Et après?

Et après?

« Peut-être, au redémarrage de la vie sociale, après avoir été ébranlées, les grandes institutions théâtrales sauveront-elles les murs » écrivait Robert Abirached* On peut imaginer, dans le silence tonitruant du ministre de la Culture, bâillonné par le covid 19 et par son masque, que les Théâtres Nationaux, les Centres Dramatiques Nationaux, la Philharmonie, les grands musées… survivront à la catastrophe économique. Et encore, les scènes prestigieuses jusque là plutôt bien dotées (jamais assez !) par l’Etat,  comme risquent en effet de perdre l’apport de leurs mécènes. Les milliardaires, chefs d’entreprises  du luxe, trouveront-ils assez d’éclat pour leur image, en subventionnant des festivals incertains comme Avignon  avec des spectacles qui auront réduit la voilure… faute de pouvoir inviter l’élite mondiale de la mise en scène ?

Le Théâtre National de Chaillot

Le Théâtre National de Chaillot

Les grands théâtres pourront sans doute sauver les apparences, avec des salles remplies un siège sur deux par leurs fidèles têtes blanches jusque là préservées du virus. Mais les sorties en groupe des collégiens, avec ou sans masque ?

Mais l’action culturelle, déjà réduite à des effets d’annonce et à des statistiques ? Mais le spectateur moyen qui, précisément, n’a plus les moyens de s’offrir une soirée au théâtre ? Mais les membres du personnel non protégés par un statut ?

Pour les acteurs et metteurs en scène qui n’ont rien, cela ne changera rien et ils feront du théâtre avec leurs propres forces, en espérant le montrer à ceux qui pourraient donner consistance à leurs espoirs. Et ceux qui ont peu, auront du mal à trouver une scène publique où jouer, comme le dit La Lettre des directeurs de théâtres parfois historiques mais toujours sur le fil et risquant plus que jamais, la faillite. Surtout s’ils ne peuvent vendre qu’une place sur deux, pour un public qui, encore un fois, ne fera pas d’une sortie au théâtre, une priorité, surtout quand frappera une crise économique née de la pandémie.

Il ne reste qu’à pleurer dans son masque, à un mètre cinquante les uns des autres…

Les couturières du théâtre Le capitole fabriquent des masques

Les couturières du théâtre Le Capitole à Toulouse fabriquent des masques

Ou  à réinventer des «jours heureux» (on ne va pas laisser l’expression au seul président de la République). Peut-être une utopie, mais si les métiers de la Culture faisaient entendre une voix solidaire ? Une pétition des intermittents et précaires court déjà sur le Net et confirme ce que l’on sait déjà: les métiers de la Culture dont le théâtre, n’échappent pas au sort commun et aux modèles imposés par le capitalisme financier. Et ses représentants s’aperçoivent «par intermittence» de l’énorme importance économique de cette Culture : l’annulation même d’un petit festival -sans parler d’Avignon-  est, on l’a dit (voir Le Théâtre du Blog) une catastrophe pour une ville.

 Mais on oublie vite les catastrophes! Et quelle Région et quel gouvernement veilleront à faire vivre cette vache à lait qui est aussi une précieuse chimère ? Comment rappeler aux gouvernements successifs qu’il faudra prendre en considération les artistes ? Et autrement que sous la forme de menaces comme celles qu’avait brandies Maurice Druon, ministre de la Culture de 1973 à février 1974, sous la présidence de Georges Pompidou. Druon qui avait osé dire à propos des revendications des artistes en mars 73 : «Les gens qui viennent à la porte de ce ministère, avec une sébile dans une main et un cocktail Molotov dans l’autre, devront choisir. » En réaction, le Théâtre du Soleil, le Théâtre de la Tempête, le Théâtre de l’Aquarium, etc. avaient réalisé un formidable Enterrement de la liberté d’expression 22-73-05-manif-comediens-3bavec un grand cortège de comédiens tous vêts de noir battant le glas sur des tambours. (Philippe du Vignal me charge de vous dire que vous aurez toute la série de photos en couleurs qu’il en avait prises mais ce sera après le déconfinement et si vous êtes toujours aussi fidèles au Théâtre du Blog. De ce côté-là, guère d’inquiétude si l’on en juge les récents chiffres de fréquentation. Et merci au passage, dit aussi du Vignal)

 On a envie de dire à tous ces jeunes acteurs sortant des grandes écoles de théâtre : prenez le pouvoir. Celui que vous avez : votre talent, votre  pouvoir de création, votre dynamisme. Faites du bruit. Pas obligatoirement avec du  gros son comme dans les concerts  rock que nous ne retrouverons peut-être que dans un an ! Mais avec du jamais vu, du jamais dit et puisqu’il est question de création, créons. Mais allons-y fort, fabriquons-nous des intelligences collectives à la hauteur. Pas étonnant si, dans les quelques dernières années, les aventures théâtrales qu’on a eu envie de suivre, étaient celles de « collectifs ». Mais surtout travaillons, pensons. Monter sur les planches ou jouer sur une place publique, ce n’est pas se montrer, c’est montrer une parole, une pensée dans la vérité des corps à la fois maîtrisés et libres, étonnés de ce qu’ils créent.

En ces temps de crise, on se met à parler comme ça : par slogans. Ou nous restons au fond du trou : et ce sera comme avant mais encore plus difficile, encore plus précaire, avec moins de théâtre. Mais personne ne s’en apercevra, surtout pas les gouvernements occupés uniquement d’économie et de grande industrie, oubliant encore une fois que le secteur de la Culture pèse autant que celui de l’automobile, et surtout peu gourmands de découvertes et de liberté. Ou nous sortons  -vous sortez-  avec une énorme exigence pour aller voir un théâtre nécessaire. Les compagnies emploient souvent ces expressions : théâtre « dérangeant », « urgent », ou de « résistance ». D’abord, il faudrait que ce soit vrai et que ce théâtre sache exactement à quoi il résiste. Bref, réhabiliter la dramaturgie… Et pour cela, déborder les générations ! Vous, jeunes comédiens sortant des grands écoles (ou pas), aller voir du côté des « vieux ». La crise, tout le monde l’a dit, c’est le moment décisif, la pointe de l’épée (Chrétien de Troyes), qui blesse et fait que l’on peut basculer d’un côté ou de l’autre : c’est l’épreuve de l’amour…

Fatalement, arrive Arthur Rimbaud qui a inspiré -restons au théâtre- au moins Paul Claudel et Bertolt Brecht.  Le poète « arrive à l’inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu’il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innombrables : viendront d’autres horribles travailleurs ; ils commenceront par les horizons où l’autre s’est affaissé ! » C’est déjà du pur Che Guevara, qui, lui, appliquait cette vision au combat : « Le devoir de tout révolutionnaire est de faire la révolution ». Une parfaite tautologie qui nous inspire ces mots: «Le devoir de tout artiste est de faire de l’art ». Pas moins.

Après, on ne demandera pas aux jeunes comédiens et aux artistes en général, un si grand sacrifice. Mais au moins, qu’ils se donnent l’ambition de prendre ce pouvoir qu’ils possèdent. Sinon, il leur faudra essayer autre chose mais ce sera presque aussi difficile en ces temps de crise, au sens cette fois de marasme. C’est peut-être le moment de donner le coup de pied au fond pour remonter à la surface, inventer une nouvelle économie du théâtre, puisque l’ancienne fonctionne de moins en moins bien et que cela risque d’être pire…

Après tout, les pionniers de la Décentralisation théâtrale comme Jean Dasté, Jean Vilar, Roger Planchon, André Steiger, Pierre Debauche… dans les années cinquante et ensuite, ont fait feu de tout bois, y compris en récupérant juste après la Libération, les Chantiers de jeunesse du maréchal Pétain, pour inventer, suivis par l’État, une remarquable économie du théâtre… Qui commence à être à bout de souffle soixante-quinze ans plus tard. L’âge de la retraite, quand même…

Christine Friedel

* Robert Abirached, resté directeur du Théâtre au ministère de la Culture après Jack Lang dirigé par François Léotard en 1986, dans le gouvernement de cohabitation Jacques Chirac, sous la présidence de Jacques Chirac. Ce qui lui avait été reproché…

** À lire La Décentralisation théâtrale, (quatre volumes) de Robert Abirached, éditions ANRATT-Actes Sud-Papiers (1991-1994).

Missions d’artistes, les centres dramatiques de 1946 à nos jours, ouvrage collectif sous la direction de Jean-Claude Penchenat, éditions Théâtrales 2006.

À voir :

Une aventure théâtrale, trente ans de décentralisation, film de Daniel Cling, 2017


Archive pour 1 mai, 2020

Entretien avec Stéphane Delvaux et Françoise Rochais

 

Entretien avec Stéphane Delvaux et Françoise Rochais

Ces artistes internationaux se sont rencontrés en septembre 2015. Lui (alias Elastic), liégeois d’origine, forme de 1986 à 1991, avec son jeune frère, un duo de clowns en Belgique, se font remarquer et parrainer par Annie Fratellini.  Puis en 1992, Stéphane Delvaux quitte le duo et se lance dans « un seul en scène » avec un nouvel univers, complètement visuel, mais toujours sous le pseudonyme d’Elastic: il joue de l’élasticité de son visage et de son corps et crée un personnage burlesque attachant. Primé lors de différents festivals d’humour, il fait aussi quelques apparitions télévisuelles à  la RTBF et à  TF1, et se fait remarquer par le Cirque du Soleil. Depuis 2001, Elastic joue dans toute l’Europe son The Gag Man.

 Puis en 2005,  Stéphane Delvaux  crée un spectacle pour la salle Artisto ! et le personnage d’Elastic emporte le public durant plus de quatre-vingts minutes dans une suite de numéros de cabaret excentrique et de poésie. Elastic est invité dans l’émission de télévision Le plus Grand Cabaret du Monde sur France 2. L’année suivante Patrick Sébastien lui propose la première partie de son spectacle au Casino de Paris. La  profession lui offre une ovation debout au festival d’Angers  et il jouera ensuite au  Crazy Horse à Paris, mais aussi au Japon. Il y a cinq ans, il crée en salle Momento !  qui eut un grand succès au festival off d’Avignon. Il obtiendra de nombreuses récompenses dans des festivals internationaux de cirque: Saint-Paul-Lès-Dax,  Les Mureaux et le Prix du Président de la République à Massy avec sa compagne Françoise Rochais et L’éléphant de Bronze, aussi avec elle, au festival International du Cirque Nikulin de Moscou. Et cette année  trois prix à celui de de Monte-Carlo.

Elle, a été initiée au jonglage à huit ans et se fait remarquer à dix!  Elle acquiert au long de sa scolarité de l’expérience et continue à faire de la scène régulièrement.

Photo Eric Rochard

Photo Eric Rochard

Elle remportera ensuite de multiples récompenses, notamment une médaille d’argent au festival mondial du Cirque de Demain en 1989 à Paris. En 1991, le bac en poche,  devient professionnelle et en 1995, obtient la médaille d’or à Las Vegas ( deuxième femme en cinquante ans!) Françoise Rochais inscrira son nom au Guinness World Record pour un jonglage avec sept bâtons en 2000 et détient toujours ce record… Elle obtient une reconnaissance internationale notamment en travaillant au Wintergarten de Berlin, au Hansa Theatre d’Hambourg mais aussi en Chine, au Japon, etc. 

Leurs univers se sont alors fondus en un quand ils ont créé Elastic, un personnage burlesque, loufoque et un peu fou qui rencontre Francesca, une princesse du jonglage. Elastic veut prouver au public qu’il est un grand artiste en employant différentes techniques de cirque et de music-hall. Mais son assistante Francesca accentue le côté burlesque du spectacle et son côté amateur  mais  se révèlera, à la fin, être une plus grande artiste que lui. Le spectacle se termine à la Chaplin avec un happy end où ils tombent amoureux l’un de l’autre, à la scène comme à la ville. Leur dernier spectacle, créé en 2018, est une comédie visuelle El Spectacolo ! où on découvre comment un pseudo grand artiste, assisté d’une pseudo assistante, vont malgré eux transformer, un pseudo grand spectacle, en un tourbillon de moments déjantés, cocasses et maladroits à souhait.

Photo Eric Rochard

Photo Eric Rochard

 

 » Il y a la magie, dit Elastic,  qui fait partie du monde de l’illusionnisme, mais aussi celle qui « touche les cœurs » et celle du jonglage omniprésente pour nous à condition qu’on l’utilise sous différentes formes. J’ai surtout été influencé par le cirque, le music-hall, le cinéma muet, le burlesque et le monde du clown moderne. Et Françoise, par le jonglage. J’ai la chance d’avoir beaucoup d’amis dans le monde de la magie et j’aime dans cette discipline actuelle ou plus ancienne, que l’interprète illusionniste apporte une part artistique et créative dans les techniques qu’il utilise.

« On voit malheureusement très souvent les mêmes numéros, copiés-collés avec les mêmes gestes et les mêmes musiques. Il est plus intéressant de réfléchir sur la technique et les effets, même communs, pour qu’ils deviennent quelque chose d’unique et nouveau. Cette appropriation personnelle de l’artiste  va lui permettre d’élever sa discipline et de construire une personnage singulier. En détournant ainsi les effets  du répertoire, le public se retrouve devant un numéro tout neuf  dont il ne reconnait pas les techniques employées quand elles sont astucieusement détournées. »

Sébastien Bazou

A voir :site d’ Elastic & Francesca. A lire:  Artisto ! d’Elastic.

 

 

 

 

 


 

Des appels en tout genre…

 

Des appels en tout genre…

Cela bouge un peu partout en France dans le domaine du spectacle sévèrement touché par cette crise sanitaire sans précédent, même si notre pays (mais nous avons la mémoire courte!) a déjà connu la grippe asiatique -environ 25.000 morts en 57-58 . De cette mobilisation qui a parfois des airs joyeux de mai 68, naîtra sans doute une autre façon de concevoir le spectacle. Et les artistes comme les lieux de spectacle subissent ou vont subir dans les semaines à venir une diminution drastique de leur activité et de leurs finances.

Tous les grands festivals sont annulés: on attend des nouvelles de celui d’Aurillac mais on voit mal comment, dans cette petite ville charmante mais aux rues étroites, la Préfecture donnerait l’autorisation au  public et aux artistes le droit de se rassembler, de manger le plus souvent dans de petits cafés ou restaurants, de dormir dans des tentes serrées les unes contre les autres dans des campings officiels ou sauvages. Et on voit mal aussi comment la S.N.C.F arriverait à gérer avec les mesures-barrière actuelles, cette augmentation annuelle de voyageurs souvent venus de toute la France à la fin du mois d’août… Bref, c’est une politique locale sur le plan socio-économique que, comme ailleurs, la ville d’Aurillac et le département du Cantal devront sans doute revoir… Comme à Avignon, cette petite semaine est d’un apport financier non négligeable pour toute l’agglomération.

Mais, et cela quelle que soient les dispositions finales prises par le Gouvernement pour cet été, les festivals et le théâtre français dans son ensemble, qu’il soit en plein air ou dans les  salles, vont devoir évoluer très vite. Les jeunes gens, récemment sortis des écoles ou plus âgés, inventeront d’autres formes artistiques avec, on l’espère peut-être plus de solidarité dans le milieu du spectacle…  Le plus souvent inspirées du théâtre de rue dont le Théâtre de l’Unité aura été le précurseur il y a déjà une cinquantaine d’années. Par exemple, Léna Bréban mettra en scène un cabaret devant des E.P.H.A.D.,  un spectacle produit par L’Espace des arts-Scène Nationale de Chalon-sur-Saône.

Et il y a de nombreux  appels collectifs comme celui, entre autres  de la Coordination des Intermittents et précaires et  celui né en Occitanie avec un texte rédigé en commun le 27 avril et déjà signé par quelque 900 structures de production, diffusion, formation, insertion professionnelle, compagnies, artistes et techniciens indépendants, présents sur l’ensemble du territoire occitan pour la refondation d’une politique publique de la Culture.

Philippe du Vignal

Une action ce 1er mai

La Coordination des Intermittents et Précaires propose une vidéo  avec des intermittents du spectacle mais aussi de l’hôtellerie et de la restauration, tous condamnés à la pauvreté. « Les mesures d’urgence que nous réclamons, disent-ils, ne sont pas discutables mais vitales. »

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https://youtu.be/EX1aI8ElliA
Page Facebook “Luttons pour ne pas mourir” :

https://www.facebook.com/LPPM2/

Appel collectif en Occitanie, pour la refondation d’une politique publique de la culture

  »À l’heure où, dans notre région comme partout, la crise sanitaire révèle les limites d’un modèle marchand appliqué à tous les secteurs d’activité, cet appel émanant d’acteurs et d’actrices de la culture en Occitanie, n’a pas pour but de réclamer sa part dans les décisions à venir, mais de prendre part aux réflexions collectives qui s’imposent. (…)carteweb_2019_b

« Mais depuis une dizaine d’années, la promotion progressive et agressive d’une logique de rentabilité, rongeant l’ensemble des politiques publiques, ne s’est pas arrêtée davantage aux portes des salles de spectacles qu’à celles des hôpitaux, des écoles, des exploitations agricoles ou des transports. Il nous paraît donc moins digne aujourd’hui de défendre la sauvegarde de cette exception que de travailler, avec d’autres, à transformer la règle commune.
La raison artistique, comme les autres (médicales, éducatives, agricoles…) a sa singulière nécessité. Elle crée, à travers ses pièces, ses musiques, ses danses, ses images, ses ateliers, des formes où se travaillent nos sensibilités, où se réfléchissent nos histoires, où se questionnent nos contradictions, où se pensent nos expériences collectives. C’est là sa fonction, qui n’est ni strictement utilitaire ni de pur divertissement. Nous demandons que ces raisons soient remises au centre, car ce sont elles qui nourrissent nos pratiques, et non leur attractivité touristique, leur supplément d’âme ou leur indice de performance. (…)
On parle beaucoup, ces temps-ci, du Conseil National de la Résistance et, en termes de politiques culturelles, on revient aux aventures fondatrices de la décentralisation. Dans les deux cas, il y eut moins d’union que de combats pour que les politiques publiques d’un pays se tiennent à la hauteur d’une histoire inédite, à l’écoute de l’intérêt général. Le temps ne connaît pas la marche arrière et l’Age d’or n’a jamais existé. Mais nous avons sous les yeux un âge de fer, et nous sommes aujourd’hui à la croisée des chemins.
Va-t-on encore une fois, dans cette période de crise, procéder à une austérité sélective, se soumettre à l’impératif de la croissance à retrouver, et sacrifier à l’urgence du moment des pans entiers des politiques publiques ? (…)

 Mais cela ne se fera pas sans une volonté politique qui affirme son soutien sans faille et pérenne aux missions publiques de la culture. Cela nécessitera de nouveaux moyens, laissés au soin de ceux qui, depuis des années, déploient une expérience de leurs métiers et de leur art. Pour ce secteur, comme pour les autres, il faudra bien se décider à inverser la maxime productiviste. »

#urgenceculture
#refondationculture
#culturepublique

 

Des Etats généraux pour le off d’Avignon?

Cela bouge aussi de ce côté-là! L’AAFA, (Actrices et Acteurs de France Associés), les E.A.T. (Écrivains Associés du Théâtre), les Sentinelles, une fédération de compagnies professionnelles, le SYNAVI (Syndicat National des Arts Vivants) ont appelé à la réunion d’Etats généraux du off d’Avignon menacé à l’horizon même 2021. Les compagnies sont déjà exsangues: incapables de payer les salaires, rembourser des emprunts et sans véritable perspective d’avenir.  Comme Alain Timar, le directeur du Théâtre des Halles à Avignon l’a bien vu (voir Le Théâtre du Blog), il y aura un avant et un après cette crise. Et les festivals off et in d’Avignon mais aussi les autres devront trouver un nouveau modèle socio-économique…  A quelque chose, malheur est bon et cette crise sanitaire aura été au moins le révélateur efficace… d’une dérégulation qui ne pouvait perdurer très longtemps. Certes la Ville d’Avignon comme le département du Vaucluse en auront profité mais c’est maintenant au Ministère de la Culture de jouer son rôle et de proposer des solutions au lieu d’être aux abonnés absents…

Philippe du Vignal

 

« Ce festival creuse sa propre tombe. Soumettre le travail des compagnies à la loi de l’offre et de la demande engendre trop d’inégalités et trop d’incertitudes, de tout ordre. Il pousse à prendre des risques démesurés, accentués par la pression croissante d’une bulle immobilière incontrôlée qu’il contribue à développer. La course au profit fait s’envoler tous les prix des locations des théâtres, logements, matériel technique, prix des places, alimentation, transports, ne cessent d’augmenter, mettant en péril d’effondrement le fragile édifice. »

Photo X

Photo X

« Comment se fait-il qu’aucune mutualisation des pertes ET des profits n’ait été mise en place ?Comment se fait-il que nombre d’artistes, de techniciens, de saisonniers et d’emplois précaires ne soient pas, ou soient si mal rémunérés ? Nous appelons à des États Généraux du Festival Off d’Avignon qui auront pour but d’interroger le modèle économique du off et de proposer des mesures concrètes pour le faire évoluer. Les idées ne manquent pas. (…)

Nous appelons l’ensemble des organisations impliquées dans le festival à nous rejoindre Adami, Sacd, Spedidam, Audiens, Congés Spectacle, A.F.D.A.A.S… les partenaires sociaux: syndicats, fédérations, organisations professionnelles, associations de commerçants, etc. Nous appelons les programmateurs et les réseaux de diffusion à nous rejoindre et la direction du In à nous rejoindre. Nous appelons les pouvoirs publics (Mairie, Conseil Général, Conseil Régional, Préfecture, D.R.A.C., Direccte, Ministère de la Culture, Ministère de l’Education Nationale, etc.) à soutenir ces Etats Généraux et à y participer.

Nous invitons l’association Avignon Festival et Compagnies à s’impliquer pleinement dans l’organisation de ces Etats Généraux, avec impartialité et dans la concertation, comme elle en a démontré la volonté depuis quelques mois. Le festival off n’appartient à personne, il nous appartient à tous. C’est tous ensemble que nous inventerons un festival plus juste, plus fraternel et, dans le même temps, faisons en le pari, un festival encore plus créatif et plus beau. »

 

Marie-Agnès Gillot

Un texte de Marie-Agnès Gillot, lu par Augustin Trapenard, le 30 avril à Lettres d’intérieur sur France-Inter

La danseuse-étoile nous offert ce beau texte où elle nous parle de son corps aujourd’hui confiné. Nous avons croisé plusieurs fois Marie-Agnès Gillot depuis sa retraite de l’Opéra de Paris, (voir Le Théâtre du blog). Elle devait les 13 et 14 mars, dates fatidiques, danser trois chorégraphies de Roland Petit, Brigitte Lefebvre et Carolyn Carlson à la Seine Musicale…

Jean Couturier

Houlgate, le 29 avril,

Mon Doux, mon tendu, mon athlète, mon esthète et mon être. Mon cher corps, je tenais à t’expliquer le pourquoi de mon délaissement récent. Je suis confinée à l’extérieur de toi car je dois achever des tâches qui ne sont pas de mon ressort. Des tâches quotidiennes et indispensables. Mon bar est devenu ma barre, mon radiateur, mon tuteur. J’utilise plus le fouet électrique que je ne fais de fouettés. Pour la première fois ,tu n’es pas ma priorité. Tu n’es plus mon art. Il n’y a plus d’art. Il y a la vie.

Photo Virginie Le Duault

Photo Virginie Le Duault

Sache que je ne t’ai jamais pour autant oublié, ni même vraiment délaissé. Je t’ai juste mis en suspens. La suspension, c’était notre atout de couple à toi et à moi, mais là, c’est la tension qui a pris le dessus. Je m’excuse auprès de toi. Puis je m’assouplis de nouveau sous tes ordres, sous tes éclairs pour un ou deux moments d’abandon. Furtifs.

Je ne suis pas surentraînée comme ces guerriers de l’espace confiné qui connaissent vraiment l’empoisonnement moral et physique de l’enfermement au long terme. Je suis provisoire. Nous nous reverrons un jour ou l’autre et nous retournerons à nos routines indispensables. J’aimerais te bander, te surprendre, te tournoyer, t’envoler mais aujourd’hui, je ne t’envie pas, je ne te ressens plus. Mon âme peut-elle aller vers une physicalité morale? Depuis quand la pensée de ce que l’on veut, toi et moi, est-elle devenue incontrôlable? Qu’en est-il de notre alchimie ?

Vais-je perdre ou retrouver ma flemme? Est-ce perdre ou retrouver la flamme? Ou l’inverse ? Je le pense sûrement. J’ai toujours cette peur d’être feignante ce qui, pour moi, équivaut à l’ennui. Cela vient de ressortir, sans revenir. Fulgurance effrayante d’une nature humaine bien enfouie.

Ma perception du temps a beaucoup poussé comme notre fleur de vie. Ma conscience et ta présence se passent toujours en temps et bientôt un nouveau temps présent se présentera à nous. Ma chair et tes grands airs ne feront bientôt plus qu‘un. Nos mouvements et notre temps ne feront bientôt plus qu’un. Nous irons au combat ensemble. Nous tomberons et nous nous relèverons. Et 5, 6, 7 et 8… Porté, plié, arabesque, fouetté… Et 7, et 8… Pas de bourrée, chassé, jeté, pirouette…

Mes pointes, mon vieux tee-shirt, le miroir où me projeter de nouveau. Ce miroir parfois cruel, aujourd’hui absent, sans lequel mon ombre est mon seul reflet, ma seule réalité perçue. Ce sera long et fulgurant. En ce temps présent, j’adopte la douleur physique pour m’accepter et te dépasser, même si ce n’est qu’en rêve. Ma science contient mon cœur.

Mon Doux, mon tendu, mon athlète, mon esthète et mon être. Mon cher corps. Je t’aime toujours. Attends-moi. Je reviens.

Marie-Agnès Gillot

https://www.franceinter.fr/emissions/lettres-d-interieur/lettres-d-interieur-30-avril-2020

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