Robert Cantarella et la voix des autres

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Robert Cantarella dans Faire le Gilles

Robert Cantarella et la voix des autres


Le metteur en scène a découvert la voix de Gilles Deleuze en restituant dans Faire le Gilles les leçons du philosophe, mot à mot grâce à une oreillette (voir Le Théâtre du Blog). Il raconte cette démarche originale qu’il a adapté pour transmettre et penser le jeu de l’acteur. Et qui, dit-il, a fait des émules… Voici l’intégralité de son texte.

Mireille Davidovici

Copier et jouer

 « Il  y a neuf ans, je tentais pour une première fois de dire à haute voix ce que j’entendais. Avec des oreillettes, je copiais une voix. Je suivais les cours enregistrés de Gilles Deleuze en les jouant sur les lèvres puis en les disant à haute voix.  J’entamais, sans le savoir à ce moment-là, la reproduction vocale de ses séminaires. Je ne pensais pas donner naissance à des manières de transmettre, à des façons de penser le jeu de l’acteur autrement. 
 Avant de faire du trafic des corps et des voix, ma passion et mon métier, les voix enregistrées étaient les fantômes vocaux qui permettaient de fructifier mes imaginaires. Avec des prolongements, des architectures, des suites comme je pouvais le comprendre en musique. Je me défaisais en écoutant la voix des autres, puis me recomposais, autrement. 
Le surgissement de l’autre par la voix m’altère, me rend fragile, me différencie, me met hors de moi, loin de moi.
La voix des autres me fait tomber dans autrui et me défait, enfin. La voix m’ouvre, l’image me cautérise. Déjà, encore enfant, lorsqu’on m’a prescrit de faire une radio à cause de poumons peut-être défectueux, je n’entendais dans ce mot que la bande-son qui m’alimentait en images, en pures fréquences auditives. J’étais peuplé de ces voix parlantes dans un poste et je pensais que c’était celles qui me diraient ce dont je souffrais. La radio me soignerait par la voix. 
Je mis peu de volonté à vouloir faire une différence entre les deux types de techniques, celle qui me donnait accès aux voix me plaisait trop pour rendre étanche deux machines avec un même mot. Je voulais que la radiographie soit l’écriture des images vocales, un point, c’était tout. Depuis les voix me font sortir du rang de mon sillon vocal. Quelle tristesse que de se penser seul avec une mélodie verbale qui mourra avec le reste du corps comme caisse de résonance et de raisonnement. 

Donc, j’écoute et j’aime imiter, faire comme si. Je ressens les puissances d’une voix. J’aime y puiser une essence, faite d’accentuations, de grains, de souffles, de cristaux de salive, d’attaques de crêtes, de glissades inutiles.  Je ferme les yeux et un spectre sort de la terre mate du corps émetteur, il confie sa solitude, il habite solitairement un paquet de chair depuis 20 ans, 40 ans, 60 ans, 85 ans. La voix de l’autre était une aspiration qui est un effet de souffle permettant à une voiture de se laisser guider par celle qui la devance pour ne plus réfléchir provisoirement à la destination, ou tout au moins à une conduite volontaire, c’est un relâchement de la décision et de la direction. La voix m’aspirait, je me laissais faire.  Par exemple, j’écoutais Laure Adler dans Les Nuits magnétiques, l’émission d’Alain Veinstein j’ai vingt ans, sa voix me dépose ailleurs, loin de mon assise. 
La voix d’Antoine Vitez fera un effet de déplacement équivalent. Je me souviens de son aspiration inspirante, de ses jetés de mots qui, sans doute avaient du sens mais surtout du son pour moi. Je peux le refaire, le rejouer, repasser par sa voix pour penser, parler, et en le refaisant être en train de devenir. J’ai des idées de lui qui viennent en moi. 
Et aussi me voilà dans la voix de ma mère, les idées sous forme de coulées de mots, d’interjections, me font dire à sa place ce qu’elle pense. Elle est morte, sa voix passe sur ma radio. En écoutant, en me laissant emprunter par la forme d’une voix de l’autre, je fuis. 
J’écoute des nuits entières des voix. Je commence à sentir les datations, les placements, les histoires de chaque vocalise.Je vieillis.  Entre temps, je travaille avec des actrices et des acteurs. Je dirige, quel mot idiot, des corps parlants. En réalité je me fais diriger, ou plus exactement je me laisse aller aux sons qui me pensent et me poussent à penser. 

J’écoute les voix passées, d’acteurs, de penseurs, de corps morts depuis longtemps. Je commence à comprendre que, par la voix, je peux entrer dans la pensée-souffle du corps manquant. L’esprit dit, parlé, enregistré est un trésor qui reste à imprimer vocalement, à être emprunté, comme un cimetière vocal en d’attente d’être réveillé provisoirement. 

Un groupe de travail s’organise au Cent-Quatre à Paris pour m’accompagner dans le chantier des éditions de pièces de théâtre. A l’I.N.A., je choisis Le Prince de Hombourg mis en scène par Jean Vilar,  La Danse de mort mis en scène par Claude Régy, et Electre mis en scène par Antoine Vitez. Nous copions les voix de Maria Casarès, Alain Cuny, Gérard Philipe, Jean Vilar, Jeanne Moreau, Georges Wilson, Valérie Dréville, Evelyne Istria, et nous découvrons un continent… En écoutant, je reproduis les sons entendus sur mes lèvres.  Les lèvres jouent le jeu de se prendre pour l’autre. Elles me parlent et je ne sais pas ce que je dis mais c’est bon de se laisser parler. Le bonheur de l’entame est celui de se laisser parler par l’autre. Caresse dans le sens de la voix, il suffit de se laisser aspirer et peu importe la destination, on parle, ou, il parle comme il neige ou il pleut. 

Puis la voix de Gilles Deleuze devient une chambre d’écho. Sans doute mon peu de connaissance en philosophie et mon parcours si éloigné des études universitaires font que je n’ose pas le comprendre, alors je laisse flotter la prise sonore pour jubiler du fil de l’eau de sa voix de graviers, et de chemins. 
Je suis toujours complexé, son intelligence a la forme d’un mouvement ininterrompu. J’en écoute d’autres. Lacan me fait sourire, car je l’entends s’enfouir lui-même dans le plaisir de sa diction claire sans aucun doute, pour nous mettre hors d’état de le suivre avec le bonheur d’une expédition en pleine friche.  Foucault cisaille, organise les sens à coup de dentale puis d’aération de voyelles, on visite l’organisation de sa pensée par la mathématique des labyrinthes métalliques de sa voix. Barthes, dont l’onctuosité matièrée de tact, saisie la proie du sens pour la laisser toujours humide, filante, instable, pourtant apaisée. 

J’écoute et crois comprendre. Dans la voix de Gilles Deleuze, pas de prétention à augmenter le pouvoir des vocables, pas d’idées cachées sous les mots, mais le balancement régulier, joueur, d’un déhanchement nécessaire pour que la pensée, comme pour la marche, puisse avancer. Une allure de vache, dont il aime tant la rumination.

Je dis Gilles Deleuze et je deviens, mais sans arriver nulle part précisément, ou plutôt sans avoir anticipé la destination.  Jamais parvenu, toujours instable, heureusement insatisfait. Je fais le Gilles, je fais l’idiot, je me laisse prendre par la voix, c’est sensuel, sexuel, abstrait, pratique et chamanique.

Michel Corvin qui venait voir avec régularité toutes les reproductions des cours de Deleuze à la Ménagerie de Verre, puis à la Cinémathèque française de Paris, me dit : « Je ne comprends toujours pas ce qui se passe, mais peut-être que ce qui se passe est précisément ce qui doit ne pas se retenir chez l’acteur. » Je devine ce qu’il dit car il parle en devançant l’auditeur et il faut sentir sa pensée comme une poussée du sens, donc je lui réponds ce que je sens est la coulée d’un esprit qui provisoirement prend place dans ma gorge, dans mon appareil phonatoire pour revenir à l’air, alors lui:  » Mais le théâtre ne sert qu’à ça, faire remonter les fantômes à la surface, tu sais que ce dont je me souviens du Prince de Hombourg ?  » Moi non et lui, c’est le son de l’épée de Gérard Philipe qui tape sur le sol et sa voix qui grince et envoûte. 
Ce décollement de l’adhérence entre le sens et le son fait devenir fou. Fou d’être l’autre par la voix, qui, refaite, augmente la force des idées.  Des idées sans corps propre, des idées en sons devenu du soi parlant. 
Refaire la voix, quel verbe utiliser ? Copier est impropre, il n’est pas question de chercher une identité exacte, imiter est faux, car la tension n’est pas de se faire passer pour le corps de la voix manquante. J’aime le verbe: éditer, un peu pédant sans doute, mais quand je passe par la voix d’un autre, j’en fais une édition provisoire, volatile. 

Cela devient un exercice, un apprentissage, je demande à des actrices et acteurs, amateurs ou professionnels, d’éditer des voix fantômes, de prêter leur physique. La levée d’un corps est immédiate. En éditant une voix, il ou elle se transforme en autre chose, en un tiers chose qui prend place. Et l’interprète devient alors un rapport entre deux moments. L’originel, c’est-à-dire la voix enregistrée, et le parleur. L’interprète est une voix prêtée pour un temps, servant d’intermédiaire à une parole sans corps. L’acteur ne disparaît pas, il ne surparaît pas non plus, il devient. En étant l’un puis l’autre, sans se décider, sans signer, mais désirant faire la navette du sens entre un corps et un son. 

En travaillant et en côtoyant des acteurs exceptionnels, j’ai pris conscience qu’un acteur édite un texte en le jouant. Il lui donne forme, il informe le texte en voix et en corps. L’édition vocale est la signature singulière, inédite, d’un interprète. Depuis je continue et suis heureux de voir que la manière de se laisser inspirer par les voix, est devenue une étude de jeu qui fait des adeptes.

 Robert Cantarella

Par ailleurs le metteur en scène propose des lectures et nous donne rendez vous sur sa page facebook

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  www.robertcantarella.com

 


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