Paris (VIII ème)

Lalalangue – Prenez et mangez-en tous, une revue familiale, de et par Frédérique Voruz

Lalalangue-Prenez et mangez-en tous, une revue familiale de et par Frédérique Voruz, sous le regard bienveillant de Simon Abkarian

Crédit photo : Antoine Agoudjian.

Crédit photo : Antoine Agoudjian.

Une histoire à la fois singulière et universelle, tragique et joyeuse. Ou comment une fillette s’est protégée de la folie de sa mère et a trouvé les stratégies pour survivre et résister jusqu’à sa majorité. Distance, mise en perspective, humour et ironie… Vivre sous son regard et vouloir s’en défaire pour être enfin soi-même et s’ouvrir à la création personnelle en transcendant un milieu hostile… Passionnée d’escalade en montagne, cette mère a perdu sa jambe gauche dans les calanques de Marseille et elle dira sur son lit d’hôpital : «Je me vengerai sur les enfants.» Les personnages qui accompagnent le parcours de l’auteure sont tous fous, violents et extraordinaires. Mais ce conte cruel finira bien, malgré tout, avec des parents dignes de la famille inquiétante du Petit-Poucet qui n’aurait pas le projet conscient de faire le mal. La toute-puissance maternelle est souvent à l’honneur dans les contes de fées, via les mythiques ogres et ogresses honnis et mangeurs d’enfants…

Les  petits n’en éprouvent pas moins de la jubilation, quand on leur raconte cette histoire terrifiante où on a très peur d’être mangé et de se sentir disparaître dans un monstre. La «lalalangue» étant, en psychanalyse lacanienne, le nom d’un dictionnaire familial, avec des mots qui veulent dire seulement quelque chose pour un ensemble de gens. Pour la mère recluse dans ses obsessions, les mots ont leur poids  à partir desquels on peut imaginer un autre univers fictionnel et aussi qu’ils fassent réalité. Car, répète-t-on. les choses portent un nom qui les désigne précisément. Le plaisir de la mère, empêcheur de tourner en rond et grand casseur de joie, interdit ainsi l’expression du désir et du plaisir. Elle, nécessairement, de par sa posture originelle, représente la puissance et la séduction. Le monde est en effet maternel, avec des perceptions directes pour l’enfant et, qui, psychanalyse pour les nuls, trouvera sa place et existera vraiment, à la seule condition d’être exclu de la sphère originelle et chassé du paradis utérin.

On recommande donc à une maman de le voir comme un être distinct d’elle-même et d’accepter qu’il soit un autre, hors d’elle, séparé de façon symbolique.  Un projet impossible : même s’il en est détaché physiquement, elle ne le considère pas comme un autre… Pour celle de Frédérique Voruz, ses enfants, ses chiens et autres exclus faisaient partie d’elle, comme des extensions de son corps. Réfugiée dans une jouissance chrétienne de martyre, elle se privait de tout, emmenait ses filles visiter les malheureux, sûre que Dieu les regardait d’en haut… La petite fille, prise dans les rets de cette folie, s’en sortira en se racontant des histoires puis elle fera appel à une psychanalyste, comme Frédérique Voruz qui enfin raccrochée à la vie, lui devra son salut

Un passé accepté comme tel et livré ici avec beaucoup de second degré. Elle interprète avec une belle voix posée, des chansons d’enfance, des chants d’église et des compositions personnelles. Un spectacle à la scénographie épurée : une chaise, un projecteur à diapositives égrainant des photos de famille qui ponctuent ainsi le récit et créent une intimité avec le public. Mais pour qu’il y ait théâtre, il fallait un rendez-vous avec la transcendance et les métamorphoses de l’actrice. Elle y réussit merveilleusement, en n’en finissant pas de peupler ce monde enfantin des silhouettes qu’elle a côtoyées. Une mère abusive, claudicant et ménageant son moignon, un père refermé sur son imaginaire, peu éloquent, dialoguant avec les éléments et les arbres et une sœur aînée punk trouvant assez vite les voies de la liberté en s’enfuyant de la maison.

Saleté et réclusion:les enfants subissent une maltraitance permanente… Peu d’affection, une place disproportionnée accordée aux chiens et à tous les laissés pour compte que la Mère protège. Mais la puissance de vivre de la jeune fille est hors-normes et elle décidera de faire, du théâtre, son métier et sa raison de vivre. Elle est à la fois désinvolte et subversive. Ce qui lui a donné une identité et ici, elle fait feu de tout bois, s’amuse des travers, défauts et obsessions de la Coupable…Dansant, virevoltant, puis prenant assise sur une chaise, une jambe repliée pour rappeler cette femme handicapée, elle irradie la scène de la lumière qu’elle recèle.

Véronique Hotte

Théâtre du Soleil, Cartoucherie, route du Champ de manœuvre, Vincennes (Val-de-Marne). Métro :Château de Vincennes+ courte navette gratuite, jusqu’au 9 février. T. : 06 21 27 17 75.

Magma,chorégraphie de Marie-Agnès Gillot et Andrés Marín, direction artistique de Christian Rizzo.

Magma, chorégraphie de Marie-Agnès Gillot et Andrés Marín, direction artistique de Christian Rizzo.

 

©Jean Couturier

©Jean Couturier

Trois personnalités fortes se sont associées pour réaliser cette pièce qui clôture la quatrième Biennale d’art flamenco. Marie-Agnès Gillot,  ancienne étoile de l’Opéra de Paris et égérie de Pina Bausch, a participé à de multiples aventures artistiques hors-cadre notamment avec Sophie Calle, Pippo Delbonno, Katia et Marielle Labèque… Andrés Marín, issu d’une lignée de danseurs de Séville, a multiplié lui aussi les collaborations avec Bartabas, Bianca Li, Kader Attou. Christian Rizzo d’abord formé aux arts plastiques, est directeur du Centre Chorégraphique National de Montpellier. 

 Didier Ambact à la batterie et Bruno Chevillon à la contrebasse jouent la partition qu’ils ont composée avec Vanessa Court. Marie-Agnès Gillot et Andrés Marín  sont remarquablement éclairés par les lumières de Caty Olive qui travaille sur les ombres portées des artistes. Et l’étonnant dispositif scénique de Christian Rizzo, un polygone métallique leur permet de disparaître et de jouer à cache-cache pour mieux se surprendre. En costume noir, ils suivent chacun une écriture chorégraphique solo qui met en valeur leurs superbes jeux de bras et cambrure pour l’une, et les bondissements et flamenco sauvage pour l’autre. Ils se retrouvent parfois au sol où à la verticale pour un duo très animal et instinctif. Leurs regards se croisent rarement, mains et bras se cherchent, se trouvent, s’opposent ou s’accompagnent. Enfants terribles de la danse classique et du flamenco, ils semblent apprécier cette union atypique et leur plaisir est communicatif. «J’aime, dit Marie-Agnès Gillot, le rapport au rythme du flamenco ; nous ne le connaissons pas en danse classique. Une sorte de « drum base » personnel.» Elle est la fois très à l’aise dans ses mouvements, et théâtrale dans ses postures figées.

Cette pièce d’une heure, à l’esthétique chic et résolument contemporaine, risque de déstabiliser les fidèles de l’Opéra de Paris. Ici, Marie-Agnès Gillot prouve une fois de plus qu’il y a une vie, après avoir quitté cette institution. Un rare moment de danse qu’il ne faut pas hésiter à aller découvrir…

 

Jean Couturier

Chaillot-Théâtre national de la danse, 1 place du Trocadéro Paris ( XVIème). T. : 01 53 65 30 00 jusqu’au 13 février.

 

Nos disques sont rayés #4 /Réparer le Monde

Nos disques sont rayés #4 / Réparer le monde

Quatrième édition de cette manifestation consacrée à l’état du monde, «pour sortir de la morosité et du découragement», alors que certains médias annoncent l’apocalypse. Artistes, écrivains et scientifiques viennent éclairer notre lanterne, le temps d’une causerie. La première en 2017, inaugurée par Mediapart, précédait les élections présidentielles et les invités sonnaient l’alarme avant le scrutin.
En 2018, on interrogeait la démocratie et  l’an passé, on se penchait sur les inégalités sociales et territoriales; alors que fleurissait le mouvement des Gilets jaunes. Devant les alarmes lancées par les collapsologues, cette année, ingénieurs et fantaisistes, polémistes et scientifiques viennent nous livrer leur vision de la fin du monde ! Neuf soirées qu’on peut revoir dans la foulée, en vidéo ou podcast. Dont l’une ouverte à François Bégaudeau.

Neuf Moyens infaillibles de changer le monde, conférence-performance de François Bégaudeau

EB7C5F24-3565-4579-809D-44E7A0D60A39L’écrivain commence fort en contestant le titre de la manifestation. Il ne s’agit pas de réparer l’irréparable mais de se mobiliser, pour changer radicalement de disque. Et, après tout, qu’entendons nous par le monde ? « Quel point commun entre un berger malien et moi, devant des gens qui n’en ont rien à foutre? » Pourtant : « La France va très très mal depuis  83.  Aucun Français n’a gagné Roland Garros ». « Pire, la dernière victoire à l’Eurovision remonte à 1978 avec L’Oiseau et l’enfant de Marie Miryam: «Vois comme le monde est beau ! », dit la chanson. Suffirait-il de changer nos yeux ou notre cœur et retrouver ceux de l’enfant pour changer le monde ?

«Mon cœur, greffé à Xavier Niel, serait-il de gauche ? »poursuit François Bégaudeau. Pour lui, Niel est irréparable car il pilote, entre autres personnes de son espèce, un système mortifère, «une machine folle qui accumule et détruit ». «Le capitalisme, il lui faut tout bousiller» pour produire plus, faire consommer plus et gagner plus… Et, comme il vaut mieux en rire qu’en pleurer et que l’humour sauve, l’écrivain va nous proposer neuf solutions salvatrices et plus ou moins fantaisistes, pour tout changer. Et quand on épingle le consumérisme, il cite Coluche : « Il suffirait d’acheter moins, pour que ça ne se vende plus. » Nous pourrions alors mener « une vie de patates,  amour et art, nous y serons joyeux». Tout cela a le mérite d’être clair, drôle et le public s’en réjouit.

Histoire de ta bêtise, texte et adaptation de François Bégaudeau, mise en espace de Valérie Grail

9E1BC413-EDA0-4575-9F2B-477113E20D1FEn écho à la conférence de François Bégaudeau, Christophe Brault prête sa voix à cet essai dense et offensif qui a alimenté bien des polémiques. «Le livre, dit l’auteur, est parti de la dernière séquence présidentielle qui fut un sommet en matière d’énoncés creux. Et puis, j’ai extrapolé vers la classe qui produisait ce vide, cette minorité audible qui monopolise, ou presque, la parole médiatique. Qu’est-ce qui fait que des cerveaux valides produisent ce vide ? Étudier la chimie de la bêtise de la bourgeoisie impliquait d’examiner à nouveau, ce que bourgeois signifiait. »
 
Il faut la désinvolture du comédien, son humour et quelques respirations musicales bien choisies, pour faire entendre une pensée ardue, en marche et en marge. Le théâtre offre une belle tribune à cette parole adressée à un :Tu, ciblé et pluriel où chacun peut reconnaître telle ou telle figure sociale. Ou la sienne ! Un miroir tendu au monde sans complaisance, un décryptage méthodique du système fautif où nous vivons, de ses idéologies aveuglantes et des hauts-parleurs médiatiques dont il dispose.

Christophe Brault a déjà pratiqué cet auteur avec Bonne nouvelle, mise en scène par Benoît Lambert en 2017 (voir Le Théâtre du Blog). Avec élégance et intelligence, il interprète, exercice difficile, ce texte-brûlot où fusent les mots d’esprit et les piques contre les bourgeois, y compris ceux qui se disent de gauche : «Tu es bourgeois. Mais le propre du bourgeois est de ne jamais le reconnaître. » Au sortir de cette conférence-performance dont Valérie Grail aimerait faire un spectacle, on peut prolonger la réflexion par la lecture d’Histoire de ta bêtise, un livre dont Franz Kafka dirait : «Il me semble qu’on ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons, ne nous réveille pas d’un bon coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire. »  (…) « Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous. » Il faut prendre le risque de l’ouvrir ! *

Mireille Davidovici


Spectacle vu le 7 février. Les autre soirées ont lieu jusqu’au 15 février au Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIIIème) T. :01 44 95 98 00. Les programmes sont à revoir et réécouter sur ventscontraires.net ou mediatv.fr

Histoire de ta bêtise, éditions Pauvert, (2019).

*Lettres à Oskar Pollak de Franz Kafka (1904).

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