Théâtre à distance

 

Théâtre à distance

C’est Noël à Pâques! Les grandes institutions théâtrales nous couvrent de cadeaux : poèmes au creux de l’oreille, pluie de spectacles enregistrés à voir et à revoir, à saisir au vol comme ces opéras du Théâtre des Champs-Elysées signalés quelques heures avant leur unique diffusion! Cherchez l’erreur. Car même à distance, il faut organiser la rareté, en tout cas rappeler que le théâtre est éphémère.

La Comédie-Française a déjà offert trois pièces au public de France TV 5, le dimanche soir, L’Hôtel du libre échange, mise en scène d’Isabelle Nanty mais aussi Un Fil à la patte de Georges Feydeau, mise en scène de Jérôme Deschamps (voir Le Théâtre du blog) et L’Avare de Molière. Le service public au service du public, c’est la moindre des choses… Et il faut nous distraire, pauvres confinés que nous sommes. L’enregistrement soigné de L’Hôtel du Libre échange rendrait tout spectateur, critique,  et tout critique, sévère quant au sur-jeu de certains acteurs et  à une mise en scène en permanence pléonastique: comme s’il suffisait d’appuyer sur le bouton du rire… si bien qu’on ne rit  plus : l’écran fait alors office de loupe sans indulgence.

L’enregistrement sonore est parfois techniquement approximatif et cela  n’arrange rien à cet Avare monté de guingois par Catherine Hiegel, plus actrice (de tout premier plan) que metteuse en scène. Dans un superbe décor, elle fait tourbillonner un Denis Podalydès dansant et élastique, mais tout le monde n’est pas de Louis de Funès, (par ailleurs omniprésent en ce moment sur toutes les chaînes de la télévision). L’idée était bonne : un Picsou qui jouit de son argent et en jubile. Mais les autres personnages ne sont pas sur la même longueur d’onde. Et le superbe fou rire final de Marianne (Marie-Sophie Ferdane) est plutôt du côté du tragique.

Mais la hotte de la Comédie-Française déborde de cadeaux: des spectacle enregistrés dont La Grande Magie, d’Eduardo de Filippo: une réussite… Mais aussi Bérénice de Racine, mise en scène de Klaus-Michael Grüber (1984) filmée par Bernard Sobel)  avec une superbe distribution: Ludmilla Mikaël et Richard Fontana portent au sublime « les pleurs d’un empereur et les pleurs d’une reine ».

Et Les Damnés, d’après le film de Luchino Visconti,  mise en scène d’Ivo van Hove, filmé à sa création dans la Cour d’Honneur, au festival d’Avignon 2016. LES DAMNES - FESTIVAL D AVIGNON - 70e EDITION -Un spectacle monumental, glaçant, avec une impressionnante maîtrise et un bel engagement des acteurs. «Une claque », dit la critique de l’époque. Prodige d’un théâtre assez fort pour passer la barrière de l’écran… La Comédie-Française fait bien son travail : elle partage  ses archives et de  jolies «gourmandises de l’esprit », comme auraient dit nos amies les Précieuses, que nous offrent  ses comédiens en « télétravail ». (consulter le site).

Les autres Théâtres et Centres dramatiques Nationaux assurent également: (voir Le Théâtre du blog). Et en explorant le site de la MC93, à Bobigny (Seine Saint-Denis), on tombe sur un extrait flamboyant du divertissement vec Mounir Margoum. (Pensées de Pascal) associé à Racine et à Artaud ( En considérant le théâtre et la peste), dans ce Bajazet créé par Frank Castorf,  en décembre  dernier, a

Au Nouveau Théâtre de Montreuil : un bel enregistrement de Kill me please, bien filmé, fait pour le cinéma. Du côté de l’Odéon, un film de Luc Bondy d’après sa mise en scène des  Fausses Confidences de Marivaux qui met remarquablement en valeur, plus qu’Isabelle Huppert et Louis Garre…. le bâtiment de l’Odéon. Mais on peut tomber sur des artistes plus obscurs et pas moins intéressants, par exemple ceux de la compagnie Vive voix,  avec sa musique de souffle enregistrée à la Parole Errante-Armand Gatti, à Montreuil, (Seine-Saint-Denis),. On peut aussi (re)découvrir du jamais lu avec Théâtre Ouvert qui explore ses « tapuscrits ».

Rassurant !  On est débordé par les propositions. Mais inquiétant aussi : les équipes de communication des grands théâtre sont à la tâche, pour ne pas perdre le lien  avec leur “communauté“. Oserait-on dire: leur clientèle? Peut-être les institutions ont-elles répondu avec trop de hâte au vide qui s’est abattu. Vite, boucher le trou, remplir. Mais le temps de confinement risque d’être court : l’attente ne serait-elle pas assez vive chez les professionnels pour générer de nouvelles utopies, ou plus modestement, pour penser ?

C’est la guerre ? Pas à proprement parler. Mais si l’on ne profite pas de la crise pour saisir le changement nécessaire, on risque de s’apercevoir que le théâtre peut en effet être un prototype pour produits visuels multipliables à l’infini et consommés par un communauté purement virtuelle, chacun chez soi, seul, la main sur la zapette. Et surtout pour des produits disponibles, sans vrais choix, ni hiérarchies.

On retrouvera sans doute le théâtre au présent, avec une communauté réelle, les seuls soirs de représentation. Mais on espère ardemment qu’en secret, dans le silence, certains réfléchissent à l’après, et pas seulement à ce que tout redevienne « comme avant ».Quelques-uns tirent la sonnette d’alarme: dont Julien Fisera le directeur de la compagnie Espace Commun avec un  Arrêtez tout  où il crie attention, ne scions pas la branche sur laquelle nous sommes perchés : « Alors là, je vous en conjure : ARRÊTEZ TOUT ! Amies, amis, du théâtre, il se passe quoi là ? Vous êtes peut-être animés des meilleures intentions du monde mais là vous salopez tout. D’un seul coup, le serment secret, ce qui fait le sel de notre art, notre promesse, tout ça c’est du vent ? Il suffit d’un confinement et vous ouvrez les vannes  vous déversez vos productions pour lesquelles vous avez comme nous toutes et tous, tant sacrifié, dans le grand siphon d’Internet ? »

« Nous croyons que le théâtre résidait dans la convocation d’un être vivant face à un autre être vivant et que c’était sa magie, sa raison d’être. Et cela depuis des temps immémoriaux. Merde qu’on ne nous dépouille pas de ça!  Ne nous faites pas croire que ce soir,  s’il nous reste un peu d’énergie,  nous allons hésiter entre continuer une série,  se plonger dans un chef d’œuvre oublié du septième art, regarder Top Chef ou nous installer avec  un seau de pop corn (maison) devant un succès du théâtre subventionné, quant bien même il aurait tout raflé aux Molière. La partie est jouée d’avance : vous le savez, on est perdant ! »

Tonino Benacquista, scénariste et écrivain, parlait dans Saga (1997) de dangers imaginaires: « Avez-vous repéré tout ce truc bizarre sur l’atomisation du public ? L’atomisation : le phénomène qui consiste à isoler les individus. On commande de la bouffe à domicile, on discute avec sa chérie sur Internet, on fait l’apologie des séries, le « cocooning » devient une vertu cardinale et toutes les occasions de sortir de chez soi sont autant de dangers potentiels. Bien vu…

Ne nous remettons pas aux mains du virtuel. On a dit que le théâtre ne pouvait être rentable : chaque représentation étant un « prototype ».  Cela devient vrai, maintenant qu’on peut enregistrer avec finesse, multiplier, diffuser loin de sa source vivante. Le confinement a du bon : on redécouvre la poésie et chacun a besoin de poésie.

Reste à trouver une politique du théâtre: On peut  commencer par lire ou relire Contre le théâtre politique d’Olivier Neveux (éditions La fabrique, 2019), L’Effort d’être spectateur de Pierre Notte (éditions Les Solitaires intempestifs, 2016), ou Qu’ils crèvent les critiques de Jean-Pierre Léonardini (éditions Les Solitaires intempestifs, 2018). Et nous pouvons au moins profiter du sevrage de théâtre qui nous est imposé, pour réfléchir à notre pratique…

Christine Friedel

 


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