Les Innocents, Moi et l‘Inconnue au bord de la route départementale de Peter Handke, mise en scène d’Alain Françon

 

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© Jean-Louis Fernandez

 Les Innocents, Moi et l’Inconnue au bord de la route départementale, texte et traduction de Peter Handke, mise en scène d’Alain Françon

Après Toujours la tempête, monté aux Ateliers Berthier en 2015, Alain Françon se replonge dans l’univers de l’écrivain autrichien, Prix Nobel de littérature. Il décortique avec talent cette pièce dense et énigmatique où de curieux personnages peuplent de leurs mots, un tronçon de route abandonnée dans une lointaine campagne et ils y confrontent leur vision du monde.

Le somptueux décor en arc de cercle imaginé par Jacques Gabel, s’inspire des paysages grand format et chers à Peter Handke, du peintre Gerhard Richter dont l’hyperréalisme ouvre sur des espaces mentaux oniriques. Frontière entre réel et rêverie : un statut que le dramaturge veut aussi donner à sa pièce. Dès son apparition, le personnage Moi s’annonce comme le narrateur, le scripteur, flottant dans l’indéfini de son rôle: « Laisser rêver, dit-il, laisser venir la scène ». Drame ou épopée, des deux lequel s’écrira ici ? Il ironise lui-même sur la question.

 Pour lui la Départementale est le dernier chemin de liberté : non étatisé, non socialisé, non botanisé, non googélisé : «Comme elle sussurre l’absence, ma route! » Espace vierge «de la constance» et aussi  «de la transformation » : là tout peut advenir, là peut surgir la beauté (die Schönheit) et cette Inconnue qu’il espère tant. Mais sur sa «chère vieille route», «la réalité  mauvaise» fait irruption: un chœur d’Innocents, conduit par leur chef et sa femme : « Des spécialistes, des professionnels pour qui cette route est une poste, un calcul ». Des silhouettes anonymes sans véritable visage.

Qui sont ces gens qui parlent sans rien dire, rivés à leurs téléphones, ou citant, à qui mieux mieux, des écrivains dans toutes les langues ? Des tenants du système en place ? Des messagers de guerre venant troubler la paix de cet endroit hors du monde ? « Prépare-toi, route, à notre assaut, dit l’un d’eux. Ce n’est pas une menace, au contraire. Fin de ta solitude. Terminada tu soledad, ô carretera. Tu ne vas pas échapper à notre amour. »

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Gilles Privat et Pierre-François
Garel © Jean-Louis Fernandez

 Au fil des saisons, clairement définies par les éclairages subtils de Joël Hourbeigt et par des changements de costume, le temps est celui des paroles échangées. Étale. Le héros et sa pluralité d’instances: personnage dramatique, conteur, narrateur, auteur, commente en même temps qu’il résiste verbalement aux assauts de ses adversaires, arpentant la route pour en écrire l’épopée : «Ah ! Le vent de la vieille route, en plongeant des hauteurs, à un moment donné, comme le vent du désert, et son bruissement aux joues. » Selon Lambert Barthélémy dans Fiction contemporaine de l’errance, l’unique épopée valable à écrire serait celle de la paix: seule condition pour établir une communauté humaine.

La belle prose de Peter Handke, qu’il a traduit lui-même en jouissant des sonorités du français, est incarnée par de remarquables acteurs dirigés de main de maître comme toujours, par Alain Françon. Gilles Privat s’empare des longues tirades de Moi, avec suffisamment d’humour pour nous les faire apprécier et Pierre-François Garel est un chef de tribu dynamique quand il lui donne l’assaut. Et quand survient, à la fin, Dominique Valadié, l’Inconnue si attendue de la Départementale, on se régale… Elle délivre, en grande prêtresse, un magnifique message de paix, en haut de l’abribus déglingué bordant la voie. Le chœur des Innocents, en lente procession ou en ordre dispersé, se découpe sur le paysage rural brumeux, derrière un tronçon de virage immuable.

De belles images naissent au milieu de ce nulle part, des «chemins noirs », métaphore de l’innocence et des racines perdues dans un monde globalisé. Petit territoire de l’Autriche profonde que l’auteur a parcourue à pied, autrefois, pour en humer l’air. Et en faire la chronique, comme dans Par les villages. Tous les éléments sont là pour faire un excellent spectacle. Et nous apprécions les beaux passages de ce conte métaphorique. Pourquoi alors, est-on à la fois accablé et comblé, après ces deux heures trente ? « Ce qui compte pour moi, écrit Peter Handke, c’est de faire quelque chose qui, d’une manière ou d’une autre, dérange le regard et l’ouïe des gens. Donc, que tout ne se déroule pas comme on le sait déjà ».

Mais avait-il besoin de tout ce temps pour raconter cette épopée? Il prolonge ironiquement son texte avec une série de fausses fins… des clins d’œil au public, assumés par l’intarissable Gilles Privat. »Et maintenant cette histoire est racontée », dit-il sans vouloir quitter la scène. Un peu de patience et l’on prendra plaisir à découvrir cette œuvre dont les qualités littéraires s’entendent dans les paroles fugaces mais souvent abstraites des acteurs, tous excellents. A voir surtout pour la beauté de cette mise en scène… mais en connaissance de cause.

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 29 mars, Théâtre National de la Colline, 19 rue Malte-Brun, Paris (XX ème).

Du 2 au 4 avril, MC2, Maison de la Culture de Grenoble (Isère).  

Le texte de la pièce est paru aux éditions Gallimard.

 

 


2 commentaires

  1. Davidovici dit :

    J’au Rectifié sur le champ
    Avec mes excuses

  2. Anne dit :

    C’et Pierre-François Garel (et non Pierre-félix Gravière) qui joue le chef de tribu.

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