V.I.T.R.I.O.L de Roxane Kasperski et Elsa Granat, mise en scène d’Elsa Granat

vitriol

© Christophe Raynaud de Lage

V.I.T.R.I.O.L de Roxane Kasperski et Elsa Granat, mise en scène d’Elsa Granat

 L’acronyme du titre résume la phrase : «Visita interiorem terrae, rectificando invenies operae lapidem » (Visite l’intérieur de la Terre et, en rectifiant, tu trouveras la pierre cachée) : la formule des alchimistes médiévaux à la recherche de cette pierre occulte. Ici, le titre renvoie plutôt à l’exploration de l’inconscient et à une plongée au cœur de la folie. Un sujet sulfureux, comme cet acide sulfureux, aussi nommé vitriol. 

Un homme, en plein délire maniaque, fait irruption dans l’appartement d’un couple et sa démence envahit l’espace… L’intrus manipule, au sens littéral, ses interlocuteurs, sous forme de figurines, et les créatures de son théâtre mental qu’il active sur une petite table, influent sur le comportement des vrais personnages. Se jouent alors en miniature et en grandeur réelle, des relations triangulaires: une femme entre son ex et son nouvel amant. Plongé dans cet enfer, le public tente de reconstituer la situation et de renouer les fils qui unissent l’homme à cette femme en plein désarroi : « Je ne peux pas le laisser partir, dit-elle, il pourrait aller n’importe où. » On comprend alors à ses allusions, qu’il a quitté l’hôpital où il vivait sous camisole chimique : «Je suis le plus grand des guerriers modernes, j’appartiens à l’armée invisible du monde. »(…) «Mon armure, c’est un pyjama bleu et mon bouclier est si petit, que je peux l’avaler. »

 Face à Roxane Kasperski (Elsa), co-autrice de la pièce et à Pierre Giafferi (Lui 2), Olivier Werner (Lui 1)  a une puissance de jeu redoutable. Le plateau lui appartient et il fait entrer une violoncelliste, un percussionniste et un flûtiste, pour accompagner sa folie. Le texte donne libre cours à cette langue débridée et Elsa risque d’être entraînée dans le délire de son ex : « Putain, le Phoenix est de retour, mes plumes ont moins de couleurs mais mon esprit étincelant les habille de reflets mordorés, ma peau taffetas se remplit d’air, elle s’allège, je deviens léger, je suis un courant d’air, plus léger qu’un zéphyr. Mes yeux de plomb  brûlent. »

Que faire de la souffrance psychique de l’autre : comment rester à distance, tout en montrant de l’empathie ? Et comment soigner autrement que par les traitements actuels ? Des questions posées dans les années soixante-dix par les antipsychiatres. Et dans la deuxième partie, la pièce ressuscite quelques ténors de cette école : Pierre-Félix Guattari, Gilles Deleuze, Michel Boussat, Ronald Laing ou encore Franco Basaglia dont le travail a permis la fermeture des asiles en Italie. Catherine Dolto est aussi de la partie. «Nous sommes retournées vers ces penseurs, dit Elsa Granat, mais la conjoncture actuelle semble prendre le chemin inverse.» Pour ce faire, les jeunes femmes ont puisé dans les archives de France-Culture qui donnait longuement la parole à ces militants, insurgés contre le sort réservés aux malades mentaux… La clinique de Cour-Cheverny, dite clinique de la Borde, fut un vaste champ d’expérimentation.  Et en Angleterre, David Cooper ouvrit aussi un lieu alternatif…

Passer d’un espace intime à un débat théorique ne va pas de soi et cette transition semble un peu escamotée par la mise en scène. Par exemple, avec ces étiquettes trop hâtivement collées pour identifier tel ou tel protagoniste. Mais bientôt leurs propos se croisent et la fantaisie prend le dessus et nous fait entendre une parole libérée et polyglotte. Les institutions feraient bien de se souvenir de ces pionniers à l’heure où les hôpitaux psychiatriques, surchargés, recourent à la chimiothérapie et à ce qu’on nomme pudiquement la sismothérapie (pour ne pas dire électrochocs).

Plus largement, V.I.T.R.I.O.L. s’interroge sur la place à donner dans notre société à ceux qui sont différents. Malgré quelques petites chutes de tension, ce spectacle explore en une heure trente, l’intime de la folie grâce à une direction d’acteurs très physique et ce faisant, il en trouve la richesse cachée. On entend une parole souffrante mais inventive, portée à son paroxysme par Olivier Werner, exceptionnel. «Je me souviens d’avoir pensé que les schizophrènes étaient les poètes étranglés de notre époque. Il est temps, écrivait David Cooper*,  que nous, qui devrions les guérir, retirions nos mains de leurs gorges.» 

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 29 mars, Théâtre de la Tempête, route du Champ de Manœuvre, Cartoucherie de Vincennes, Paris (XII ème). Métro: Château de Vincennes + navette gratuite. T. : 01 43 28 36 36.  

*Psychiatrie et anti-psychiatrie de David Cooper, éditions du Seuil, (1978).

 


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