Entretien avec Anne Théron


Photo : Jean-Louis Fernandez

Photo : Jean-Louis Fernandez


Entretien avec Anne Théron

Elle est romancière, dramaturge, scénariste mais aussi metteuse en scène. Passionnée par l’écriture dite «de plateau », elle a fondé la compagnie Les Productions Merlin avec laquelle elle crée des « objets » avec recherches sur le corps, la vidéo et le son.  Elle créera Condor de Frédéric Vossier au prochain festival d’Avignon s’il n’est pas annulé (voir Le Théâtre du Blog) mais de toute façon en septembre à la MC93 de Bobigny.

Artiste associée au Théâtre National de Strasbourg, Anne Théron met en scène cette pièce portant sur les temps de triste mémoire quand sévissaient des dictatures militaires en Amérique Latine, des années soixante-dix à quatre vingt. L’opération Condor, organisée par leurs services de sécurité et de renseignements, anéantissait patiemment et irréversiblement tous les opposants au régime.

C’était une initiative du gouvernement militaire de Pinochet au Chili : tortures puis tueries,  auquel participa l’Argentine avec les très violents et efficaces sbires de Videla, le Brésil, la Bolivie, l’Uruguay et le Paraguay. Frédéric Vossier  se pose la question de l’impossible liquidation de ce passé avec ses milliers de victimes sans doute massacrées et à jamais disparues. Anna, ancienne militante engagée au Brésil contre l’oppression, affronte aujourd’hui Paul son frère indigne, jadis serviteur zélé de la dictature (Frédéric Leidgens). Mireille Herbstmeyer incarne celle qui n’oublie pas.

 - Condor pose la question de la mémoire blessée. Comment se passe, en cette crise sanitaire, votre travail de metteuse en scène ?

 -A.T. On veut entrer sur le plateau avec des valises de sons et de lumières! Mais la construction du décor a dû être interrompue et il a fallu installer des leurres pour pallier les manques. J’ai la chance d’avoir une belle équipe : le spectacle à partir du texte en creux de Frédéric Vossier, est complexe et exige de nombreux effets spéciaux. On avance ensemble, heureusement on se connaît  très bien…
 
Barbara Kraft, directrice artistique de ma compagnie depuis vingt-cinq ans, est scénographe et costumière au cinéma, et depuis quinze années que je fais du théâtre, elle invente décors et costumes. Benoît Théron, mon frère, est créateur lumière, Varaniac Quard, créateur vidéo et régisseur général. Chaque spectacle est préparé en amont à l’extrême, habitude qui me vient du cinéma. A la trace (voir Le Théâtre du Blog) avait exigé des mois de préparation, avec des moments de tournage et je remercie au passage l’accueil chaleureux du Théâtre National de Strasbourg et de Stanislas Nordey avec qui j’entretiens d’excellents liens de travail.

 -Quelles sont vos méthodes d’appréhension de la scène ?

 A.T.  Dès qu’on arrive sur un plateau, pour chaque projet, on sait ce qu’on veut, du point de vue dramaturgique et de l’écriture. La dramaturgie fait entendre ce que le texte ne dit pas ; or, je pars du texte, le fondement du spectacle, afin qu’on l’entende pleinement. Et ce qui me passionne dans ce travail, c’est faire entendre cet intertexte secret entre l’écriture et la scène, en révéler le mystère, la fiction et l’imaginaire. Une façon encore de donner sa libre expression au silence du texte de Frédéric Vossier.

 -Quels sont les enjeux du spectacle?

 A. T. Exposer, avant tout, le traumatisme de cette femme, Anna, mutique en général depuis que sa vie s’est arrêtée, sans doute au moment des séances de tortures, supplices et viols des forces militaires. Le sentiment intérieur d’Anna prédomine et il faut faire entendre ce que la parole tue peut dégager d’effroi dans un silence symbolique assourdissant : une sensation de vertige et de vide intime. Le spectacle dévoile en fait  le cheminement d’un cauchemar psychique et politique.

 -Comment la scénographie participe-t-elle à la confrontation avec l’horreur ?

 A.T.  Cela se passe dans l‘appartement du frère d’Anna. Or, nous sommes dans un bunker éventré, à l’intérieur de la boîte crânienne de cette femme. Un encastrement dans le sable d’une dune, un paysage rappelant le Brésil que ce frère et cette sœur ont quitté depuis longtemps. Quarante ans plus tard, ils se retrouvent de chaque côté de cet immense précipice qu’est la mémoire existentielle.
Pour elle, c’est un traître, collaborateur de la répression, à la fois visage de l’impensable et caméra de surveillance : emblèmes d’enfermement des dictatures. Le dialogue est-il possible entre elle et lui qui, enfant déjà, tirait sur  les oiseaux pour en rapporter les dépouilles, comme l’écrit Frédéric Vossier?

 -A.T.  Frédéric Leidgens, à la douceur paradoxale et inquiétante, incarne à merveille cet ex-prédateur, soumis à des pulsions, à des expériences-limite, errant sans fin dans la nuit. Il répond évasivement aux questions d’Anna, portée par l’autorité naturelle de Mireille Herbstmayer. Cette sœur ne sait plus où sont les tombes parentales et le deuil lui est donc impossible…
Elle tente de revenir aux années soixante-quinze, quand elle était une résistante, et lui, un franc bourreau. Le public assiste à des brisures dans les propos disjoints, à des gestes esquissés : une floraison d’images hallucinatoires. Et la nuit d’horreur resurgit, pour que Paul accède enfin à la conscience de ses actes.

 -Que se dégage-t-il de ce théâtre existentiel et politique ?

 -A.T.  On vit cet emportement dans l’hallucination pour s’engouffrer dans les passages secrets dessinés par les lumières et les sons, comme envoûté par des images non perceptibles, des sensations de violence et d’étrangeté. On s’immisce dans la peur, les fantasmes, les divagations et les illusions, on éprouve un état confus d’emprisonnement dans les cris et les ombres – bruits d’hélico et  de vagues sur le rivage.
Condor pose la question de la mémoire blessée. Le spectacle interroge encore le Mal et la probabilité de grandir si différemment dans une même famille mais laisse ouverte la question de la maternité, du poids de l’amour de la mère et du rôle des femmes dans l’éducation. Reste en majesté la vitalité désespérée d’une femme qui se bat contre l’anéantissement, forte de sa résilience quand elle est apte à tenir le coup, surmontant l’expérience douloureuse et ultime d’être au monde.

 -Que peut-il advenir de cet enfer esthétiquement recréé ?

 -A.T  La difficulté de tout existence tient à ce partage subtil entre réalité et fiction, entre politique et famille, entre amour et haine. Et, parallèlement, je tiens à la corporéité des interprètes sur le plateau: elle prend ici tout son sens et je couds plastiquement la mise en scène autour des corps des acteurs dans leur singularité. Thierry Thieû Niang fait évoluer cette danse macabre à l’intérieur d’un tunnel labyrinthique de songes et d’émotions.
Dans la noirceur de ce parcours existe peut-être, tout au bout, une lumière… La fiction revient à aborder un ailleurs : le monde où je suis née ne m’a jamais convenu, et comme metteuse en scène, j’essaye d’inventer quelque chose qui puisse atteindre à la beauté…

 Propos recueillis par Véronique Hotte

Festival d’Avignon, Théâtre Benoît XII, du 5 au 12 juillet  (sous réserves).

MC93-Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, Bobigny en septembre.
Théâtre Olympia -Centre Dramatique National de Tours, en octobre.

Le texte est publié aux Solitaires intempestifs.

 


Archive pour 9 avril, 2020

Entretien avec Anne Théron


Photo : Jean-Louis Fernandez

Photo : Jean-Louis Fernandez


Entretien avec Anne Théron

Elle est romancière, dramaturge, scénariste mais aussi metteuse en scène. Passionnée par l’écriture dite «de plateau », elle a fondé la compagnie Les Productions Merlin avec laquelle elle crée des « objets » avec recherches sur le corps, la vidéo et le son.  Elle créera Condor de Frédéric Vossier au prochain festival d’Avignon s’il n’est pas annulé (voir Le Théâtre du Blog) mais de toute façon en septembre à la MC93 de Bobigny.

Artiste associée au Théâtre National de Strasbourg, Anne Théron met en scène cette pièce portant sur les temps de triste mémoire quand sévissaient des dictatures militaires en Amérique Latine, des années soixante-dix à quatre vingt. L’opération Condor, organisée par leurs services de sécurité et de renseignements, anéantissait patiemment et irréversiblement tous les opposants au régime.

C’était une initiative du gouvernement militaire de Pinochet au Chili : tortures puis tueries,  auquel participa l’Argentine avec les très violents et efficaces sbires de Videla, le Brésil, la Bolivie, l’Uruguay et le Paraguay. Frédéric Vossier  se pose la question de l’impossible liquidation de ce passé avec ses milliers de victimes sans doute massacrées et à jamais disparues. Anna, ancienne militante engagée au Brésil contre l’oppression, affronte aujourd’hui Paul son frère indigne, jadis serviteur zélé de la dictature (Frédéric Leidgens). Mireille Herbstmeyer incarne celle qui n’oublie pas.

 - Condor pose la question de la mémoire blessée. Comment se passe, en cette crise sanitaire, votre travail de metteuse en scène ?

 -A.T. On veut entrer sur le plateau avec des valises de sons et de lumières! Mais la construction du décor a dû être interrompue et il a fallu installer des leurres pour pallier les manques. J’ai la chance d’avoir une belle équipe : le spectacle à partir du texte en creux de Frédéric Vossier, est complexe et exige de nombreux effets spéciaux. On avance ensemble, heureusement on se connaît  très bien…
 
Barbara Kraft, directrice artistique de ma compagnie depuis vingt-cinq ans, est scénographe et costumière au cinéma, et depuis quinze années que je fais du théâtre, elle invente décors et costumes. Benoît Théron, mon frère, est créateur lumière, Varaniac Quard, créateur vidéo et régisseur général. Chaque spectacle est préparé en amont à l’extrême, habitude qui me vient du cinéma. A la trace (voir Le Théâtre du Blog) avait exigé des mois de préparation, avec des moments de tournage et je remercie au passage l’accueil chaleureux du Théâtre National de Strasbourg et de Stanislas Nordey avec qui j’entretiens d’excellents liens de travail.

 -Quelles sont vos méthodes d’appréhension de la scène ?

 A.T.  Dès qu’on arrive sur un plateau, pour chaque projet, on sait ce qu’on veut, du point de vue dramaturgique et de l’écriture. La dramaturgie fait entendre ce que le texte ne dit pas ; or, je pars du texte, le fondement du spectacle, afin qu’on l’entende pleinement. Et ce qui me passionne dans ce travail, c’est faire entendre cet intertexte secret entre l’écriture et la scène, en révéler le mystère, la fiction et l’imaginaire. Une façon encore de donner sa libre expression au silence du texte de Frédéric Vossier.

 -Quels sont les enjeux du spectacle?

 A. T. Exposer, avant tout, le traumatisme de cette femme, Anna, mutique en général depuis que sa vie s’est arrêtée, sans doute au moment des séances de tortures, supplices et viols des forces militaires. Le sentiment intérieur d’Anna prédomine et il faut faire entendre ce que la parole tue peut dégager d’effroi dans un silence symbolique assourdissant : une sensation de vertige et de vide intime. Le spectacle dévoile en fait  le cheminement d’un cauchemar psychique et politique.

 -Comment la scénographie participe-t-elle à la confrontation avec l’horreur ?

 A.T.  Cela se passe dans l‘appartement du frère d’Anna. Or, nous sommes dans un bunker éventré, à l’intérieur de la boîte crânienne de cette femme. Un encastrement dans le sable d’une dune, un paysage rappelant le Brésil que ce frère et cette sœur ont quitté depuis longtemps. Quarante ans plus tard, ils se retrouvent de chaque côté de cet immense précipice qu’est la mémoire existentielle.
Pour elle, c’est un traître, collaborateur de la répression, à la fois visage de l’impensable et caméra de surveillance : emblèmes d’enfermement des dictatures. Le dialogue est-il possible entre elle et lui qui, enfant déjà, tirait sur  les oiseaux pour en rapporter les dépouilles, comme l’écrit Frédéric Vossier?

 -A.T.  Frédéric Leidgens, à la douceur paradoxale et inquiétante, incarne à merveille cet ex-prédateur, soumis à des pulsions, à des expériences-limite, errant sans fin dans la nuit. Il répond évasivement aux questions d’Anna, portée par l’autorité naturelle de Mireille Herbstmayer. Cette sœur ne sait plus où sont les tombes parentales et le deuil lui est donc impossible…
Elle tente de revenir aux années soixante-quinze, quand elle était une résistante, et lui, un franc bourreau. Le public assiste à des brisures dans les propos disjoints, à des gestes esquissés : une floraison d’images hallucinatoires. Et la nuit d’horreur resurgit, pour que Paul accède enfin à la conscience de ses actes.

 -Que se dégage-t-il de ce théâtre existentiel et politique ?

 -A.T.  On vit cet emportement dans l’hallucination pour s’engouffrer dans les passages secrets dessinés par les lumières et les sons, comme envoûté par des images non perceptibles, des sensations de violence et d’étrangeté. On s’immisce dans la peur, les fantasmes, les divagations et les illusions, on éprouve un état confus d’emprisonnement dans les cris et les ombres – bruits d’hélico et  de vagues sur le rivage.
Condor pose la question de la mémoire blessée. Le spectacle interroge encore le Mal et la probabilité de grandir si différemment dans une même famille mais laisse ouverte la question de la maternité, du poids de l’amour de la mère et du rôle des femmes dans l’éducation. Reste en majesté la vitalité désespérée d’une femme qui se bat contre l’anéantissement, forte de sa résilience quand elle est apte à tenir le coup, surmontant l’expérience douloureuse et ultime d’être au monde.

 -Que peut-il advenir de cet enfer esthétiquement recréé ?

 -A.T  La difficulté de tout existence tient à ce partage subtil entre réalité et fiction, entre politique et famille, entre amour et haine. Et, parallèlement, je tiens à la corporéité des interprètes sur le plateau: elle prend ici tout son sens et je couds plastiquement la mise en scène autour des corps des acteurs dans leur singularité. Thierry Thieû Niang fait évoluer cette danse macabre à l’intérieur d’un tunnel labyrinthique de songes et d’émotions.
Dans la noirceur de ce parcours existe peut-être, tout au bout, une lumière… La fiction revient à aborder un ailleurs : le monde où je suis née ne m’a jamais convenu, et comme metteuse en scène, j’essaye d’inventer quelque chose qui puisse atteindre à la beauté…

 Propos recueillis par Véronique Hotte

Festival d’Avignon, Théâtre Benoît XII, du 5 au 12 juillet  (sous réserves).

MC93-Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, Bobigny en septembre.
Théâtre Olympia -Centre Dramatique National de Tours, en octobre.

Le texte est publié aux Solitaires intempestifs.

 

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