Anne-Marie la Beauté, texte et mise en scène de Yasmina Reza

Anne-Marie la Beauté, texte et mise en scène de Yasmina Reza

 

photo : Simon Gosselin.

photo : Simon Gosselin.

Bien consciente, Anne-Marie Mille sait qu’elle n’a jamais eu un physique  de cinéma. La consécration dont rêvent les acteurs est revenue à Giselle Fayolle, son amie proche des débuts. A sa mort, Anne-Marie évoque leur vie : l’enfance à Saint-Sourd dans le Nord, la chambre de la rue des Rondeaux… qui borde le cimetière du Père-Lachaise donc tout près du théâtre de la Colline où se joue la pièce, le théâtre de Clichy, les rôles qu’on leur a donnés: gloire et banalité à la fois.

La manière de faire le récit de cette expérience existentielle ressemble, dans son ressassement à celle de Thomas Bernhard évoquant la vie de théâtre… Et l’univers que décrit l’auteure, identifie une France d’en bas et témoigne de ces «vies minuscules»,  dont parle si bien Pierre Michon. Le théâtre de Saint-Sourd et sa troupe: la retraitée se fait un plaisir d’en nommer chaque comédien et le directeur, en égrainant distinctement les prénoms et noms, gravés à jamais dans sa mémoire.

Ce monologue raconte implicitement les chagrins et les joies du théâtre, la froideur des lumières, la scène sans mémoire, bref, une vie de grisaille mélancolique. Age, origines modestes, parcours de « petite » comédienne mais  Anne-Marie est lucide sur ses atouts et handicaps : « Toujours eu le spectre de la roue qui tourne/Tu commences petites gens et tu finis, petites gens. »

Emmanuel Clolus a conçu un espace aux jolis murs de couleur incertaine, avec, pour tout meuble, une méridienne sur laquelle l’ancienne actrice s’assied ou se repose, avec à ses côtés, un sac à main dont elle fouille le contenu chaotique. Sur les murs pourtant, surgissent inopinément des « êtres sans trait », des «figures d’incertitude », ombres esquissées, silhouettes croquées à la manière des Amoureux de Peynet, assises à un comptoir, recroquevillées ou bien debout et en mouvement, comme lancées dans leur marche urbaine, le long des rues du Paris à la fin du XIX ème siècle avec une énergie tourbillonnante.

Les personnages, en costume sombre et chapeau-melon, semblent s’animer, selon la progression savante du monologue d’Anne-Marie qui s’entretient avec elle-même, tout en s’adressant à un journaliste fictif pour de beaux entretiens imaginaires. Les: «vous savez »,  ponctués, s’adressent à Mademoiselle, Madame, Monsieur… Des personnages en vidéo apparaissent sur les murs, peints par l’artiste suédois Örjan Wilkström qui joue «de l’indécis, de l’harmonie et du chaos, du plaisir et de la souffrance ». Ses croquis de passants actifs exhalent les traces d’une existence silencieuse, toute en discrétion, menacée par la chute finale. Ce monde offert aux regards -condition modeste, pensées profondes et sensations fortes- sied admirablement à l’évocation intérieure d’Anne-Marie, un discours contrebalancé, par instants, par la musique de Laure Durupt d’après Bach et Brahms, une transcription pour la main gauche de La Chaconne en ré mineur.

André Marcon, acteur fidèle de Yasmina Reza- il a collaboré cinq fois avec elle depuis Une Pièce espagnole mise en scène par Luc Bondy, est Anne-Marie, avec toute l’humilité requise, la bonhomie et le sourire. Avec aussi toutes les possibilités de lecture et vers l’universalité de l’indifférence des genres. André Marcon joue, travesti, cette ancienne actrice -expérience et connaissance des épreuves- attentive à sa vie dont le fil se réduit. Significatifs: un discours indirect libre, l’importance relative des pensées et des soucis abordés et la confusion des niveaux de langue : « Au temps du Théâtre de Clichy, j’étais sa seule amie. Les autres étaient jalouses. Les hommes tournicotaient comme des mouches. Elle tombait amoureuse plusieurs fois par mois. A vingt-trois ans, elle était enceinte. Pendant deux jours, on s’est cassé la tête pour savoir quoi faire et puis elle a dit, allez hop ! Je le garde. Ça ne l’intéressait pas de connaître le père : « de toute façon il me fera chier. »

Le sentiment d’une fin prochaine, le constat d’une vie bien remplie, quoique mélancolique, le beau rôle de Clytemnestre à la longue chevelure mais… son partenaire qui jouait Agamemnon, exhalait l’oignon! Les emplois de confidente et les seconds rôles, la maternité : son fils lui rend visite sans jamais parler de lui ; un époux défunt… donc rassurant, la lecture dans les magazines des histoires de son amie Gisèle, toute en majesté, actrice confirmée et mère de famille. Anne-Marie vit seule, dans les souvenirs, autonome et responsable et elle n’espère rien qui ne soit sage et mesuré, préservant toutes les joies à la fois modestes et grandioses d’être sur une scène, même pour le plus petit acteur.

Eclairée sur le fait d’être au monde, elle saisit l’étoffe significative de la vie, heureuse d’avoir partagé un morceau d’Histoire et d’espace. Et nous recevons son expérience avec le sourire.

 Véronique Hotte

La Colline, 15 rue Malte-Brun, Paris (XX ème) (suspension actuelle des représentations pour cause de coranavirus) T. : 01 44 62 52 52.

 La pièce est éditée chez Flammarion.

 


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