Un nouveau départ pour Théâtre Ouvert

 

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Nouveaux locaux avenue Gambetta Paris 20e © Christophe Raynaud-Delage


Un Nouveau départ pour Théâtre Ouvert

Les cartons s’empilent dans les couloirs et jusqu’aux abords de la scène, et l’équipe sur le départ s’affaire au classement des archives comme au démontage de tout l’équipement scénique. Théâtre Ouvert termine ces jours-ci son aventure à la Cité Véron. Micheline et Lucien Attoun y avaient niché leur expérience unique au service des auteurs et de la création contemporaine, dans ce qui fut autrefois le perchoir du Moulin Rouge. L’espace était peu orthodoxe, les bureaux minuscules et le hall, un peu un enfer pour tous ceux qui attendaient debout l’ouverture de la salle. La Locomotive, une boîte de nuit située juste en dessous, laissait parfois  passer ses transes musicales. Le voisinage n’était pas facile. Heureusement, les mânes de Boris Vian veillaient  et cet ex-voisin fut sans doute l’ange gardien qui démina bien des conflits, y compris avec le Ministère de la Culture….

 


Combien de rencontres, créations et histoires d’amour sont-elles nées au bar de Théâtre Ouvert ? On ne le saura jamais. On était peut-être un peu dans l’entre-soi : reproche facile, vu l’exiguïté du lieu. Il vaudrait mieux parler d’une famille, construite au fil du temps et sa directrice Caroline Marcilhac a su ouvrir la scène aux auteurs de la Francophonie. Aujourd’hui, après quatre ans de marathon judiciaire avec le Moulin Rouge, propriétaire du lieu, Théâtre Ouvert s’embarque pour un espace plus conforme à ses besoins, dans la salle jusque là occupée par le TARMAC, 159 avenue Gambetta. On pourra épiloguer sur la façon dont fut évincée son équipe par le Ministère de la Culture, rarement élégant dans ce genre d’affaires. Il avait déjà procédé avec brutalité quand Catherine Anne avait été évincée du Théâtre de l’Est Parisien. L’histoire se répète, sans que personne n’en sorte grandi…

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Sous la coupole, Cité Véron

En attendant la réouverture, Théâtre Ouvert reprendra son itinérance dès la rentrée, grâce au soutien complice d’Hortense Archambault qui lui offre la salle Christian Bourgois de la MC93 à Bobigny. Caroline Marcilhac, avec le soutien de la Mairie du XXème, va aussi investir un local près du chantier, ce qui lui permettra de rassembler son équipe et les auteurs associés à cette période (entre autres, Guillaume Caillet, Charlotte Lagrange) et seront proposés au public des ateliers, visites de chantier, laboratoires d’écriture…

Caroline Marcilhac rend les clefs de la Cité Véron le 30 juin. N’en doutons pas, cette expérience donnera à Théâtre Ouvert un nouvel élan, en compagnies des auteurs, des artistes et des spectateurs.  Elle pourra alors mettre en jeu la question n° 10 qui orne encore le mur du bar : « Le même théâtre, dans un autre théâtre, ça reste le même théâtre ? »

 Marie-Agnès Sevestre


Archive pour juin, 2020

Livres et revues

Inconditionnelles de Kate Tempest,  traduit de l’anglais par Dorothée Munyaneza

images-5Dramaturge, chanteuse, poétesse et rappeuse, Kate Tempest, née en 1985 à Brockley dans la banlieue  de Londres, s’est imposée comme « la voix unique de notre époque » selon The New York Times.. Après le succès d’Everybody Down en 2014, elle a enregistré deux ans plus tard Let Them Eat Chaos puis en 2019  The Book of Traps and lessons. Dans Inconditionnelles ( 2015), Chess et Serena codétenue et son amoureuse partagent  une cellule dans une prison… Chess chante et cela agace les autres détenues : Doreen lui demande de « fermer sa gueule ». Serena qui a pris quatre ans pour vol, lésions corporelles et trafic de stupéfiants, obtient sa liberté conditionnelle. Du coup, elle et Chess perdront leurs repères. Serena craint de ne pouvoir être une bonne mère pour ses enfants :« Comment suis-je censée leur apprendre quelque chose, quand tout ce que j’ai vécu n’est que violence et effroi ?» Rien ne leur manque en prison mais Serena avoue qu’elle aimerait « faire la bringue. Le ciel. Cuisiner. Courir. Les trucs qui poussent. Se balader… »

FD569AF4-5167-4778-83DF-6F3564DB76D3Pour s’évader et vivre malgré tout, Chess chante et écrit des chansons. Meurtrie, elle fait un retour sur sa vie, le crime qu’elle a commis, sa fille de treize ans et compose une chanson pour elle. Elle joue sur une boîte à rythmes apportée par Silver, une productrice au passé sombre, animatrice d’ateliers en prison. Micro, ordinateur et boîte à rythme : il s’agit pour l’intervenante et musicienne d’apprivoiser et de redonner confiance à l’artiste : «J’ai samplé un peu de piano et de guitare hier soir. On peut découper les accords et déconner un peu avec les sons. Ca va être amusant, crois-moi. Et après qu’on aura créé quatre ou cinq chansons, on mixera les morceaux et on fera un CD. Puis à la fin des cours, on fera un petit concert dans la salle de prières, et tout le monde applaudira, et ça sera fini…Je vais te créer une boucle et tu pourras écrire quelque chose par-dessus pour la semaine prochaine. »

 Dans sa quête de rédemption par la musique, Chess n’aurait jamais imaginé être rattrapée par son passé, face à un homme qui la renie: « L’amour m’a mise sous les verrous,/L’amour m’a menottée. /Je ne pouvais pas sourciller, /Je lui appartenais. /Je commençai à croire, /Qu’il était comme un dieu. /Je me suis enfermée pour lui, /J’en ai perdu mes envies…/ Une fois le jour venu, / Les sirènes dans la rue / Et lui, en tas à mes pieds étendu./Il avait l’air si doux tout à coup,/Comme endormi/ Couchée à ses côtés/ J’ai attendu les condés./ J’ai pris vingt-cinq piges : plus que mon âge…/ Les cinq premières étaient sévères, /Les cinq suivantes, un enfer, /Ma gamine grandit/ Sans sa mère ni son père. »

 Violences conjugales et étreintes amères, l’impensable s’est produit pour en finir. La tension de cette pièce aux échanges acérés, en équilibre entre drame et comédie, ne faiblit pas. Chess désire avant tout s’adresser à sa fille. « Tu me manques tant. / Que fais-tu maintenant ?/Tu édifies mon âme. /J’ai démoli nos vies. »

 Il y a dans Inconditionnelles des  partitions originales de Dan Carey et Kate Tempest dont les paroles disent tout l’espoir qui reconstruit l’être et qui ne ferme pas la porte à une possibilité de se revoir. Une pièce nette et vivante à l’extrême et investie par une musique à poigne.

 Véronique Hotte

 La pièce est publiée chez L’Arche Editeur. 15 €.

Adieu Marcel Maréchal

Adieu Marcel Maréchal

Le comédien et metteur en scène est mort hier chez lui à quatre-vingt trois ans. Très jeune, il avait fondé le Théâtre du Cothurne à Lyon où il dirigea ensuite le Théâtre du Huitième, il avait engagé des acteurs inconnus à l’époque comme Bernard Ballet, Pierre Arditi, Maurice Bénichou  Marcel Bozonnet et avait réussi à faire venir- excusez du peu- Mick Jaeger, les Who et les Pink Floyd.

 Nommé directeur du Gymnase à Marseille, il y créera ensuite en 1981 avec son ami et bras droit François Bourgat, le Théâtre de la Criée devenu Théâtre National. Et avec lui, il dirigera Le Rond-Point à Paris et à partir de 2001. Et enfin ce lieu itinérant que sont Les Tréteaux de France, jusqu’en 2011, ce qui semblait mieux lui convenir que le milieu parisien.

7800599729_le-comedien-marcel-marechal-ici-le-8-mai-2000-est-decede-a-l-age-de-83-ansIl avait une incroyable énergie et, à chaque fois que nous nous rencontrions, il nous parlait de ses nombreux projets de spectacle. Il aura en effet réalisé plus de soixante mises en scène! Quelquefois même deux par an donc forcément inégales mais il avait réussi à drainer un public populaire qui lui était attaché. On retiendra de lui notamment  des adaptations de romans célèbres comme Capitaine Fracasse de Théophile Gautier, ou Les Trois Mousquetaires d’après Alexandre Dumas qu’il avait joué à Créteil où toute la salle très jeune était emportée par le rythme et une vivacité peu commune des acteurs. Mais aussi Californie, paradis des morts de faim de Sam Shepard  ou encore Falstafe de Valère Novarina d’après Henry IV de William Shakespeare. Il mit aussi en scène des classiques aussi différents que Molière Beaumarchais, Musset, Aristophane ou Tchekhov…

Mais nous le préférions nettement- c’était un bon acteur même s’il avait tendance à en faire un peu trop- quand il jouait lui-même des auteurs contemporains : Fin de partie de Samuel Beckett  ou  Le Cavalier seul de Jacques Audberti qu’il contribua à révéler au public. Ou encore  Badadesques de Jean Vauthier, Cripure de Louis Guilloux. Avec lui, s’en va un des derniers metteurs en scène de ce qu’on a longtemps appelé la “Décentralisation”…

Philippe du Vignal

 

 

Stéphane Lissner quitte l’Opéra National de Paris…

Stéphane Lissner  quitte l’Opéra National de Paris…

opéra Garnier Photo X

L’Opéra Garnier
Photo X

Dans l’éditorial de son programme 2019/2020, il disait vouloir regarder résolument vers l’avenir mais  il ne se doutait pas qu’il serait aussi sombre ! Nommé il y a huit ans directeur délégué, il a choisi de rejoindre maintenant, et avant la fin de son mandat ( en décembre), le Théâtre San Carlo de Naples où il a été nommé en octobre 2019, donc avant les événements préjudiciables à cette grande maison.
Les huit ans de règne de Stéphane Lissner ont connu à la fois de réussites et de polémiques. Côté positif, une forte  hausse du mécénat malgré une succession de grèves dans le cadre du mouvement national contre la réforme des retraites, puis la fermeture de ses deux salles en mars suite à la pandémie de corona virus et l’Opéra de Paris avait jusque là  réussi à garder un bon équilibre financier.
Les grandes voix du lyriques étaient à nouveau au rendez-vous et le public a pu découvrir des œuvres rares et méconnues de l’opéra. Côté négatif, une gestion rendue difficile après le départ brutal de Benjamin Millepied, directeur de la danse, puis une polémique autour du harcèlement des danseurs du Ballet qui a éclaté sous la direction d’Aurélie Dupont, enfin l’affaire de la destruction des cloisons des loges du Palais Garnier. Homme de réseaux,  Stéphane Lissner va  rejoindre une nouvelle institution lyrique italienne, après avoir été à la tête de la Scala de Milan en 2005.

L’Opéra est financé à 40% par l’Etat et à 60% par ses ressources propres mais Stéphane Lissner a vu ces derniers mois faute de recettes la spirale des pertes devenir abyssale et a annoncé en mai sur France-Info qu’il y aurait une perte de quarante millions d’euros et le fond de réserve a beaucoup diminué ces dernières années. Il a donc fallu faire des économies drastiques et annuler trois créations de la saison prochaine…

La scène de l'Opéra Bastille

La scène de l’Opéra Bastille


Sur proposition de Franck Riester, ministre de la Culture, le Président de la République avait prévu la succession de Stéphane Lissner et annoncé en juillet dernier la nomination de l’Allemand Alexander Neef, actuel directeur général de la Canadian Opera Company à Toronto.

Oui, mais voilà, Il n’arrivera  qu’en janvier prochain! Et l’Opéra de Paris est, comme notre pays, en souffrance et sa reconstruction risque d’être difficile. Quand pourra-t-il rouvrir ?

 

Jean Couturier

 

 

 

Ce qui arriva après le départ de Nora et Après Nora d’Elfriede Jelinek

Livres et revues


Ce qui arriva après le départ de Nora
et Après Nora d’Elfriede Jelinek, traduit par Magali Jourdan et Mathilde Sobottke,

 

thumb__300_300_0_0_autoSignificatives, comme le sont souvent les didascalies de cette première pièce d’Elfriede Jelinek, Ce qui arriva après le départ de Nora (1977) publiée dans cette nouvelle traduction :  «La pièce se déroule dans les années vingt. Mais on peut aussi suggérer par les costumes des « sauts dans le temps » surtout dans un futur anticipé. Nora doit à tout prix être jouée par une comédienne acrobate sachant aussi danser. Elle doit pouvoir exécuter les exercices de gymnastique spécifiés, peu importe que cela paraisse « professionnel » ou pas, ce qu’elle fait peut bien avoir l’air un peu maladroit. Elle doit toujours paraître quelque peu désespérée et cynique. » Cette didascalie précède la première de dix-huit séquences qui se passe dans le bureau d’un chef du personnel, badine, tuant le temps, touchant à tout, s’asseyant et bondissant. Nora : « Je ne suis pas une femme qui a été quittée par son mari. Je suis une femme qui est partie de sa propre initiative, ce qui est plus rare. Je suis Nora de la pièce d’Ibsen. A l’heure qu’il est, je fuis les sentiments confus qui m’habitent, en me jetant à corps perdu dans un métier. »

 Le chef du personnel dit à la jeune femme qu’elle doit comprendre qu’un métier n’est pas une fuite mais la tâche de toute une vie. Mais elle envisage plutôt son épanouissement personnel. Et, à la question d’une travail particulier qu’elle aurait pu déjà exercer, elle précise qu’elle s’est particulièrement exercée «aux soins et à l’élevage des vieux, des faibles, des débiles, des malades et des enfants. » Ce à quoi il rétorque :« Ici nous n’avons ni vieux ni faibles, ni débiles, ni malades, ni enfants. Nous disposons de machines. Devant la machine, l’être humain se doit de devenir personne, ce n’est qu’ensuite qu’il pourra redevenir quelqu’un. Pour ma part, j’ai choisi d’emblée le plus éprouvant des chemins pour faire carrière.» Mais Nora poursuit loin son raisonnement et veut passer du statut d’objet, à celui de sujet.

Pourtant, à la séquence 17, peu avant le dénouement où se feront entendre les premiers discours antisémites haineux et les bruits de bottes des fascistes allemands, Nora se retrouve contre toute attente dans une atmosphère de bordel : «Des bas et des sous-vêtements sont suspendus aux barres parallèles. Nora porte un tutu rose ruché et un haut en peluche tigré. Kitsch. Elle est très maquillée. Un homme à moitié nu sort en terminant de s’habiller. Le ministre se déshabille, assis sur un grand lit de satin rose… » Figure majeure du répertoire occidental depuis la création de la pièce d’Ibsen, Nora avait pourtant bien décidé de s’affranchir des codes domestiques bourgeois.

Après avoir quitté le domicile conjugal,  cette femme moderne découvre les machines industrielles. Et son corps se pliera au monde du travail et à la gymnastique. Résistant aux avances du contremaître, elle retrouve les rapports de domination à travers les manigances de la classe dite supérieure qui veut l’utiliser comme appât. Echappera-t-elle à une nouvelle relation amoureuse ? Quel sera le prix de sa liberté ? Après la rupture avec son époux Torvald Helmer et son départ du foyer familial, Nora est embauchée dans une usine où elle est remarquée par le roi du textile, le consul Weygang, au moment où elle répète une tarentelle pour une fête du comité d’entreprise. L’homme l’installe chez lui et l’engage pour épier les jeux financiers du directeur de la banque Conti, son ex-mari Helmer qu’elle fouettera au cours de séances sado-maso.  Ensuite il cèdera Nora à un ministre, Weigang qui… la renverra quand sa beauté physique commencera à décliner. De retour chez Helmer, blessée, elle rêve d’un amour romantique manqué avec ce chef d’entreprise. Quand elle a quitté son mari, elle espérait aller vers un mieux et vers une découverte d’elle-même, Or, chemin faisant, elle ne trouvera ni elle-même ni le monde mais une condition de salariée et maîtresse d’un homme tyrannique. Retour à case départ : elle reviendra chez un mari qui ne l’aime plus et qu’elle n’aime plus…

Maison de poupée, mise en scène de Thomas Ostermeier Photo X

Maison de poupée, mise en scène de Thomas Ostermeier
Photo X

 Elfriede Jelinek, romancière, dramaturge, prix Nobel de littérature 2004, est l’une des autrices de langue allemande les plus éloquentes de sa génération. Ce qui arriva quand Nora quitta son mari est une réécriture d’Une Maison de poupée, une célèbre pièce publiée en 1879 du dramaturge norvégien Henrik Ibsen. Et dont la réception deux ans plus tard sur les scènes allemandes et autrichiennes a été difficile: on transformera même la séparation finale des époux en réconciliation… A la fin du XIX ème siècle et au XX ème , aux Etats-Unis et en Europe, le mouvement de libération des femmes se réappropria Maison de poupée, en soulignant la dégradation de la condition féminine dans le mariage, et cela, plus d’un siècle avant le mouvement mee.too. Mais Nora échouera dans l’accomplissement de sa libération et n’adhèrera pas aux valeurs féministes qui lui donneraient pleine conscience d’elle-même. Elle ira de désillusion en désillusion et l’auteure attaque ici le mythe de Nora, un stéréotype contemporain de la femme qui ne réussit pas à trouver maturité et autonomie…

 Chez  Elfriede Jelinek, l’action se déroule pendant la montée du nazisme des années vingt à trente quand les ouvriers des usines sont impuissants face à la machine qui leur a dérobé leur droit de décision, en exerçant sa toute-puissance sur leur corps. Sont ici mis au jour les rapports de domination sociale imposés par le monde politique et financier : l’homme incarne le patriarcat et l’argent, s’impose par la violence, par sa volonté d’en découdre en détruisant l’autre, quel qu’il/elle soit, puisque la beauté de la femme est aussi une denrée périssable! Les prises de position d’Elfriede Jelinek contre le gouvernement autrichien ont été radicales notamment, quand, en 2000, pour protester contre l’entrée au pouvoir de l’extrême-droite dans ce pays, elle y fait interdire la mise en scène de ses pièces.

Cette nouvelle traduction est augmentée d’Après Nora, un texte écrit en 2013. Comme en témoigne une interview avec Karl-Johan Persson, le P.D.G. et copropriétaire de H. et M.: « De larges couches sociales ont désormais les moyens. Personne ne veut se priver. Et donc nous non plus, ne nous privons pas de la croissance et du gain. Vous, en revanche, vous gagnez en beauté grâce à ce nouveau bikini, haut et bas à part, vendus séparément, il suffit de les assembler et de les additionner si on veut prendre les deux, pourquoi ne serions-nous pas gagnants nous aussi ?… » Ainsi parle le patron!

 Une pièce qui redynamise, au-delà de son cynisme, l’énergie féminine…

 Véronique Hotte

 Ce texte traduit par Magali Jourdan et Mathilde Sobottke, est publié à Scène ouverte, L’Arche Editeur.

 

 

 

 

Derniers petits cadeaux avant l’oubli du gratuit…

Derniers petits cadeaux avant l’oubli du gratuit…

Bien sûr, ce n’est pas le choc et la fascination que nous avions ressentis à la première (1976) au Théâtre Municipal d’Avignon, lors du festival 1976,  d’Einstein on the beach, l’opéra-culte de Bob Wilson, musique de Phil Glass en quatre actes, pour ensemble, chœur et solistes. Et qui fut ensuite repris un peu partout dans le monde puis à la MC 93 de Bobigny, et il y a six ans au Châtelet. Le Regard du sourd * était une pièce entièrement muette en sept heures sauf la phrase du début : Ladies and gentlemen… répétée trois fois par Bob Wilson en habit noir et que nous avions aussi vu à la création au festival de Nancy en 71. Cette suite d’images magnifiques d’inspiration surréaliste bouleversa aussitôt les règles du théâtre contemporain jusque là fondé exclusivement ou presque sur la notion de texte et de dialogues.

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Mais  ce génial créateur qui avait suivi un enseignement artistique fera encore plus fort cinq ans après avec cet  opéra.  Ne ratez pas cette remarquable captation très bien filmée et où on n’abuse pas du gros plan comme c’est trop souvent le cas.

On retrouve ici l’osmose exceptionnelle entre les textes de Christopher Knowles, Samuel M. Johnson… le jeu, la chorégraphie d’Andy Degroat et la musique de Phil Glass qu’il dirigeait lui-même.

Que citer  en particulier de cette œuvre magistrale?  Le chœur de seize chanteurs qui n’incarnent  pas de personnage : sopranos, altos, ténors,  basse et des solos interprétés à la création par la compositrice et soprano Joan La Barbara, la chorégraphie avec d’excellents danseurs et les formidables solos de Lucinda Childs.
Et bien sûr la musique répétitive, envoûtante de ces suites de : one, two, three, forth, five six seven… eight, en do majeur. Mais aussi les éclairages et les décors  d’une invention exceptionnelle créés par Bob Wilson ressemblant à des dessins d’enfant et le violoniste qui avait une belle ressemblance avec Einstein que l’on voyait jouer à une fenêtre.

 Pas vraiment d’histoire mais plutôt des symboles liés à la vie du grand génie. En neuf scènes d’environ vingt minutes séparées et reliées  par de très beaux Knee Plays que Bob Wilson reprendra ensuite séparément d’Einstein on the beach, notamment à Bobigny.

Cette captation vidéo a été réalisée lors de la reprise au Châtelet à Paris. Et surtout, ne la ratez pas… Sinon elle existe en DVD chez Arte éditions.

Philippe du Vignal

 

On peut voir un montage de quelques extraits du  Regard du sourd …sur fresques.ina.fr › le-regard-du-sourd-de-robert-wilson

** Il y a aussi actuellement, deux enregistrements sonores complet d’Einstein on the beach. Celui de 1979 en quatre disques 33 tours chez Sony. Et un autre enregistrement en CD (1993), chez Nonesuch records en 190 minutes.

Songs from Trilogy chez CBS Records (1989) comprend quatre extraits d’Einstein on the Beach  et d’autres de Satyagraha et Akhnaten, des opéras de Phil Glass qui lui succèderont mais qui n’ont pas connu le même succès.

**Vous pouvez aussi entendre un entretien de Bob Wilson avec Laure Adler en 2012 sur son travail au théâtre et à l’opéra (en anglais avec traduction simultanée) sur France-Culture.

 

Adieu Martine Spangaro

Adieu Martine Spangaro


Après une longue maladie, elle s’est éteinte à soixante-quatorze ans… Nous l’avions connue au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, quand, secrétaire générale et chargée des relations avec la presse, elle y travaillait avec René Gonzalez où elle passa douze ans: de 1974 à 1986. Puis elle sera le bras droit d’Alfred Arias trois années durant quand il dirigea le Théâtre de la Commune à Aubervilliers.

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Elle est ensuite codirectrice avec Claude Sévenier -disparu en 2016- du Théâtre de Sartrouville ( Yvelines) . Autant dire que la construction de programmes et la direction de ces maisons en banlieue parisienne, souvent difficiles à gérer, n’avaient plus de secret pour elle. Elle y créa un festival pour le jeune public, Odyssées-en-Yvelines qui en est à douzième année.

Puis à Avignon, elle fut la directrice artistique du Petit Louvre à Avignon avec Claude Sévenier puis seule après sa disparition. C’était grâce à elle, un des rares lieux du théâtre off à avoir une programmation exigeante et où on était sûr de trouver des spectacles intéressants.

Discrète mais singulièrement efficace, Martine  Spangaro avait le théâtre chevillé au corps et elle lui aura beaucoup donné. Comme l’a dit Sylvain Maurice, le directeur du Centre Dramatique National de Sartrouville, elle «représentait le meilleur du théâtre public”.

Nous pensons à sa compagne Dominique Darzacq.

 

Philippe du Vignal

 

Les Théâtres nationaux réouvrent leurs portes à Nice et à Lille

Les Théâtres nationaux réouvrent leurs portes à Nice et à Lille

 

Un secret de polichinelle : tous les théâtres  veulent  êtres novateurs en ces temps de crise aigüe… Soit pour le dire en bon français: garder des liens à tout prix avec son public, souvent pas très jeune et donc peu enclin à revenir dans des salles fermées, bien conscient qu’il est plus susceptible que les jeunes gens, de subir les foudres de la pandémie. Comme nous le rabâche France-Inter, plusieurs fois par  jour: «Neuf personnes sur dix qui meurent du coronavirus, ont de plus soixante cinq ans… » Vous avez dit élégant et sympa? 
Chaque lieu essaye donc de trouver une solution pour jouer à l’extérieur et répartir au mieux le public comme plus tard dans ses salles. Tout en gardant des finances équilibrées, même si les budgets des gros  établissements restent importants. 

Mais c’est le plus souvent la quadrature du cercle pour toutes les compagnies ou presque, en ces temps où  de petites jauges sont obligatoires et elles proposent de petites formes, en général techniquement autonomes, qu’elles adaptent tant bien que mal au plein air. Les spectacles de rue, cours ou  jardins que le milieu théâtral traditionnel apprécie généralement peu, semble tout d’un coup retrouver des vertus… Comme le remarquaient non sans ironie, Hervée de Lafond et Jacques Livchine, les codirecteurs du Théâtre de l’Unité depuis cinquante ans. D’où une véritable inflation de spectacles joués dehors sous une forme différente et à l’intention des personnes qui ne pouvaient jamais les voir faute de moyens et/ou à cause d’un handicap physique…

Ainsi un cabaret mis en scène par Léna Bréban qui, elle, a souvent travaillé avec le Théâtre de l’Unité,  se joue actuellement devant les résidents des E.P.H.A.D. à Chalon-sur-Saône (voir Le Théâtre du Blog). Et le Théâtre d’Aix-en-Provence lui, ce qui n’est pas habituel, présente des opéras dans les quartiers défavorisés. Bref, des initiatives impensables encore il y a à peine un an… Bien entendu en plein air et gratuitement, et (merci M. Coronavirus !) pour la rentrée si tout va bien, ils proposent des offres tarifaires alléchantes. Le temps des grands réalisations très coûteuses en distribution et décors, avec des places à 30, voire 35 € dans les théâtre nationaux et au festival d’Avignon semble être révolu et il va falloir que les directeurs de ces lieux fassent un sérieux effort pour s’adapter à la crise socio-économique prévue par tous les spécialistes…

Le  Kiosque

Le Kiosque

La nouvelle directrice du Théâtre National de Nice, Muriel Mayette-Holtz veut, elle  mettre en valeur les textes, notamment ceux du répertoire méditerranéen : Espagne, Italie, Grèce, France… et elle  a programmé Les Contes d’apéro, du 1er juillet au 22 août, tous les jours, au kiosque promenade du Paillon, une coulée verte avec quelque 1.600 arbres et 6.000 arbustes… Y seront proposés lectures, impromptus de théâtre et danse, intermèdes musicaux… Et un classique, Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux, du 26 au 28 août, qu’elle a mis en scène.
 
Mais bon, l’été n’est pas éternel et de septembre à novembre, là aussi quand la pandémie aura on l’espère été maîtrisée, on retrouvera dans les salles du Théâtre de Nice, Les Parents Terribles de Jean Cocteau, une pièce rarement jouée dans la mise en scène de Christophe Perton. D’Édouard Signolet, auteur associé du Théâtre, seront créées La Bande-annonce Goldoni, et Petite Leçon de zoologie à l’usage des princesses, puis de nouveau Marivaux avec La Double Inconstance, mise en scène de Galin Stoev.
Et ensuite  des spectacles bien rodés et la plupart d’auteurs reconnus, comme le merveilleux Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne (voir Le Théâtre du Blog)  créé il y a trois ans à la Comédie-Française, adaptation et mise en scène de Valérie Lesort et Christian Hecq,. Et un beau solo Les Élucubrations d’unhomme soudain frappé par la grâce d’ Édouard Baer, mise en scène d’Isabelle Nanty et  Édouard Baer. Et  en janvier,  Chat en poche de Georges Feydeau, mise en scène  de Muriel Mayette-Holtz.

Fable pour un adieu d’après La Petite Sirène de Hans-Christian Andersen,  texte et mise en scène d’Emma Dante, La Maison de Bernarda Alba de Federico García Lorca, mise en scène d’Yves Beaunesne. Mais aussi et entre autres, Débrayage-L’Intérimaire de Rémi De Vos, Plus grand que moi , texte et mise en scène de Nathalie Fillion Une femme se déplace texte, mise en scène et musique deDavid Lescot. Kind [Enfant] Peeping Tom, conception et mise en scène de Gabriela Carrizo et  Franck Chartier.

Puis, en février et les mois suivants, Je crois que dehors c’est le printemps de Concita De Gregorio, mise en scène de Giorgio Barberio Corsetti et Gaia Saitta. La Chute des anges mise en scène et  chorégraphie de Raphaëlle Boitel. Et Au Fil d’Œdipe et Une Antigone de papier par la compagnie des Anges au plafond.  Mais aussi des chorégraphies comme Entrez dans la danse par le Ballet Nice-Méditerranée Puis Royan de Marie NDiaye mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia, Électre des bas-fonds texte  et mise en scène de Simon Abkarian.

Et un spectacle créé à l’Opéra-Comique à Paris et devenu rapidement culte : La Mouche d’après George Langelan, adaptation et mise en scène de Valérie Lesort et Christian Hecq (voir Le Théâtre du Blog). Un Ennemi du peuple d’Henrik Ibsen,  mise en scène Jean-François Sivadier. Alice au pays des merveilles d’après Lewis Carroll, livret et mise en scène d’Édouard Signolet.
 Plusieurs spectacles de danse comme La Mégère apprivoisée par Les Ballets de Monte-Carlo, chorégraphie de Jean-Christophe Maillot.  et enfin Feuilleton Goldoni, d’après la trilogie Les Aventures de Zelinda et Lindoro du célèber auteur italien, mise en scène Muriel Mayette-Holtz.

Soit une première programmation assez sage mais riche de 41 spectacles ! Surtout riche en pièces de grands auteurs classiques et contemporains mais il y aura aussi de la danse, des spectacles jeune public, marionnettes, musique… A suivre

Au Théâtre du Nord, à Lille

Le Théâtre du Nord ne rouvrira pas ses portes avant le 1er septembre et a dû abandonner l’idée d’une présentation de saison en juin comme chaque année. Il a choisi de la dévoiler virtuellement chaque lundi depuis le 8 juin, par groupes de cinq spectacles mais pas dans l’ordre chronologique et avec des pastilles vidéo réalisées avec les élèves de l’Ecole.  Mais les réservations ne seront pas ouvertes avant le 1er septembre. Cette présentation pourra donner envie et aider les gens à, d’ores et déjà, se repérer dans ce qu’ils auront envie de voir. A la rentrée: Bijou bijou, te réveille pas surtout pour tout public à partir de neuf ans. Un titre emprunté à la chanson d’Alain Bashung (1985). Dans l’ivresse des applaudissements, un jeune homme tombe épuisé sur la scène et s’endort. Profitant de la capacité d’invention et d’illusion qu’offre l’espace du plateau, ses camarades acteurs vont le rejoindre dans la forêt inextricable du sommeil et l’accompagner dans ses songes, en prenant l’aspect de personnages inspirés du conte et du théâtre…

Oeuvres-de-miséricorde-panoramaEn décembre, La Réponse des hommes de Tiphaine Raffier. Dans cette pièce qui devait être créée au festival d’Avignon en trois heures quarante et librement inspirée des « œuvres de miséricorde » dans L’Evangile selon Saint-Matthieu: donner à manger aux affamés, donner à boire à ceux qui ont soif, vêtir ceux qui sont nus, accueillir les pèlerins, assister les malades, visiter les prisonniers, ensevelir les morts, etc. En quinze chapitres de trois heures, l’autrice observe en plusieurs fragments narratifs  les plis et replis de la morale et des gestes d’entraide dans nos sociétés contemporaines. « Mon prochain spectacle, dit Tiphaine Raffier,  parlera de morale mais aussi de bonté. L’année dernière, alors que je regardais Le Décalogue réalisé par Kieslowski, j’ai pris connaissance des œuvres de Miséricorde dans l’Évangile de Saint-Matthieu. Un miroir inversé du Décalogue, autant de règles positives que le chrétien doit effectuer s’il veut racheter ses fautes.

 Puis Kadoc de Rémi de Vos, un texte inégal et trop long  mais dont est remarquable dans la seconde partie, mise en scène de Jean-Michel Ribes avec une belle distribution dont Marie-Armelle Deguy.

Et de Sara Stridsberg, Dissection d’une chute de neige, dans la mise en scène de Christophe Rauck avec entre autres les excellents Marie-Sophie Ferdane et Thierry Bosc, une pièce qui retrace le parcours de la reine Christine de Suède (1626-1689). Anticonformiste, passionnée d’art et de lettres, amie de Descartes…
À travers cette figure historique sulfureuse, l’auteure suédoise s’interroge sur domination et pouvoir féminin, passion et raison. « C’est une pièce magnifique qui donne la parole aux femmes et regarde le pouvoir et ses dérives, avec les yeux de celles qui, tout en étant prêtes à l’exercer, interrogent les limites de son autorité », dit Christophe Rauck qui avait déjà monté  de cette auteure, La Faculté des rêves,

Et  Le Jeu des Ombres de Valère Novarina, mise en scène de Jean Bellorini qui devait être programmé au festival d’Avignon.  «Ce sera une plongée joyeuse, festive et profonde dans cette langue, charnue, organique, rythmique, musicale dialoguant avec les grands thèmes musicaux du célèbre Orfeo de Claudio Monteverdi. C’est l’Homme qui réenchante le monde, le transforme, l’émeut et le déplace. Il fait danser les arbres, pleurer les rochers, détourne le cours de fleuve par son chant. Il est l’Artiste, déchire le voile des conventions, des valeurs, des dogmes. Il fait descendre les regards jusqu’alors tournés vers le Ciel vers les êtres qui aiment, qui souffrent et qui meurent. C’est aussi l’Homme qui doute, qui pousse à questionner, à remettre en cause, à croire et ne plus croire. Le doute qui oblige au retournement, contraint à regarder en face, jusqu’à la disparition des illusions. Il s’agit de se confronter au monde tel qu’il est et d’être libre. Quoiqu’il en coûte. »

Le Théâtre du Nord: accueil@theatredunord.fr et T. :  03 20 14 24 24 les mardi et mercredi de 10h à 12h et les jeudi et vendredi de 14h à 16h.

Philippe du Vignal

 

Elle pas princesse, lui pas héros de Magali Mougel, mise en scène de Johanny Bert (à partir de huit ans) )

 

Elle pas princesse, lui pas héros de Magali Mougel, mise en scène de Johanny Bert (à partir de huit ans)

 Un déconfinement progressif: seuls 15% des élèves ont regagné leur école!  Le Théâtre 14 reprend pour les familles dans une visée sociale et artistique, ce spectacle créé en 2016 au Théâtre de Sartrouville (Yvelines),  avec ses artistes associés. En alternance: Yuming Hey, Olga Mouak, Estelle N’ Tsendé et Mathieu Touzé. Soit trois fois par jour soit 72 représentations de cette pièce pour jeune public d’une auteure contemporaine

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

« JE suis Tarzan./ Donc TU n’es pas Tarzan./ IL n’est pas Tarzan./ ELLE est une princesse./ NOUS sommes les meilleurs./VOUS avez perdu./ ILS sont vraiment trop jaloux. », Elle et Lui: Leïli et Nils racontent leur histoire, chacun à leur manière, depuis qu’ils ont six, huit ans, etc… Puis ils se rencontrent pour observer que, ce qu’ils croyaient être leur fragilité, s’associe à celle de l’autre. Magali Mougel parle de l’identité garçon/fille avec deux récits qui se font miroir pour déconstruire les clichés sur les goûts. Leïli, se pose ainsi beaucoup de questions sur les attributs dévolus au statut traditionnel de la petite fille : sa mère l’installe d’emblée dans une autonomie précoce afin qu’elle sache vivre plus tard et se débrouiller, quand elle sera enfin mature…

 Foin de sandales dorées ou des petites robes légères de princesse: Leïli chaussera des godillots pratiques  et virils et elle portera des vêtements pour balades et  jeux d’aventures, lui permettant d’escalader et de se salir à souhait. Mais souriante, elle a- ironie- un cartable rose bonbon sur le dos. La comédienne malicieuse assise sur un fauteuil de la salle, joue face public, apparaissant, puis disparaissant, s’amusant d’un jouet enfantin trouvé là…  Elle ne s’embarrasse guère du qu’en dira-t-on, exprime sa vérité et joue à la fois son propre rôle, et ceux de sa mère et de la maîtresse, souveraines et lointaines. Leïli pourra  vite s’en sortir dans la vie mais pas Nils, un garçonnet plutôt malingre, pas héros du tout et réservé. Son père s’inquiète pour lui, sa mère le protège, sa grand-mère le bouscule et l’amuse, cigarette à la bouche, plutôt mécanicienne dans sa décapotable.

 Mathieu Touzé joue de sa chevelure blonde coiffée avec soin sous une casquette quand il joue Nils et son père et il l’enlève quand il incarne sa mère ou sa grand-mère. A l’aise dans toutes les situations avec un art volatil du changement, de la perspective et des rigidités mises à mal. Il se saisit d’un drap qui traîne et s’en coiffe; il apparait alors une longue chevelure féminine et gracieuse.  Puis il s’en libère, grimpe sur les gradins, en mimant des mouvements enfantins.

 Ces représentants d’une différence toute relative vont se retrouver sur les bancs de l’école, assis l’un à côté de l’autre, par défaut. Ce qui va se révéler être d’une force insoupçonnée, lors d’un jeu de piste ou d’une orientation festive dans les champs et les bois: Nils se découvre en un Tarzan impressionnant et Leïli s’identifie à une jolie princesse, façon Pocahontas. Donc armés de façon complémentaire contre Cédric, un pseudo-cador populaire et vantard. Ces héros devenus inséparables malgré eux, sont maintenant capables d’affronter enfin le regard des autres et les représentations convenues : «Leïli et moi, nous sommes tombés en amour, avoue Nils… Tellement en amour, l’un pour l’autre, que nous ne nous sommes jamais séparés. Leïli, c’est bien la vie avec elle. »  Un spectacle plein de fraîcheur et de sourires qui remet les compteurs à zéro…

 Véronique Hotte

Un autre point de vue.

Les salles de théâtre restent pour la plupart closes;  certaines sont  rouvertes pour permettre aux artistes de répéter. Mais assister à une représentation est loin d’être acquis. Ou alors sous certaines conditions, contraignantes et difficilement applicables. Dès la mi-mai, Mathieu Touzé et Edouard Chapot, les directeurs du Théâtre 14, ont fait un pari un peu fou :  ouvrir leurs portes au public. « L’idée de proposer quelque chose est née aux alentours du 15 mai et les répétitions ont commencé le 25 mai, six jours en tout. » Au programme, le choix d’un texte de Magali Mougel, retravaillé pour l’occasion en spectacle de cinquante minutes. Et le 2 juin, la première représentation de la pièce, était à l’affiche, trois fois par jour : 11 h, 14 h, 17 h jusqu’au 28 juin. Une cadence soutenue par les artistes associés du Théâtre 14: Yuming Hey, Olga Mouak, Estelle N’Tsendé et Mathieu Touzé, tous merveilleux dans cette fiction théâtrale pleine d’émotion et d’une véracité peu commune. Pari artistique gagné et mission de service public accomplie grâce à l’ingéniosité et l’imagination des directeurs, de leur équipe et du metteur en scène Johanny Bert.

Créé en 2016 au Théâtre de Sartrouville (Yvelines) par le même metteur en scène, ce spectacle est une re-création et non une reprise au sens propre. Johanny Bert, sous la contrainte des gestes barrières et pour rendre compte  de l’intimité du texte, a proposé « d’inverser les attentes, en plaçant dix spectateurs sur le plateau et les comédiens dans la salle. Nous pouvons ainsi respecter les gestes barrières en plaçant des chaises espacées d’au moins un mètre les unes des autres. Le sens de la circulation a été revu :  entrée et sortie par le jardin où une billetterie  est ouverte. » Une configuration peu ordinaire mais reçue avec enthousiasme par un public restreint. Samson et Alexandre (huit ans) ont trouvé cela «vraiment chouette!» et ont remarqué qu’ils avaient «plus senti l’histoire… comme si on était avec Nils et Leïli.  » En effet, une belle complicité prend corps au fil de la représentation entre  spectateurs et personnages. 

Le thème du « genre  » et de la liberté d’être est le  nœud central de la fable. Ou comment prendre sa place dans la société et face à l’autre, tout en souhaitant réaliser son idéal de vie personnel. Cette pièce jeune public touche, sans être angoissante, avec finesse et pertinence enfants, adolescents et adultes. Le texte, construit sous forme de tableaux, raconte l’histoire de Leïli et de Nils, que tout oppose et qui sont dans la même classe : elle aime les jeux d’aventure et rêve «d’aller chasser des oiseaux dans le ciel » et  sa mère l’habille pratique et tous les ans elle a droit «à de nouvelles chaussures de rando montantes.» Nils, lui, n’aime que les petites choses : «Les poussières petites, les miettes petites. Les histoires petites.» Son père se fait du souci: «Il est maigre comme un bout de fil de fer, coiffé comme une petite fille. » Que va-t-il devenir…

Ils grandissent et notre regard évolue avec eux sur la question du genre, souvent mise en avant dans notre actualité mais rarement traitée avec poésie et intelligence du cœur. Ici avec subtilité, sans discours moralisateur ni parti pris, le spectacle crée un apaisement et plus de clarté, face à un sujet porteur de discorde. La catharsis semble agir sur le public. L’histoire de ces petits amis, des anti-héros, nous montre comment, grâce à leurs différences, va se construire entre eux un lien indestructible. La jeune autrice, -elle souhaitait dans son enfance être un garçon- réussit à traiter de thèmes existentiels et sociaux compliqués, douloureux pour les enfants comme pour les adultes. »C’est un spectacle à voir en famille » insiste le metteur en scène, la qualification de « spectacle jeunesse » n’est pas vraiment appropriée. Intelligence, drôlerie, rêve et réalité font la part belle à cette re-création :  »Dans la classe, dit Nils, c’est l’horreur. En un coup d’œil, je comprends que ce ne sera pas mieux que dans l’autre école. Il y a les mêmes garçons,  avec les mêmes coiffures à la mode que dans l’autre école et les mêmes filles, avec les mêmes trucs à paillettes. C’est pas les mêmes mais c’est les mêmes. Et le drame, c’est que dans la classe, il y a la seule personne au monde que je ne voulais pas recroiser: Cédric, du camp d’été d’aventures au grand air pour les sept-neuf ans,  Cédric, qui m’a enfermé dans la poubelle.  »

Rythmée et  juste dans l‘expression des sentiments, désillusions et espoirs, Johanny Bert nous fait vivre les péripéties traversées par les personnages, en passant du rire, de l’étonnement à la mélancolie, la violence, mais sans jamais d’agressivité: un des points forts dans la construction dramaturgique, l’écriture de la pièce et du spectacle. Autre qualité, esthétique, Johanny Bert  a réussi à imposer une scénographie en se servant de la salle telle qu’elle est. Eclairages et accessoires permettent de configurer les lieux et les situations. Ils apportent aussi, une dimension poétique supplémentaire au texte, sans oublier la grâce et l’humour du choix musical. Puissance de la mise en scène in situ, sans aucun décor. Dans ce contexte social hors normes, la richesse de la corporalité et l’imaginaire des acteurs doivent être, sans faille, au rendez-vous: ainsi naît toute une magie théâtrale!

Un vent de poésie, une promenade pleine d’esprit et de malice, avec  un moment fort sur un thème brûlant et universel… A ne pas manquer. 

Elisabeth Naud

 Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, (Paris XIV ème), du mardi au dimanche: à 11 h, 14 h et 17 h, du 2 au 28 juin. T. : 01 45 45 49 77.

Le texte de la pièce est publié chez Actes Sud-Papiers.

Une Epopée: Entretien avec Johanny Bert

Une Epopée: Entretien avec Johanny Bert

 -Une  épopée, ce n’est pas si fréquent dans le théâtre contemporain surtout si elle a pour thème, la vie actuelle…

300x300_johanny_bert- Oui, mais, comme vous le savez, mes spectacles  s’adressent  à un public qui vient au théâtre en famille. J’avais envie de rappeler une chose essentielle à mes yeux: cela doit constituer un événement. Et  je souhaiterais que la représentation d’Une Epopée ait un parfum d’aventure sur toute une journée.
Cette épopée contemporaine a pour thème le rapport avec l’écologie d’un enfant de huit ans.
Cela revient à poser le question de savoir comment il va grandir dans un monde où il n’ a pas choisi de vivre mais que les adultes  lui donné. Je voudrais que ce théâtre-récit puisse créer au-delà des images un questionnement plus fort.

- C’est, je crois, un ancien projet chez vous?

- J’avais commencé à y travailler il y a deux ans mais la crise du coronavirus m’a rattrapé… En paralysant voire en arrêtant la surproduction et en faisant du bien au climat. Mais je n’aime pas dire que les chose sont actuelles: les grandes œuvres posent toujours les mêmes questions essentielles. Cela je n’ai pas voulu aborder les choses d’un point de vue  écologique mais plutôt social.  J’ai toujours été frappé par la capacité de pensée philosophique des enfants.

-Votre spectacle si on comprend bien, s’adresse aux enfants comme aux adultes mais de façon un peu particulière?

-Le texte de par son écriture et sa façon de parler d’écologie doit  privilégier le lien entre les  différentes générations  et le théâtre doit être un lieu de parole et de transmission. Le spectacle durera six heures et ressemblera à une aventure avec dans un petit sac à dos, une gourde d’eau et un sandwich.
Il comprendra quatre parties entrecoupée le matin et l’après-midi de pauses : entracte-goûter, pique-nique, sieste sonore…
Cette création sera adaptée au rythme de l’enfant, avec un langage théâtral joué par des acteurs mais aussi des marionnettistes. et à midi, aura lieu un grand pique-nique et le public discutera, je l’espère, de ce  qu’il aura vu. Puis on reprendra l’histoire avec une petite sieste acoustique. Avec huit comédiens: Sarajeanne Drillaud, Laetitia Le Mesle, Murielle Martinelli, Guillaume Cantillon, Nicolas Cornille, Côme Thieulin, Térence Rion, et quatre régisseurs.
Je voudrais qu’on sorte des cadres habituels et que l’on arrive à casser les codes des spectacles dits pour enfants dont  les créateurs doivent se soumettre à des budgets très limités et dont le nombre d’acteurs est toujours réduit à deux, voire trois maximum.
Les textes de ce récit épique ont  été écrits par Gwendoline Soublin, Catherine Verlaguet, Arnaud Cathrine et Thomas Gornet. Et c’est à moi, concepteur et metteur en scène du spectacle, à coordonner cette écriture à la fois collective et personnelle, qu’il s’agisse, selon les épisodes, d’un récit ou d’un dialogue, de l’histoire que vont vivre un frère et une sœur redoutant notre monde contemporain avec ce qui se passe sur le ciel et dans l’océan.  Et il y aura des images métaphoriques d’une quête qui va  les faire avancer tous les deux … Mais je ne veux  pas déflorer le scénario.

-Et la scénographie dans tout cela?

- J’ai choisi une scénographie frontale et de jouer sur de grands plateaux où les comédiens seront accompagnés par des marionnettes et des objets. La partie musicale étant assurée par Thomas Quinart multi-instrumentiste qui sera sur scène.

-Comment avez-vous préparé le spectacle en cette période difficile?

- Comme tous les créateurs et responsables en même temps d’une compagnie: c’est souvent compliqué quand il faut arriver à gérer plusieurs de nos spectacles qui étaient prévus en juin, juillet et août. Cela bouffe pas mal d’énergie quand il faut arriver à gérer annulations et reports…
Côté personnel, j’ai assez bien vécu ce confinement. J’ai beaucoup lu de romans et vu des films. Comme entre autres Le Voyage de Chiro, un film d’animation écrit et réalisé par Hayao Miyazaki (2001) dont le scénario est très intéressant : c’est l’histoire d’une fillette de dix ans qui  se rend en famille vers sa nouvelle maison et entre dans le monde des esprits. Après la transformation de ses parents en porcs par la sorcière Yubaba, Chihiro prend un emploi dans l’établissement de bains de Yubaba pour retrouver ses parents et le monde humain. Le film a eu un très grand succès au Japon mais aussi dans le monde.
Côté internet, j’ai aussi été très étonné de la réactivité des acteurs de la Comédie-Française et de leur énorme projet de théâtre en ligne.

Actuellement nous répétons cette épopée à La Cour des Trois Coquins-Scène vivante de Clermont-Ferrand, puis au Bateau-feu à  Dunkerque où le spectacle sera créé. Avec toutes les indispensables mesures sanitaires. Il va falloir comme tout le monde, nous adapter, faire face aux contraintes et trouver des solutions dans les différents théâtres où nous allons jouer. Au Théâtre 14 à Paris, pour  Elle pas princesse/ Lui pas héros, j’ai choisi d’inverser le rapport scène-salle. Avec seulement  dix spectateurs  sur le plateau  et les comédiens dans les gradins.
Au-delà du spectacle lui-même, je voudrais avec cette Epopée, poser aussi la question de  la place politique  que nous donnons à la création familiale et aux écritures jeunesses dans nos théâtres….

Philippe du Vignal

Une Epopée: Spectacle à voir en famille (à partir de huit ans). En séance scolaire : du CE2 à la 6ème.
Création au Bateau-Feu Scène nationale de Dunkerque ( Nord)  du 3 au 10 octobre.
Thonon-les-bains, (Haute-Savoie) les 16 et 17 octobre.
Clermont-ferrand (Puy-de-Dôme du 14 au 22 novembre.Tournée à suivre

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