Normalito, texte et mise en scène de Pauline Sales. (à partir de neuf ans)

Crédit photo : Ariane Catton

Crédit photo : Ariane Catton

Normalito, texte et mise en scène de Pauline Sales. (à partir de neuf ans)

 

La comédienne, metteuse en scène et autrice d’une quinzaine de pièces à codirigé pendant dix ans, Le Préau, Centre Dramatique National de Normandie à Vire ( Calvados)  avec Vincent  Garanger. Ils poursuivent leur démarche artistique avec la compagnie A L’Envi, prônant une écriture et une mise en scène qui révèlent une humanité toute de complexités et de contradictions. Ce texte répond à une commande de spectacle pour la jeunesse que leur a faite Fabrice Melquiot directeur du Théâtre Am Stram Gram à Genève. A l’heure où les super-pouvoirs dessineraient une norme « giga » à atteindre, comment rendre la normalité désirable, celle d’une vie honnête et en accord avec soi – sans qu’elle passe pour moyenne, terne et sans ambition ?

 Mais ce concept de normal (famille, pays, coutumes, mœurs et époque) varie selon chacun et oscille donc entre le normatif ou le prescriptif. Il n’est pas non plus la moyenne et ne peut définir la normalité. En même temps ou peu à peu, elle a fini par devenir un épouvantail : trop de banalité, trop de « médiocrité  et une modération  signifiant le plus souvent l’insuffisance. Mais aujourd’hui enfin, la société fait respecter la différence. Et, par ailleurs, peut-on être par ailleurs non-singulier ?  En classe, Luca, élève moyen en tout, a l’impression d’être oublié… Et quand la maîtresse demande à sa classe de CM2 d’inventer un super-héros, Lucas dessine Normalito « qui rend tout le monde normal» car tous ont une singularité,  mais lui-même affirme ne prétendre à aucune distinction. 

Il fait le récit de son aventure initiatique, à la fois scolaire, citoyenne et sociale :

« Alors ça ne se voit pas à l’œil nu, mais ils sont zèbres quoi à l’intérieur. Comme si on était tous des chevaux avec nos robes de couleur banale, et puis au milieu de nous il y aurait un zèbre et grâce à ses rayures on saurait immédiatement qu’il est différent… » Diverse est l’humanité enfantine scolarisée, comme celle entre  enfants à hauts potentiels (HP) ou celle aux troubles du dys- (les handicapés), ou encore ceux qui viennent d’autres pays et d’autres cultures. Iris, une fillette plutôt surdouée dans sa lecture du monde qu’elle ne cesse de découvrir avec acuité, aspire à la normalité et devient l’amie de Normalito.

L’un et l’autre découvrent la famille respective de chacun, dans un chassé-croisé leur ouvrant des perspectives heureuses. Chacun de son côté, trouve étrangement que les parents de l’autre correspondraient mieux à leurs aspirations. Iris ne supporte ni les frites, hamburgers et pizzas : le quotidien des repas familiaux. Et Luca, lui, n’en peut plus d’une nourriture bio, triste et peu festive. Sa mère -tendance bobo et design- se plaint et redoute que son fil normal ne soit « con ». Mais le père d’Iris voit en elle une future Présidente de la République.

Au fil de leur émancipation, les enfants rencontrent Lina, la dame des toilettes de la gare, née homme dans un corps inadéquat ou faux, dont elle s’est échappée. Le pouvoir dérangeant de l’anormalité , inquiétante étrangeté, s’avère finalement plus séduisant que repoussant, et les gens différents sont semblables dans leur être au monde.

Scénographie de Damien Caille-Perret ludique  au possible, avec un intérieur un peu vide, si ce n’est des accessoires révélateurs de chacun des enfants, un siège design haut et cassé, marqué de  zébrures évoquant de façon métaphorique Lina, toujours sur la brèche… mentalement. Le fauteuil de Luca se révèle des plus confortables et dépliable pour qu’on s’y étende. A jardin et à cour, trois portes battantes s’ouvrent et se ferment, sur des passages privés, hors champ, des parents de Lucas ou bien de ceux d’Iris.

Cette installation judicieuse correspond, lors de la fugue nocturne des enfants, à l’espace, au sous-sol d’un gare, des toilettes que gère Lina.  C’est la tenancière d’une petite voiture à bras colorée et joliment peinte de marchande ambulante des quatre saisons  avec des rouleaux de papier placés en cœur et des figurines seyantes : hommes, femmes et trans. Les toilettes aideront  Lina et Iris à se comprendre quand elle se sentira malade ; ce sera pour elle comme pour Luca confiant dans ses amies un refuge intime et un lieu de révélations… Antoine Courvoisier dans le rôle du garçon  a un regard personnel sur le monde mais aussi l’esprit ouvert, curieux et réceptif. Grand, maladroit parfois, il reste tenace, revendiquant sa juvénile maturité. Pauline Belle en Iris patiente et calme, trouve une solution à tous les problèmes et ne désarme pas devant les attaques intempestives de son camarade fougueux qu’elle aime silencieusement d’un amour sincère et dont elle lui fera l’aveu libérateur. Les différences peuvent s’additionner pour se mutualiser, l’hypothèse est résolue. Anthony Poupard est aussi à l’aise en Lina, féminine jusqu’au bout de ses gestes de la main, que son propre frère, beau macho et sûr de lui.

Une récréation festive à la saveur de bonbon saveur acidulé sur la différence quelle qu’elle soit et Fabrice a un regard vif et positif quand il s’agit de la compréhension des plus jeunes.

 

Véronique Hotte

 

Spectacle vu le 12 mars au Carreau du Temple, 2 rue Perrée,  Paris (IIIème)

Le Théâtre de la Ville, aux Plateaux Sauvages Paris (XX ème) du 13 au 15 mars…

Le texte est publié aux Solitaires Intempestifs.

 

 


Archive pour 15 mars, 2020

Candide de Voltaire, mise en scène d’Arnaud Meunier, collaboration artistique d’Elsa Imbert, version scénique et dramaturgie de Parelle Gervasoni.

Candide de Voltaire, mise en scène d’Arnaud Meunier, collaboration artistique d’Elsa Imbert, version scénique et dramaturgie de Parelle Gervasoni.

 

©Sonia Barcet

©Sonia Barcet

 Le héros endosse le costume du voyageur-philosophe. Méthodiquement, à l’allemande, il épuise le catalogue des misères humaines, écrit René Pomeau qui retrouve dans ce conte philosophique (1759)  pour grands enfants, les Confessions de Jean-Jacques Rousseau…

 Une revue plutôt navrante de nos misères où l’émotion tourne à l’ironie amère, et un chef-d’œuvre d’une absolue nécessité, à l’écriture brillante et juste. Guerres en Bulgarie, tremblement de terre à Lisbonne, naufrage, condamnation par l’Inquisition, autant d’invites que nous fait Voltaire à interroger la place des femmes, le colonialisme, la religion, la guerre, l’origine du mal et la recherche du bonheur. Une comédie amère sur les puissants, la bêtise humaine et l’égoïsme avec une critique d’avant-garde de l’esclavagisme et les formes d’oppression. 

Comme l’auteur, Candide avait cru, «naïvement », que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais le naïf a dû bientôt déchanter  et se rendre à l’évidence des faits. Et cette sagesse bien terre à terre se contente de peu : «Mlle Cunégonde est devenue bien laide et Mme Denis bien grosse, on se chicane ferme à Constantinople, comme à Genève ou à Paris, mais c’est une bien belle chose que de cultiver son jardin ».

Réclamant la liberté pour les esprits, Voltaire milite pour qu’on permette à chacun d’adorer ou de ne pas adorer Dieu, à sa manière et rêve d’une humanité réconciliée. Une générosité utopique qui tend vers une religion naturelle de la vie.  Des questions éloquentes encore aujourd’hui à l’aune d’une actualité déconcertante. L’esprit libre et sarcastique  de l’écrivain a pénétré tous les esprits, rendant intolérables superstitions et abus du clergé. La tolérance religieuse est une conquête définitive et Voltaire a vulgarisé un esprit critique « qui ne s’en laisse pas conter ». Le même esprit incisif a inspiré Arnaud Meunier, avec un théâtre-récit qui met en valeur les éclats éblouissants de l’acteur-conteur dont les rôles vont d’un jusqu’à plusieurs personnages, animant l’histoire avec jubilation. Cette œuvre initiatique ne vise pas  pas uniquement l’ « élite » intellectuelle mais aussi le « grand public ». Et son ton irrévérencieux en fait un matériau privilégié pour le théâtre. Le metteur en scène reste attentif à la situation du jeune héros dans un contexte de guerres et d’atrocités commises aux quatre coins du monde : massacres, autodafés… depuis la Westphalie, la Bulgarie, la Hollande, Paraguay, jusqu’à Bordeaux, Lisbonne, Cadix, Surinam, Venise, Constantinople…

 Ce Candide est un projet de la  troupe de la Comédie de Saint-Etienne qu’Arnaud Meunier dirige depuis 2011, un chant joyeux et salutaire qui nous invite à cultiver notre jardin, au moment où l’injonction du « vivre ensemble » va des prétendues élites vers les déclassés ». Mais c’est aussi une aventure épique et musicale, grâce aux musiciens sur le plateau : Matthieu Desbordes, à la batterie et Matthieu Naulleau, au piano. Et cet univers scénique inspiré des illustrations impertinentes et malicieuses de Candide par Joann Sfar dans sa Petite bibliothèque philosophique.

Tout, ici, est dans l’axe :  scénographie somptueuse, lumières subtiles d’Aurélien Guettard, costumes à la belle griffe d’Anne Autran, perruques de Cécile Kretschmar, fresques colorées et éloquentes de la vidéo de Pierre Nouvel, avec un ciel où des fumées s’échappent dans un faux firmament, tempête majestueuse d’une catastrophe naturelle avec des vagues violentes: le spectateur se croit sur un bateau.

 Notre regard  plonge sur ce plateau d’une de blancheur immaculée où officient les musiciens et  nous assistons à la lecture vivante d’un beau livre d’images. Avec des soldats aux uniformes d’époque, le Grand Inquisiteur, le Juif commerçant et négociant, l’Imam, des figures non épargnées, si ce n’est le derviche qui apparaît en vidéo (Emmanuel Vérité) et un sage paysan turc…

Les acteurs s’amusent manifestement au cours de cette épopée fascinante et acidulée : Tamara Al Saadi est une Cunégonde facétieuse et pleine d’élan. Romain Fauroux, issu de l’Ecole de la Comédie de Saint-Etienne, incarne un Candide vif mais innocent qui veut comprendre le monde et  s’en remettre toujours à Plangloss son philosophe de prédilection (Philippe Durand). Cécile Bournay dessine un personnage comique des plus attachants, enthousiaste et ludique : une vieille chanteuse et accordéoniste déclamant ses vérités… malgré les épreuves. Jacques l’Anabaptiste (Gabriel F. ) et le bon Martin (Sylvain Piveteau) accompagnent et réconfortent le pauvre Candide dans sa traversée du monde et dans les épreuves douloureuses qu’il doit subir.  Un spectacle esthétisant et rieur, placé du côté de la raison et de la dignité humaine…

 

 Véronique Hotte

 Spectacle vu au Théâtre Jean Vilar, Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne) le 6 mars.

Les Scènes du Jura-Scène Nationale, les 11 et 12 mars. Comédie de Colmar, Centre Dramatique National d’Alsace, du 18 au 20 mars. Théâtre du Gymnase, Marseille (Bouches-du-Rhône) , du 24 au 26 mars.

Théâtre du Beauvaisis-Scène Nationale, les 1er et 2 avril. Théâtre de Villefranche, Scène conventionnée, les 8 et 9 avril. Théâtre de Montbéliard-Scène Nationale, le 16 avril. Théâtre de la Ville, du 21 avril au 7 mai.

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