L’Eden Cinéma de Marguerite Duras, mise en scène de Christine Letailleur

L’Eden Cinéma de Marguerite Duras, mise en scène de Christine Letailleur

Crédit photo : Jean-Louis Fernandez.

Crédit photo : Jean-Louis Fernandez.

Cette pièce écrite (1977) à partir d’Un Barrage contre le Pacifique, un texte écrit vingt-sept ans plus tôt,  fut créée la même année par Claude Régy. Suzanne et Joseph racontent la vie de leur mère, arrivée en Indochine en 1912. Dans les années vingt, enseignante et veuve, elle travaille comme pianiste à L’Eden, un cinéma de Saïgon, pour élever ses enfants. Après dix ans d’économies, elle réussit à acheter une concession pour en tirer un bénéfice qu’elle tirerait l’agriculture. Mais trop proche de la mer, elle n’est pas cultivable et il aurait fallu verser des pots de vin aux agents du cadastre, pour obtenir de bonnes terres à travailler… Mais cette mère obstinée mais brisée l’apprendra-t-elle plus tard et elle n’aura vécu que pour reconstruire le barrage.

Peu d’estime accordée aux «petits Blancs», placés juste au-dessus des «Indigènes » dans l’échelle sociale des colonies françaises. A travers la lutte de cette femme qui voit ses efforts ruinés par une administration coloniale corrompue, le fils et la fille revivent un passé prégnant. Pour la metteuse en scène qui avait monté Hiroshima mon amour de Marguerite Duras en 2009, la pièce est une autobiographie romancée… Un voyage exotique et trivial dans un espace mémoriel revisité, avec aussi un éveil universel du désir et un réquisitoire contre le colonialisme.

 «Les barrages, écrivait Marguerite Duras, ce serait des talus de terre étayés par des rondins de palétuvier – imputrescibles – qui devaient tenir cent ans, au dire de la mère …  Ecoutez  les paysans de la plaine, eux aussi, elle les avait convaincus. Depuis des milliers d’années que les marées de juillet envahissaient les plaines… Non… disait-elle. Non… Les enfants morts de faim, les récoltes brûlées par le sel, non, ça ne pouvait aussi pas durer toujours. Ils l’avaient crue. »

Le dépouillement et l’abstraction de cette écriture fascinent Christine Letailleur. Et L’Eden Cinéma participe d’une déambulation entre théâtre, cinéma et littérature. Dans une prose poétique avec narrations, dialogues, monologues,  aux époques et espaces enchevêtrés. Les didascalies indiquent un espace vide autour du bungalow, la plaine de Kam dans le Haut-Cambodge, entre le Siam et la mer. Quand les personnages entrent dans l’Eden cinéma, la mère joue du piano et on voit sur l’écran des extraits de films muets en noir et blanc : avec des images de couples dans Erotikon de Gustave Machaty (1929) et Le Village de Namo : panorama pris d’une chaise à porteurs de Gabriel Veyre (1900), en lien avec la sensualité à fleur de peau des jeunes gens éprouvés.

 Il y a de constants allers et retours entre passé et présent, entre récits et scènes jouées, selon les souvenirs d’une expérience singulière. Les périodes varient, les acteurs changent, jouant un personnage jeune ou plus âgé. Et la narratrice Suzanne, fort attentive à l’existence, se réconcilie avec sa propre histoire. Ici, cet alter ego de Marguerite Duras a un seul frère, Joseph qui est à la fois l’aîné, Pierre, le bandit, le préféré de la mère et le petit Paul.

Avec cette fiction romanesque, l’auteure nous invite à un retour sur soi et nous donne à voir une relation incestueuse entre le frère et la sœur qui privilégie ce chasseur indiscipliné, au détriment de M. Joe. Et pour la jeune Suzanne, ce fils indigène d’un riche spéculateur possédant des plantations de caoutchouc, sera un prétexte : elle se prostituera afin d’aider financièrement et moralement sa mère. Il y a une ségrégation entre blancs et autochtones mais davantage encore entre riches colons et petits colons. M. Joe ne peut épouser Suzanne, une fille de déclassés : son père le déshériterait. La mère hystérique veut se venger et s’ enrichir à l’arrache… Pourtant, l’amour circule : « Les enfants embrassent les mains de la mère, caressent son corps toujours. E t toujours, elle se laisse faire. Elle écoute le bruit des mots. ».

 Sur les notes de La Valse de l’Eden de Carlos d’Alessio, nous abordons l’imaginaire de Marguerite Duras : le bungalow, la plaine, les bords de mer, les rues de Saïgon. Emmanuel Clolus a conçu un espace pur et troublant, onirique : une piste de danse à Réam, en bordure de l’océan et de la forêt proche, le sol de bois d’un bungalow surélevé et limité par trois châssis coulissants. Annie Mercier est cette mère mythique attachante : une figure populaire, dure et têtue. Caroline Proust interprète Suzanne, encore jeune fille ou bien femme jeune, envahie par une passion pour son frère et sa mère. Le tonique Alain Fromager incarne le mauvais garçon, amant symbolique et dévoyé d’une mère et d’une sœur. Et  l’étrange M. Joe est joué par Hiroshi Ota, cet acteur japonais jouait déjà avec Valérie Lang dans Hiroshima mon amour de Marguerite Duras, dans la mise en scène de Christine Letailleur et ici il parle quelquefois en vietnamien. Une belle balade entre jeunesse et suite de la vie, désir et renoncement.

Véronique Hotte

Théâtre National de Strasbourg, 1 avenue de Marseille, Strasbourg (Bas-Rhin), jusqu’au 20 février. T. : 03 88 24 88 24.

Théâtre de la Ville-Les Abbesses, Paris ( XVIII ème), du 2 au 19 décembre.


Archive pour février, 2020

Le Système de Ponzi de David Lescot, mise en scène de Michalis Sionas

Le Système de Ponzi de David Lescot, traduction en grec d’Ersi Vassilikioti, mise en scène de Michalis Sionas

 
_ELG7340 - copieOn retrouve chez l’auteur un esprit d’utopie et de résistance. Il mêle rêve et réalité afin d’ouvrir au théâtre, le champ des possibles. Avec un esprit adapté au nouvel état de la planète, de l’Europe et au désenchantement du monde.  Son écriture et son travail scénique comportent du  théâtre mais aussi de la musique, de la danse et une matière documentaire. Cet opéra parlé, écrit en 2012, participe d’un récit épique où l’auteur crée un espace et une esthétique de la dislocation et du réagencement permanent, à l’image d’un monde-champignon qui se dresse, s’écroule et renaît sans relâche.

A partir d’une thématique de l’argent et du profit, l’écrivain veut provoquer notre  conscience et, sans bavardage, transpose ici une question aigüe, celle de la valeur des choses. Dans un monde qui tourne selon les actions de la Bourse,  nous réagissons comme des marionnettes manipulées par les capitalistes. L’Italien Charles Ponzi (1882-1949) émigra aux États-Unis au début du vingtième siècle et monta à Boston une monumentale escroquerie dont s’est ensuite inspiré Bernard Madoff… Fondée sur un principe simple: une structure pyramidale avec des intérêts versés aux épargnants ..mais prélevés sur les sommes placées par les souscripteurs suivants. Et, pour que les recettes couvrent ces intérêts, il faut évidemment une croissance permanente des souscriptions… Souvent condamnée et strictement interdite, cette pratique, très dangereuse, ne peut fonctionner très longtemps! Charles Ponzi garantissait aux investisseurs 50% d’intérêts en quatre-vingt dix jours! Une escroquerie devenue emblématique des fausses promesses de la Finance et dont la crise des «subprimes » est le plus récent écho.

Michalis Sionas a conçu une mise en scène minimaliste -ni musique ni danse- avec, pour seuls accessoires, deux  téléphones, des billets de banque et des journaux. Il met en valeur les improvisations corporelles et le jeu des acteurs, excellents dans la narration. Dans une salle carrée, rien d’autre que des bancs. Au début, les  personnages restent muets et immobiles. Par la suite, paroles et mouvements emplissent la scène et donnent vie aux aventures de Ponzi. Séquence après séquence, Diamantis Adamantidis (Ponzi), Tryfonia Aggelidou, Yannis Sampsalakis et Maria Hanou interprètent plus des trente personnages. Le metteur en scène privilégie un discours politique qui va du particulier, au général et nous nous sentons donc tous concernés. Un spectacle  ne pas manquer !
 
Nektarios-Georgios Konstantinidis
 
Théâtre 104, 41 rue Evmolpidon, Athènes. T. : 0030 34 55 020

Festival Trente (Trente) à Bordeaux: suite et fin


Festival Trente Trente à Bordeaux (suite et fin)

Rain  de et par  Meytal Blanaru

Rain_Shiraz_Grinbaum_Dana_Meirson-7bd5eae0Née en Israël, cette jeune danseuse et chorégraphe travaille en Belgique et notamment à Bruxelles mais enseigne en Europe, au Canada et aux Etats-Unis. Elle a créé un langage gestuel: le Fathom High à partir de sa pratique de la méthode Feldenkrais (1904-1984), du nom de cet ingénieur qui, pour se remettre d’une grave blessure au genou, avait réussi à trouver une meilleure souplesse des articulations et de la colonne vertébrale, une coordination plus efficace dans les mouvements corporels et la suppressions des tensions. Ce qui a inspiré nombre de chorégraphes et enseignants en danse contemporaine. « Apprendre à vivre corporellement dans l’expérience, écrivait Laurence Louppe dans Poétique de la danse, c’est-à-dire à faire dialoguer l’intelligence du corps, la conscience et la pensée, est une chose que les techniques somatiques par l’exploration de l’intelligence du corps et la danse contemporaine, par la démarche de création, peuvent permettre quand l’enseignant en a le désir, le courage et y est formé. Elles invitent à s’ouvrir au monde des sensations en travaillant sur l’identification de ce que ça me fait. »
 
Dans ce nouveau solo créé ici, Meytal Blanaru s’inspire d’un souvenir d’enfance qui l’a traumatisée et qu’elle cherche à explorer. Mais elle ne le dévoilera pas… Sur un sol gris, en pantalon noir moulant et veste verte -elle a quelque chose d’androgyne- et découvre une épaule avec une grande lenteur puis regarde le public comme si elle  cherchait à le séduire sans toutefois, en être dupe. Avec de beaux gestes d’une grande lenteur, elle fixe le public dans une sorte de rituel  dont elle se débarrassera ensuite. On suit, fasciné, le moindre des mouvement de ses doigts quand elle semble aller chercher l’ombre de l’ombre de ce souvenir enfoui dont on ne saura rien. A la fin, elle semble épuisée par ce combat personnel: on voit qu’elle ne triche pas et qu’elle a été toute entière là pendant vingt minutes. Une belle expérience intérieure, parfois difficile à appréhender mais qu’elle réussit en tout cas à faire partager à un public pas toujours initié à la danse contemporaine…  Et  ce solo donne envie de connaître mieux son travail…

 La  Coquille ou le son du gibet, musique, voix, par Hervé Rigaud, Jonathan Pontier et Elise Servières

la_coquilleHRIGAUDjpg-102ac905François Villon, un des poètes préférés des Français (1431-mort après 1463). Professeur à l’Université dès vingt-et-un ans, il tua dans une rixe, un prêtre. Jugé mais amnistié, il devra quitter Paris et eut une vie d’errance misérable. Arrêté après une bagarre, il est, cette fois, condamné à mort. Grâce à un jugement qui fut cassé, il échappa à la pendaison mais, à trente et un ans, se retrouva banni de Paris pour dix ans. Puis on perdit sa trace : pourtant son œuvre fut ensuite publiée avec succès et Le Lais et Le Testament sont édités dès 1489..

Et quel Français n’a pas dans la tête quelques phrases de ses poèmes, parfois grâce à Georges Brassens qui l’aimait tant. D’une lecture pas toujours facile -cinq siècles après, quoi de plus normal- cette œuvre a quand même résisté à l’usure du temps ! Et il suffit souvent de faire un petit effort,  malgré la syntaxe ancienne et le sens perdu de certains mots pour retrouver une magnifique poésie : « Bien sçay, se j’eusse estudié/Au temps de ma jeunesse folle Et a bonnes meurs dedié,/J’eusse maison et couche molle./Mais quoy! je fuyoië l’escolle/Comme fait le mauvaiz enffant/En escripvant cette parolle/A peu que le cueur ne me fent ! »

François Villon dans Le Testament aura tout dit : « Mais où sont les neiges d’antan/Tout aux tavernes et aux filles/ Il n’est tresor que de vivre à son aise/Il n’est bon bec que de Paris/En ce bordel où tenons nostre estat/Je crye à toutes gens mercys/Autant en emporte ly vens/Je congnois tout, fors que moy mesmes/Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre/Li lesserez là, le povre Villon. « 

Les poèmes de ce voyou et poète maudit à l’écriture exceptionnelle, en une  centaine de vers devenus célèbres  nous fascinent encore sur des thèmes comme les gens que l’on a connus et jamais revus, la peur du temps qui passe, l’obsession du sexe féminin, la hantise de la mort à laquelle le très jeune François Villon a échappé de justesse… Il n’oublie pas les gibets autour de Paris avec leurs pendus visibles par tous: la peine de mort était  fréquente à son époque. Ensuite, grand progrès! on guillotina. D’abord en public comme dans la rue de la Santé, puis plus discrètement et à partir des années 1930 dans les prisons. Note à benêts: la dernière exécution eut lieu dans la prison des Baumettes à Marseille… en 1977. Mais il faudra encore quatre ans au grand Robert Badinter pour réussir à faire abolir la peine de mort!

Jonathan Pontier (musique techno et voix) est un slameur et artisan symphoniste, Hervé Rigaud, (guitare et voix) joue dans les créations de Jean-Luc Terrade, le directeur bordelais de ce festival et Elise Servières, à la fois violoniste et comédienne, se sont associés pour essayer de rendre en trente minutes toute la violence et le lyrisme de la poésie de ce voyou génial que fut François Villon. Avec ses mots à lui et à leur univers musical : rock et techno. Une belle idée… Et cela fonctionne? Oui, mais pas tout le temps. Elise Servières rend très bien avec une diction parfaite et une grande sensibilité les vers admirablement rythmées de François Villon, comme dans La Ballade des pendus, le fameux : «Frères humains, qui après nous vivez, N’ayez les cœurs contre nous endurcis, Car, si pitié de nous pauvres, avez, Dieu en aura plus tôt de vous mercis. »

Les trois complices nous avertissent: la langue de François Villon n’est pas du tout selon eux facile à décrypter… Mais l’ensemble reste assez compréhensible. Et cela irait encore mieux si la balance était correcte et si le texte n’était pas le parent pauvre de cette Coquille où domine la partie musicale… Il manque en effet ici un véritable maître d’œuvre pour que ce travail en cours sur le texte prenne toute sa dimension. On n’en est pas loin, mais comme disait le divin marquis de Sade: «Français, encore un effort. » Cette ébauche de spectacle donne aussi une furieuse envie d’aller lire ou relire ce poète exceptionnel qu’André Gide et bien d‘autres écrivains français admirent tant…

Bibi_Ha_Bibi_c_Philippel_lebruman-3f860ecdBibi Ha Bibi  d’Aloun Marchal et Henrique Furtado

Sixième opus de cette longue journée. Enfin cette fois, nous sommes assis -même sur d’étroits bancs en bois et on apprécie de se poser un peu… Sur une scène bifrontale, deux jeunes hommes, pieds nus, vêtus d’un marcel et d’un grand slip qui pendouille… se regardent face à face et à quelques centimètres, dans un duo à la fois complice et provocateur. Côté sonore, ils éructent une série de borborygmes onomatopées et  cris de volatiles, rauques, aigus, longs, courts, etc. : la palette est assez riche mais bon…

Au début, on laisse généreusement passer un peu de temps et on se dit qu’il va se passer quelque chose mais  que nenni, on en reste là! Et on s’ennuie comme rarement pendant les trente cinq minutes que dure cette très mince performance sans grand intérêt. Elle aurait pu, à la grande rigueur, faire partie d’un ensemble ou n’être qu’un petit sketch. Après tout, pourquoi pas? Mais elle n’aurait jamais dû être présentée comme telle. Les invendus et les invendables, cela n’existe pas seulement dans le domaine de la mode mais aussi dans le monde du spectacle…

Drift de Thomas Birzan et Mario Barrantes Espinoza

Drift_1-4f1afae1Cette autre performance de trente-cinq minutes aussi et également au Glob Théâtre mais dans une autre partie de la salle clôt cette journée. Et celle-ci nettement plus intéressante. A mi-chemin entre le tableau vivant à l’anglo-saxonne qui a inspiré Bob Wilson à ses débuts et de la sculpture vivante et toute proche d’une chorégraphie minimaliste mais sans les répétitions chères à Lucinda Childs. Ici, deux corps très proches d’hommes ou de femmes ?

Impossible à savoir au début dans la pénombre où on devine quelques gestes infimes, très précis… Ce n’est pas  vraiment une chorégraphie ni du théâtre muet mais cet suite d’images où rien  n’est forcé ni convenu mais exige une nécessaire et longue exploration du regard et une attention soutenue. C’est un peu long mais ce silence et cette belle lenteur sans doute inspirée à ces jeunes danseurs par le chorégraphe japonais Ushio Amagatsu font un grand bien,  surtout juste après le pénible caquètement précédent.

Nous n’avons pu rendre compte que d’un tiers de la riche programmation du Festival Trente Trente, si singulière à la fois par les lieux où elle se déroule, comme par le format de ces créations contemporaines.  Dans l’axe de feu Sigma, ce festival international qui, à partir de 1965 et pendant plus de vingt ans, grâce à son directeur Roger Lafosse -décédé il y a huit ans- excita comme ici la curiosité de la jeunesse bordelaise… Et où avaient joué entre autres et excusez du peu:  Miles Davis, le Living Theatre, John Vaccaro, Xenakis, Pierre Boulez, Pierre Henry, Meredith Monk, Le Magic Circus de Jérôme Savary, les Pink Floyd… Roger Lafosse aurait aimé être là… Le spectacle expérimental, avec ses défauts et ses approximations on ne le dira jamais assez, a une vertu primordiale: il nourrit le spectacle tout court…

Philippe du Vignal

Le Festival Trente Trente a eu lieu du 21 janvier au 1 er février à Bordeaux-Métropole et en Nouvelle Aquitaine ; et, en décalé, sera à Saintes (Charente-Maritime) le 11 avril prochain.

Adieu Pierre Guyotat

Adieu Pierre Guyotat

 

© Jean-Luc Bertini

© Jean-Luc Bertini

Mort il y a deux nuits à Paris, il était né en 1940 d’un médecin de campagne français et d’une mère polonaise , il a seulement seize ans quand il envoie ses poèmes à René Char qui l’encourage. Comme tant d’autres et ce qui le marquera,  à dix-huit ans seulement il est «appelé» pour aller faire du «maintien de l’ordre» en Algérie comme on disait alors. Mais il sera vite inculpé  qui aux ordres du gouvernement se livrait à une guerre coloniale: pour atteinte au moral de l’armée, complicité de désertion, possession de livres et journaux interdits et envoyé dans une unité disciplinaire. A partir de 63, il sera lecteur aux éditions du Seuil, publiera des articles dans Arts et spectacles, France Observateur puis responsable des pages Culture dans cet hebdo devenu ensuite Le Nouvel Observateur.

Tombeau pour cinq cent mille soldats  paraît chez Gallimard en 67, accompagné d’un certain scandale -la guerre coloniale d’Algérie n’était pas si loin et les relations sexuelles entre hommes absolument tabous dans l’armée et les milieux conservateurs ; le général Massu, avec l’esprit de finesse qui le caractérisait, fit donc interdire le livre dans les casernes françaises en Allemagne… A une époque où nombre de soldats du contingent, dont certains presque illettrés, ne lisaient le plus souvent que de petites BD….    

Antoine Vitez, devenu directeur du Théâtre National de Chaillot, montera aussitôt en 81 ce texte. Ami de Philippe Sollers, Jacque Henric et Catherine Millet, l’écrivain s’intéresse à l’art contemporain et fréquente le groupe Tel Quel. Il fut arrêté deux fois en mai 68 et adhérera au Parti Communiste pendant quelques années. Il sera invité à Cuba avec d’autres écrivains français et fera ensuite de nombreux séjours en Algérie de 67 à 75. En 70, était paru chez Gallimard Eden Eden Eden avec une préface de Michel Leiris, Roland Barthes et Philippe Sollers mais l’ouvrage sera aussitôt interdit à l’affichage, à la publicité et même à la vente par le Ministre de l’Intérieur, sous le règne de Georges Pompidou. Il y eut très vite une pétition  de soutien signée de nombreux écrivains et artistes : entre autres, Jean-Paul Sartre, Pier Paolo Pasolini, Max Ersnt, Joseph Kessel, Pierre Dac…

Le metteur en scène Alain Ollivier crée Bond en avant en 73 avec Marcel Bozonnet, François Kuki, Jean-Baptiste Malartre et Christian Rist au festival de la Rochelle, dans une halle de marché où les acteurs jouaient parmi des morceaux de carcasses d’abattoir… Puis en version plus réduite mais moins convaincante au Théâtre de la Tempête, à la Cartoucherie de Vincennes.

Souvenirs, souvenirs… En 73, il vient chez nous en voiture un dimanche soir  pour que nous fassions une interview de lui mais 9h, 9h 30, 10h… point de Pierre Guyotat. Il arrivera quand même tout essouflé vers 10h 30. Terriblement gêné, disait-il, d’arriver sans rien. Il avait cherché en vain une bouteille de vin dans une épicerie sur les boulevards extérieurs… Même après un bon repas, très angoissé, il s’allongera sur le canapé et demandera à ce que l’on ouvre toutes les fenêtres pendant cette interview. Il nous remercia gentiment pour le dîner mais oubliera son écharpe d’un beau bleu. Et quand je le revis en 81 à la première de Tombeau, il me demanda gentiment s’il pouvait venir chercher cette écharpe à laquelle, disait-il, il tenait beaucoup car elle avait appartenu à son père…. Bien entendu, nous avions complètement oublié l’existence  de cette écharpe disparue et proposions de lui en offrir une autre, mais, non, il voulait retrouver celle-là…

Pierre Guyotat revendiquait  son homosexualité et ne craignait pas de s’engager avec une grande générosité,  là où on risquait des coups pour des comités de soldats, la défense des immigrés, etc. Bref, tous ceux qui dérangeaient comme lui, l’Ordre établi, en particulier l’église et l’armée, et en 75 paraît chez Gallimard  Prostitution. La même année, il écrit Vive les Bouchères de l’interdit dans Libération, en soutien aux prostituées qui occupaient une église à Lyon.

Il connaîtra  ensuite plusieurs graves dépressions nerveuses et sombra dans le coma en 81, avant de retrouver la santé des années plus tard. Et en 1986 Michel Guy, le directeur du festival d’Automne lui passa commande d’un texte, Bivouac. Et en 88, il travaille avec le peintre américain Sam Francis à un livre d’artiste dont il écrit le texte. Et aux éditions Léo Scheer parut le tome 1 (1962-1969) de ses Carnets de bord. Il écrivit aussi Formation (2007), un récit sur son enfance et sur l’entrée dans la Résistance de plusieurs de ses parents. De 2001 à 2004, Pierre Guyotat, nommé professeur associé à l’Institut d’études européennes de  Paris VIII, lira et commentera des textes de la littérature française et étrangère depuis le Moyen Âge.

En 2014, il publie chez Gallimard Joyeux animaux de la misère où  il dépeint les aventures de trois personnages dans sept mégapoles,puis une suite de ce roman Par la main dans les enfers, deux ans plus tard. Et en 2018,  Idiotie, un récit autobiographique sur sa jeunesse où il connut la misère  financière et la guerre d’Algérie. L’an passé, on put voir des dessins de lui à la galerie Azzedine Alaya à Paris.

Très discret, Pierre Guyotat, souvent injurié par l’extrême droite, conserva l’intransigeance et l’honnêteté intellectuelle qui auront été les siennes tout au long de sa vie, ce qui n’est pas si fréquent. Amoureux de la langue française, il n’aura eu de cesse de l’apprivoiser, quitte à en rendre la lecture souvent difficile. Mais il aura aussi grandement aidé, en faisant porter à le scène des textes à-priori non dramatiques, à modifier le paysage du théâtre actuel… «Cet orfèvre des lettres, véritable virtuose, poète possédé par les mots, était un artiste unique, déterminé et exigeant» a dit Jack Lang. Bien vu…

Philippe du Vignal

 

Supervision de Sonia Chiambretto, mise en scène d’Anne Théron

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Supervision de Sonia Chiambretto, mise en scène d’Anne Théron, chorégraphie de Claire Servant

Les coulisses de l’hôtellerie de luxe et de la restauration, mais pas seulement… « Des histoires, dit l’auteure, des passages, des instants surpris,  des retrouvailles, des déchirements, de l’ennui. la France ordinaire, l’univers du travail, et le bruit de fond de hôtellerie-restauration. » C’est aussi le premier spectacle de la saison du Théâtre 14 après travaux. Enthousiastes et engagés, les nouveaux directeurs, Mathieu Touzé et Edouard Chapot, veulent faire découvrir des artistes et des dramaturges français contemporains.

Au Palace Blue Hôtel, lieu de cette comédie grinçante et drôle, il n’y a pas que des heureux… Le climat à l’école hôtelière puis dans la profession, n’a parfois rien à envier à celui d’une caserne : «Félicitations. Vous êtes affectés ici. Il n’y a aucune erreur d’orientation. Vous avez fait le choix d’entrer dans une formation qui mène à des métiers exigeants et, de ce fait, exigeante : tenue, ponctualité, présence, travail.» Ou bien encore, la Conseillère d’orientation: « Quand je vous appelle, vous répondez bien fort : « Oui, madame.Vous vous levez, vous me dites : « Bonjour, madame. » Je vous tends votre dossier d’inscription et vous signez. »

On ne rit pas tous les jours! Pablo: « Moi, au départ, je voulais suivre une formation de pâtissier. On arrivait du Portugal, mes parents ne parlaient pas un mot de français. La conseillère d’orientation a mis un petit coup de blanco sur la rubrique: Pâtisserie… Ni vu ni connu, et hop, elle a inscrit: Service. » A un rythme soutenu, Anne Théron nous ouvre ainsi les portes d’un lieu réservé au personnel. La bande-son et musicale avec entre autres des extraits de compositions de Mendes pour Useless panorama, India Song, Slow 304s room, Twin Peaks de David Lynch, est remarquable et capte l’émotion du public. Un spectacle à la fois terrible et réjouissant. Quel monde !  «Quand j’ai lu Supervision, j’ai été séduite, aussi bien par son architecture ouvrant les espaces, que par sa langue épurée et à l’os » dit la metteuse en scène. Elle fait appel à la danse avec la chorégraphe Claire Servant, au mime, à la comédie et se saisit brillamment des multiples situations dramatiques, évocatrices de ce milieu mais bien souvent ignorées des clients. Humour et ironie tout en finesse sont au rendez-vous! Et la violence qui, insidieusement, se glisse  dans de nombreuses courtes scènes, résonne d’autant mieux : « Posture debout posture courbée vers le bas posture courbée posture courbée debout posture courbée vers le bas posture debout. Elodie:-Celles qui ne sont occupées qu’entre midi et deux. Je les refais à blanc. Je veux que tout soit en place. Je veux la beauté. De la beauté partout. Moi, dès que je peux, je me barre à Dubaï. »

Soit un riche panorama de cet univers sans pitié, et une performance ! Frédéric Fisbach, Julie Moreau et Adrien Serr endossent avec une grande précision tous les rôles: chef de brigade, groom, réceptionniste, maître d’hôtel, gouvernante, majordome, femme de chambre, barman, barmaid, chef de cuisine, etc. La description du garçon de café par Jean-Paul Sartre dans L’Etre et le Néant n’est pas loin mais nous ne sommes plus à la même époque… Julie Moreau est formidable de tonus et de sensibilité dans tous ses personnages.

E2C4C5CA-43A0-407E-BC7C-46022D7F2A59Sonia Chiambreto a effectué des enquêtes au coeur de la profession et des activités de Services et s’est documentée notamment auprès de la sociologue Sylvia Monchartre, et à la lecture de son livre :  Etes-vous qualifié pour servir? La pièce et sa pagination participent d’une véritable construction architecturale et musicale et la metteuse en scène a  mis en valeur cette écriture singulière: rythmée, sonore, gestuelle, fragmentée et visuelle et d’une théâtralité d’aujourd’hui, avec des espaces artistiques et esthétiques variés. Elle s’est emparée avec justesse et sans aucun poncif, de cette comédie teintée de brutalité et à l’humour grinçant. Témoignage d’une réalité, hélas peu reluisante, celle de la formation et du travail dans l’hôtellerie-restauration : « L’attitude, c’est dès le premier jour quand tu poses ton sac. – Karl: « J’ai posé mon sac. La brigade de salle a avancé, je les ai regardés, ils m’ont regardé, j’ai reculé, ils ont avancé, j’ai pensé : Karl, t’as pas le choix, ou tu te laisses marcher sur les pieds par le maître d’hôtel et sa brigade, ou tu t’affirmes. »

 On est touché par cette pièce à la fois drôle et cruelle. Sociale et politique, plein de fougue le spectacle offre au public, une vision sans concession de notre monde de consommation effrénée et celui du travail où tout a tendance à s’uniformiser et à fonctionner comme des automates.  Ici, efficacité ne rime pas avec humanité : « La Direction sort furax. -Et peut-on savoir pourquoi tu n’as pas vendu nos services ? »  -Ben: « Heu. Ces clients-là, ce qu’ils veulent, c’est prendre leurs clés, poser les bagages et se barrer à la plage. » Cindy: - »C’est ce que je m’apprête à faire.  » Dylan: « La Direction me stresse. Elle veut que je lui appartienne : je ne lui appartiens pas, je ne lui appartiendrai jamais. Je ne me reconnais pas en elle. Je ne m’amuse plus, je n’aime plus ce que je fais, je n’aime plus qui je suis, je n’ai plus aucun désir. La rentabilité à tout prix, on devient des robots. On finit par le détruire, cet accueil. »

Un spectacle à voir.

Elisabeth Naud

Jusqu’au 8 février, Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, Paris (XIV ème). T. : 01 45 45 49 77.

Le texte est publié à l’Arche dans la collection «Des écrits pour la parole.  13€.

Paradoxe(s) Thierry Hancisse s’entretient avec Laurent Goumarre

Paradoxe(s) Thierry Hancisse s’entretient avec Laurent Goumarre

© Stéphane Lavoué, coll. Comédie-Française

© Stéphane Lavoué, coll. Comédie-Française

«Je n’aime pas ce qui est normal. Le comédien le prouve par sa longue fidélité à la Comédie-Française où il est entré comme artiste auxiliaire (après un bref passage au cours Florent) à vingt-et-un ans, en 1985. Remarqué par Yves Gasc et Jean-Luc Boutté, il y devient sociétaire en 1993. Formé aux arts plastiques à Namur, dans sa Belgique natale, il monte et joue Escurial de Michel de Ghelderode à dix-neuf ans. Son premier choc de théâtre : il fait un malaise sur le plateau à la première mais vit un moment de grâce, il se sent bien : «La scène est l’endroit précis où l’émotion que je ressens, s’exprime par des gestes.» 

Jean-Luc Boutté lui pose une question qui va bouleverser sa façon d’aborder un personnage : «De quel droit te présentes-tu sur scène pour faire rire ou pleurer? » Il trouvera la réponse plus tard en jouant La Vie est un Songe  de Calderon, mise en scène par José Luis Gomez à l’Odéon-Théâtre de l’Europe en 1992. Quand beaucoup de ses camarades meurent du sida, il est ému par  le témoignage d’un enfant atteint après une transfusion sanguine. Il  pense à lui pendant toutes les répétitions. A ce moment-là, dit-il, «son conscient émotionnel est venu chercher l’inconscient du public. » Il  découvre cette boucle sensorielle où l’acteur, en état de grâce, touche la sensibilité du  public. Pour lui, il ne faut aucun cas s’enfermer dans la rigidité d’un personnage.

Son parcours d’acteur, non linéaire, se nourrit de déflagrations qui font évoluer son jeu. Ainsi, sa rencontre en 2002, avec Anatoli Vassiliev pour Amphitryon de Molière, marque un tournant dans sa vie artistique. Il apprend  alors à se créer un solide bagage émotionnel sur lequel se place naturellement le texte. «Ne joue, que si cela t’est nécessaire. Ce n’est pas parce que c’est écrit, qu’il faut le faire», lui dit le metteur en scène russe, pour qui  le résultat final est moins important que les étapes de construction et déconstruction du texte pendant les répétitions.

Thierry Hancisse se découvre un lien particulier à l’œuvre. Doté d’une bonne mémoire, il ne lit pas la pièce avant les premières répétitions : «J’essaie d’en retarder au maximum, l’apprentissage.» Modeste, il n’a pas d’exigences par rapport à tel ou tel rôle: «Je fais partie de la troupe, on me prend ou on ne me prend pas. » Laurent Goumarre et le public ont été impressionnés par la sincérité de ce comédien. Il reste le moins de temps possible dans sa loge qu’il voit comme un lieu de passage. «Il n’y a pas pour moi de transition entre la vie et le théâtre.  » Et, à peine sorti de cet entretien, il a filé salle Richelieu pour jouer dans La Puce à l’oreille de Georges Feydau (voir Le Théâtre du Blog).  

Jean Couturier

Unique représentation vue le 3 février, Studio de la Comédie-Française, Pyramide inversée,  99 rue de Rivoli,  Paris (Ier). T. : 01 44 58 98 58.

 

 

       

Festival Les Singuliers, au Cent Quatre

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Festival Les Singuliers, au Cent Quatre

La fabrique d’art tourne ici à plein régime. Dans les halls, comme chaque fois qu’on vient ici, des dizaines de danseurs, acrobates et jongleurs s’entraînent. Certains ont déroulé leur tapis sur le béton et l’on sent que leur pratique devient peu à peu un art et peut-être un métier. Les ateliers, dans les étages et sous-sols, bouillonnent tout autant de créativité et donnent parfois lieu à des présentations publiques.

 Les Singuliers avec «des formes plurielles» sont une ouverture pour les artistes en résidence ici. Souvent quelques jours seulement dans un lieu de travail pas forcément adapté et une modeste participation à la production d’un spectacle, mais les créateurs ont au moins ici le temps et l’espace dont ils ont besoin.  Au Cent Quatre musique et arts visuels fusionnent, faisant fondre les catégories et le théâtre rappelle avec vivacité qu’il est aussi un art pluriel.

On regrette d’avoir manqué le spectacle d’Olivier Martin-Salvan (artiste associé) sur les Écrits bruts réunis par Michel Thévoz, avec des robes-sculptures conçues par Clédat et Petitpierre, «face à son double musicien, Philippe Foch, enfermé dans une cage iridescente et dont il finit par absorber les barreaux comme autant d’instruments ». Il est bon d’avoir des regrets, parfois et cela agit comme une piqûre de rappel nous enseigne à avoir l’œil vif  la prochaine fois et à garder aiguisée, notre curiosité.: l’art vivant est éphémère, par nature et par définition…

Parmi les artistes associés, Marie Vialle et Thomas Bellorini ont présenté leur travail. La comédienne tente de  faire passer, par la danse, le chant et le spectacle, ce qu’a provoqué en elle, la lecture du discours adressé par David Foster Wallace aux étudiants du Kenyon College (Ohio), trois ans avant son suicide. Les Vagues, les amours, c’est pareil, est un moment gracieux et léger, qui fait parfois sourire mais qui ne nous transmet pas grand chose de l’auteur ni du texte que Marie Vialle a voulu, dit-elle: «mettre en mouvement ». Pour nous, cela ne s’est pas produit. Au festival des Singuliers, il peut y avoir un décalage entre la création en cours et sa présentation au public.

Femme non rééducable, mis en scène par Thomas Bellorini est d’une autre force. Au pied d’une gigantesque image énigmatique, l’ombre d’un corps écrasé dans une neige de guerre, les acteurs-musiciens, disposés en carré, viennent tour à tour témoigner, au centre, au micro qui est la place assignée à la parole. Un à un, ils reconstituent le chemin qui a mené à l’assassinat d’Anna Politkovskaïa, journaliste à éliminer parce qu’elle n’avait cessé de témoigner de la corruption, de l’atroce guerre en Tchétchénie, de la dictature de Kadyrov et du mensonge d’État. Sans changer un mot de ses entretiens avec les tyrans, la journaliste dit ce qu’ils lui ont fait payer d’une vie traquée et de son assassinat…

Pourtant, cet oratorio n’a rien d’un faire-part de deuil. On n’entend pas le thrène (lamentation funèbre) sur une martyre et Anna Politovskaïa en est une, au sens étymologique: elle témoigne . La parole, sans cesse relayée, ouverte par la musique, reprend là où elle a été interrompue, creuse une vérité mais sans consolation, du côté d’une vie qui ne lâche rien, jamais. Que dire ? C’est très fort et beau, sous l’image tragique et obsédante qui ne quitte pas l’écran. Le spectacle sera repris dans un an, mais nous savons déjà qu’il est de ceux qui ne se laissent pas oublier.

Nous n’aurons pas tout vu de ce qui est le plus spécifique du Cent Quatre : les croisements entre musiques (au pluriel, toujours) et arts visuels, les confrontations entre la chanson en train de s’écrire et son public, les performances… Tant mieux pour ceux qui ont pu suivre ce festival dans toute sa diversité, en attendant le prochain…  Et Le Cent Quatre est aussi un théâtre où une équipe d’excellents comédiens joue actuellement L’Heure bleue, une  tragédie familiale de David Clavel.

Christine Friedel

Le Cent Quatre, 5 rue Curial, Paris (XIX ème) T. : 01 53 50 00 00.

 

 

 

Les Bains macabres, musique de Guillaume Connesson, livret d’Olivier Bleys, mise en scène de Florent Siaud

 

Les Bains macabres, livret d’Olivier Bleys, musique de Guillaume Connesson,  mise en scène de Florent Siaud

xl_xl__5d_5256Cet opéra-polar, plein de surprises et résolument contemporain, ravit chaque soir le public: extrême musicalité de l’orchestre Les Frivolités Parisiennes (trente-sept membres) que dirige  Arie Van Beek, partition aux  tonalités classiques donnant aussi l’impression de musique de film ou de music-hall… La scénographie et  les costumes de Philippe Miesch comme la projection,  au début,  des noms des partenaires artistiques de cette création nous placent, dans une intrigue de polar,  tout comme la fluide succession de tableaux réalistes convaincants

Aux Bains Terminus, les curistes disparaissent mystérieusement. Leurs fantômes se sentent prisonniers de l’au-delà et cherchent un coupable. Pour le trouver, ils envoient ici-bas, l’un des leurs, Mathéo. Un revenant (le baryton Romain Dayez) tombe amoureux de Célia, une employée du centre de cure (la soprano Sandrine Buendia)… Un dialogue entre le monde des vivants et celui des morts, par webcam interposée. Voix justes et très mélodieuses, duos tendres et sincères. Au chœur des spectres, s’ajoute d’autres belles voix : celle du ténor Fabien Hyon, le fantasque directeur des Bains Terminus et celles d’Anna Destraël et Geoffroy Buffière, deux inspecteurs de police caricaturaux, rappelant les célèbres Dupont et Dupond  de Tintin.

L’opéra -plus de cent-vingt minutes avec l’entracte- comporte des longueurs, surtout dans les deux premiers actes. Les deux autres, plus dynamiques, nous font enfin basculer dans une farce absurde où l’on découvre le coupable qui prétend, par ses meurtres, soulager les peines humaines. Une curiosité lyrique à voir…

Jean Couturier

Jusqu’au 6 février, Théâtre Athénée-Louis Jouvet, 7 rue Boudreau Paris (IX ème). T. : 01 53 05 19 19.

 

Tout l’Univers, écriture et mise en scène d’Olivier Brunhes

 
Tout l’Univers, écriture et mise en scène d’Olivier Brunhes
safe_imageL’auteur, après une carrière de comédien auprès de Joël Pommerat, Antoine Bourseiller, Ariane Mnouchkine… est aujourd’hui chargé de cours à l’Institut d’études théâtrales, à la Sorbonne Nouvelle. Il a fondé L’Art Eclair il y a seize ans, pour se consacrer aux personnes isolées, handicapées mentales et détenues. »Depuis 2017, dit-il, je me suis immergé dans le monde des sans-abri à Paris. Au-delà des associations et structures caritatives ou sociales, je voulais pouvoir entendre des imaginaires et de la pensée, issus, non pas du monde qui gagne, mais de l’autre, du peuple d’en bas, celui qu’on écoute avec la condescendance de ceux qui ont réussi à sauver leur peau.J’en ai tiré un scénario pour le cinéma, Sous les Etoiles de Paris qui a été tourné l’an passé et cette pièce de théâtre. »Là où il y a un pauvre, dit-il aussi, il y a un mythe. Regardez un homme ou une femme dormir sur un quai de métro et vous verrez votre esprit parcourir de vastes paysages, votre peur de la perte, du risque pris par ceux qui sont au bout du bout. Rappelez-vous Shakespeare ou les textes sacrés, vous constaterez que le canal spirituel ou divin, la sagesse, emprunte toujours les haillons de ceux qui n’ont plus rien pour délivrer ses vérités. J’ai connu, dans les souterrains parisiens, des personnes qui ne remontaient à la lumière du jour que de temps en temps. Préférant l’obscurité pour dissimuler leurs différences et leurs terreurs, leurs rêves et leurs joies étranges. »

Ce que raconte ici sur un plateau encombré d’ordures sinistres, un homme fracassé par la vie (joué par Vincent Winterhalter). Il  a pu se transformer grâce à  son entourage et s’adresse à son amour. «Ce qui me ronge le cœur, c’est la tête du dedans, j’ai des vertiges quand je me mets en mouvement, je porte la colère de plusieurs générations. Les enfants, ils ont compris l’horreur d’être là. »

L’homme ramasse des débris sur le sol et les assemble. «J’attendais toujours un appel, parfois je m’embrouille, alors j’avance à petits pas. On a tout démoli sur la planète, à la fin tout a pété. » (…) « Mon petit oiseau, je ne sais si je pourrais te voir, je sais que tu penses à moi. Quand on n’a plus rien, on paye de sa peur. Tu m’as été envoyée pour le bonheur. J’ai besoin d’un témoin qui dirait tout quand je serai mort. Je suis peut-être le dernier à avoir un amour, un vrai ! Je me méfie de tout, même d’une femme. »  (…) « Tu as déjà vu un nuage rater sa trajectoire ? Moi, je rate tout ! « (…) « Y-a même plus de musique ! ».

 Olivier Brunhes réussit avec une belle vérité à donner la parole à cet homme seul. Son amour, réel ou inventé, dit-il , semble l’entendre. « Un amour présent ou à venir ou bien encore rétroactif, celui auquel il s’adresse pour ne pas être «rien». » Ne ratez  pas ce beau solo en cours d’élaboration.

Edith Rappoport

Théâtre de Belleville, 16, passage Piver, Paris (XI ème), les  lundi, mardi et dimanche. T. : 01 48 06 72 34.

Festival Trente Trente à Bordeaux

 

Festival Trente Trente à Bordeaux: premier état des lieux

Les Filles mal gardées d’Anthony Egéa par la compagnie Rêvolution

Ce rendez-vous annuel est dirigé par le metteur en scène bordelais Jean-Luc Terrade, avec une trentaine de propositions, au croisement des arts plastiques, du théâtre, de la musique… avec des créations d’artistes de la région mais aussi des invités. mais aussi avec des ateliers de travail. Cela depuis seize ans. Dans des lieux bien connus de la ville, ou à proximité.  Et il y avait un samedi de janvier où on pouvait suivre un ensemble, un peu marathonien mais tout à fait intéressant, de sept formes courtes d’une demi-heure environ comme cette dernière création. Nous vous rendrons compte très bientôt des quatre autres.

Les_filles_mal_gardes_-_A_egea-ff095c2fLa performance a lieu entre autres à l’Atelier des Marches, habituellement, lieu de travail de Jean-Luc Terrade, au Bouscat, une commune limitrophe de Bordeaux. Sur un espace carré qui ressemble à un ring entouré de barres en fer, trois jeunes femmes vont danser en chaussons de danse classique. Ici, on s’en doute: pas de tutus ni  figures typiques battement, grand jeté, entrechat… voire de porté dans les bras d’un partenaire masculin. Et elles dansent quand même sur les pointes avec une belle virtuosité mais il y a ici une volonté évidente de bousculer les codes établis d’abord avec un dispositif scénographique inhabituel:  le public debout étant invité à circuler autour de ce carré…

Olivia Lindon, Jade Paz Bardet, Florine Pegat Toquet n’arrêtent de cisailler de leurs jambes,  ce petit espace, qu’elle soient en trio, en duos ou en solos avec la même rigueur, la même précision. Anthony Egéa, chorégraphe bordelais a une admiration évidente pour la danse classique qu’il a étudiée à l’Ecole Rosella Hihgtower de Cannes mais il s’amuse ici à en détourner l’esprit, sans doute influencé par l’enseignement de l’Ecole Alwin Ailey qu’il a suivi à New York. Avec en toile de fond, une référence évidente aux chorégraphies de Merce Cunningham, la notion de hasard en moins… Soit ici un essai d’hybridation entre danse académique et danses urbaines. Et il y a aussi la même mise en réserve de la musique que chez le célèbre chorégraphe américain, ici pas classique du tout bien sûr, mais techno avec Burnn un instrumental de Billie Elish  et Magnet 1 un morceau d’Oliver Huntemann, le tout arrangé par Frank 2 Louise, un fidèle de la compagnie Rêvolution. Une musique faisant partie intégrante de la chorégraphie et non l’inverse…

Ici, point de frontalité et encore moins de perspective, du moins, au sens classique du terme. Des pas en avant, puis en arrière et en diagonale qui, dans cette organisation spatiale, contribue, comme dans la peinture classique voire moderne, à l’équilibre de l’image ainsi produite. En créant à la fois et de façon subtile, du vide et du plein. Ici, il y a sans doute une référence à la notion de répétition chère à Bob Wilson comme dans son fameux Einstein on the beach (1976) avec des ballets de Lucinda Childs et la musique de Philip Glass, comme aussi dans la sculpture minimale de Don Judd, les tableaux d’Andy Warhol… Cette « étape de travail » -sans aucun doute une des plus intéressantes de cette longue journée- doit après une seconde résidence, trouver son aboutissement cet été: aucun doute là-dessus, elle le trouvera.

Desire’s series#1 Sine Qua Non Art de Christophe Béranger et Jonathan Pranlas-Descours

Desireseries1_FabioMotta_SINEQUANONART_2-af63c81cUn très beau marché couvert en rond: la Halle des Chartrons,  accueille ce solo. Un espace vide avec juste un cordon lumineux qui serpente sur le sol. Près d’un mur, un homme assis dans un fauteuil en plastique transparent, la tête coiffée de fleurs et de petites branches, le visage et le reste du corps ficelé par des cordes minces. Une costumière est là pour parfaire sa coiffure pendant de trop longues minutes devant un public debout assistant en silence à cette performance fondée sur le bondage, une des composantes du body-art qui a été parfois revisité par les vieux fantasmes sadomasochistes du serrement du corps avec cordes, chaînes, corsets, cagoules, cuissardes, (tiens, curieux: tous ces mots commencent par la lettre c…comme con et cul) mais aussi instruments divers.

Bref, l’idée encore un brin subversive d’associer désir et contraintes subies par un artiste seul ou avec le consentement d’un et parfois, d’une partenaire, n’a rien de très neuf mais reste d’actualité; l’art moderne et contemporain, sous des formes différentes, en a fait ses choux gras: le Bordelais Pierre Molinier  (1900-1976) avait ouvert la voie avec ses photos-montage où il cultivait le culte de l’androgynie et du fétichisme, Hans Bellmer avec ses poupées désarticulées et éventrées, les actionnistes viennois dont le plus connu Herman Nitsch,   présentait des rituels où étaient crucifiés des animaux vivants (il posait aussi des viscères de bœuf sur un corps humain), automutilation et mise en danger de son corps par Gina Pane, Ben assis place de la Concorde, frôlé par un flot de voitures et dans ces mêmes années soixante-dix, Chris Burden se faisant tirer une balle dans le bras, Michel Journiac célébrant l’eucharistie -Catherine Millet servant d’enfant de chœur- avec, au lieu d’hostie, des tranches d’un boudin qu’il avait fait fabriquer avec son propre sang mais (dixit Journiac) ajouté à  celui de porc, Marina Abramovic qui, en 74, résistait mal -elle était nue à un mètre de distance- à l’agression du très puissant souffle d’air froid d’une turbine, Orlan se faisant placer des prothèses pour bosseler sur son visage. Et au théâtre, Alain Ollivier montait Bond en avant, un texte de Pierre Guyotat, avec un acteur seul parmi des morceaux de carcasses de bovins récupérés à l’abattoir de La Rochelle. Longue est la liste de cette exploration des pulsions sexuelles et autres, censées atteindre la psyché des spectateurs…

Ici, on est dans le doux, le pseudo-provocateur mais la contemplation forcée de ce danseur qui va se lever et parcourir quelques mètres nous laisse indifférent… Il fait son boulot mais il ne se passe pas grand chose… Bref, aucune empathie et le compte n’y est pas. Sur un bandeau lumineux, s’affiche une demande d’aide pour enlever les cordelettes qui lui serrent les jambes, ce à quoi une jeune fille va se dévouer. Puis, nouvelle marche de l’homme, changement de couleur du cordon lumineux qui va passer à l’orange, et de nouveau, appel à l’aide inscrit sur le bandeau lumineux pour faire boire l’homme qui a soif. Le public, vaguement intrigué, suit mais, très vite, l’ennui va plomber cette performance sur fond de belles musiques (mais vraiment peu originales!) comme, entre autres, L’Après-midi d’un faune de Claude Debussy, le célébrissime Te Deum de Marc-Antoine Charpentier… A la fin, il distribue ses fleurs aux spectatrices et il y aura une projection d’images de feux d’artifice pétaradant sur le toit en dôme du marché. Fin de ces quarante minutes très longuettes, là aussi plutôt subies et debout, que vécues. Pour voir quoi? Une soi-disant performance très décevante, aussi prétentieuse que vaine, née d’une rencontre avec Fabio da Motta, un photographe et artiste brésilien qui a conçu ce « solo performatif librement inspiré du bondage où les images du corps contraint se confrontent au désir retenu. » Tous aux abris…

 Étude(s) de chute(s) par Trucmuche compagnie Michaël Allibert

Trucmuche_cie__Rmi_Angeli-bd12272cCela se passe dans l’ancien marché de Lerme, un espace rond aux beaux murs de pierre blonde, avec un toit soutenu par des fermes Polonceau. Avec, au centre de cette installation-performance, un rectangle doté de pieds en fer carrés de hauteur différente et supportant de petites surfaces, le tout ayant beaucoup à voir avec une sculpture d’art minimal.

Étude(s) de chute(s) est une sorte  de chorégraphie très lente en trente moments pour trois acteurs-danseurs (une femme et deux hommes) muets qui prennent position, seuls ou par deux ou trois, sur d’étroits appuis carrés dressés sur grand rectangle noir. Michaël Allibert, Jérôme Grivel, Sandra Rivière, d’abord légèrement habillés puis nus, s’allongent de longues minutes sur ces pieds en fer ou par terre, dans des positions acrobatiques  Bien vivants mais comme figés dans des attitudes rappelant les célèbres moulages de quelques corps de victimes pris au piège de l’avalanche de cendres à Pompéi et dont les archéologues ont reconstitué la forme en coulant du plâtre dans les vides de ce que furent autrefois ces corps humains.

Sur un paysage sonore signé Jérôme Grivel avec, en arrière fond, des  chansons d’artistes très populaires des années soixante aux voix typiques comme, entre autres, Dario Moreno ( 1901-1968) une des 480 souvenirs de Georges Perec dans Je me souviens, Richard Anthony (1938-2015) avec sa très connue et langoureuse Quand j’entends siffler le train etc. qui ont bercé notre jeunesse mais dont les noms ne disent plus rien aux nouvelles générations. On entend leurs voix dans le lointain -bien vu- comme s’ils avaient du mal à réapparaître à la lumière. Ancien marché alimentaire et lieu actuel “’dédié” comme on dit à la Culture, vie de corps à Bordeaux, mort de corps à Pompéi. Silence actuel à Bordeaux, chansons d’artistes quelque part autrefois en France: ici présent et passé, vie et mort n’arrêtent pas de s’entrechoquer…

Une centaine de personnes là aussi debout jeunes… ou moins jeunes- est invitée à marcher autour de cette installation à la limite du body-art, de la danse et du mime mais aussi de l’art minimal et conceptuel. Aucune couleur, juste le gris du fer, le blanc de la peau et le noir des sous-vêtements pour cette exploration du corps parfois impressionnante de beauté, même si elle aurait mérité d’être un peu moins longue. Le corps toujours le corps, dans sa vérité anatomique comme celle des modèles nus dans les ateliers mais ici,  avec, sur la peau des intervenants, les marques imprimées des carrés de fer où les artistes se sont placés. Plus en douceur mais finalement pas si loin des performances de Gina Pane, il y a quelque trente ans: elle aurait sans doute aimé cette relation entre corps et ce qu’il faut bien appeler cette belle sculpture d’art minimal qui aurait sa place dans un musée d’art contemporain. Ici, plus de fantasme, plus de désir avoué ou non, mais de façon énigmatique, une vision de corps juste le temps de quelques minutes mais à 360 °. Sans aucune exhibition sexuelle, sans aucune parole et avec une certaine froideur, cette installation-représentation où le corps humain est comme modelé et mis en scène avec une grande rigueur, ne peut laisser indifférent.

Philippe du Vignal

(La suite du compte-rendu de cette journée du festival Trente Trente paraîtra dans un très prochain numéro du Théâtre du Blog)

 

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