Quoi, on passe une soirée…

Quoi, on passe une soirée…

 

Sidonie-Gabrielle Colette dit Colette

Sidonie-Gabrielle Colette dit Colette

« Je me demande à moi-même, ayant vu les pièces gaies de la saison, si la gaîté française ne va pas mourir de son propre rire…Indulgent, un de mes voisin disait, en sortant du théâtre : « Quoi, on passe une soirée… » Oui ? Mais y en a-t-il beaucoup, dans une salle, de ces résignés, ces abandonnés d’eux-mêmes, pour qui l’essentiel est de laisser fuir le temps, de regarder, immobiles, quelque chose qui bouge à peine, de rire par veulerie et approuver par détachement ?
Pour moi, une soirée est une tranche de temps pleine encore d’espoirs, de possibilités merveilleuses. C’est trois heures, quatre heures, des centaines de minutes, un sable précieux… Bonne ou exécrable, je l’accueille, pourvu qu’elle supporte, emporte, son poids, son volume et sa saveur.
L’ennui a du moins son amertume, et me la laisse aux lèvres. Mais qu’est-ce qu’une soirée théâtrale qui libère à minuit une foule incertaine, point courroucée d’avoir sondé le mou, le prévu, le facile, gorgée de lieu commun, d’aphorisme douceâtre et de quelle désinvolture, de quelle légèreté… Ni courroucée, ni même ennuyée, car M. P… ne manque pas de métier, n’est pas maladroit. »

C’était vous l’aviez peut-être deviné,  un texte étonnant… Sidonie-Gabrielle Colette dit Colette, sur les risques du métier de critique. À l’attention des metteurs en scène et des compagnies : il ne suffit pas d’avoir « du métier ». Au centre du théâtre, il faut que quelque chose se passe. Mieux, qu’elle se produise, bref, se crée: on ne cesse de parler de création!  Du nouveau, du jamais entendu, de l’inédit, même quand il s’agit des classiques. Pas de l’original pour de l’original, mais une pensée, en paroles, en gestes ou en objets ou les trois à la fois, et même les quatre en comptant l’espace.

 Une rencontre plus ou moins brutale par le rire, la gêne, pourquoi pas la colère, avec ce que l’on vit et qu’on ne discernait pas aussi clairement avant cette rencontre théâtrale.

Voilà le travail : créer des évidences, même minuscules, mais justes et éclatantes. Allez, on y va ?

Christine Friedel

*Colette, 19 mai 1935, in La Jumelle noire, collection Bouquins, tome III. 

 

 


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