Adieu Saskia Cohen-Tanugi

Adieu Saskia Cohen-Tanugi

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Il y a parfois des moments difficiles et le destin a encore frappé cette semaine l’ancienne Ecole du Théâtre National de Chaillot. Jeudi dernier, mourrait à Lorient des suites d’un cancer, son administratrice Christine Le Pen (voir Le Théâtre du Blog), et avant hier lundi, Saskia s’envolait aussi brutalement. Mortes toutes les deux au même âge: soixante ans… Vraiment dur à vivre pour nous qui les avions bien connues. Cette metteuse en  scène de théâtre, scénariste et professeur d’art dramatique, était diplômée du Conservatoire National à Paris et de l’Université Hébraïque de Jérusalem. Elle avait aussi suivi en Angleterre, une formation de théâtre shakespearien puis joua dans Jamais, plus Jamais, un James Bond avec Sean Connery et ensuite mit en scène Le Marchand de Venise de Shakespeare au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis puis en 84, Docteur X Hero ou le dernier client du Ritz de Mériba de Cades au festival d’Avignon et en 87 Bastien et Bastienne de Mozart.

En 1988, elle vécut en Nouvelle-Calédonie où elle travailla à la préparation du Festival des arts du Pacifique. Elle mit ensuite en scène au studio des Champs-Élysées, Le Banc d’Alexander Gelman et travailla ensuite avec Patrick Grandperret à un scénario sur l’Afrique contemporaine, puis avec Xavier Castano à l’écriture de Veraz dont le rôle principal fut interprété par Kirk Douglas. Saskia Cohen-Tanugi fut aussi chargée d’une étude sur  la programmation du Théâtre 13 à Paris. Elle travailla ensuite à l’élaboration du Vieil Homme et le Molosse pour Greg Germain, actuel directeur de la Chapelle du Verbe Incarné à Avignon.
Puis elle enseigna quelques années à l’Ecole du Théâtre National de Chaillot. En 1999, elle adapte Mademoiselle Else d’Arthur Schnitzler au théâtre, une pièce récompensée par plusieurs Molière. En 2000, on la retrouve très engagée politiquement dans l’opposition au gouvernement Netanyahu sur la question des territoires palestiniens sur laquelle elle ne transigeait pas. Elle dirige un atelier de théâtre à l’Université hébraïque de Jérusalem et écrira plusieurs œuvres sur le Proche-Orient : Caleb et Yoshua, Judith Epstein, La Vieille Femme du 55 rue Gabirol, Les Deux Jeunes Filles de Netanya, Avant qu’Ophélie ne…, Lettres d’intifada

Personnalité attachante au  parcours atypique, bien aimée de ses élèves de l’Ecole de Chaillot (elle était restée en contact avec l’une d’elles vingt-cinq ans après qu’elle ait suivi ses cours et et elle lui téléphonait régulièrement)…. Et c’est sans doute la marque de fabrique d’une école comme celle-ci que de voir réunis pour ce double deuil des élèves de plusieurs promotions qui ne se connaissaient pas ou peu! Et comme le disait intelligemment Antoine Vitez, un des professeurs de Saskia au Conservatoire National: « Au moins, il se seront rencontrés là. « 

Elle possédait une grande culture théâtrale et artistique et s’intéressait à des formes de pensée très différentes. Mais elle s’était écartée du milieu théâtral parisien et avait choisi depuis une vingtaine d’années, de vivre et d’enseigner en Israël où ses obsèques auront lieu.

Philippe du Vignal

 

Thibaut Lacroix, acteur

 Saskia, actrice, metteuse en scène qui joua autrefois une James Bond girl dans Jamais plus jamais, nous fit faire nos premiers pas dans Tête d’Or, Le Partage de midi,  et Le  Soulier de satin de Paul Claudel, Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, On ne badine pas avec l’amour d’Alfred de Musset… Que de souvenirs puissants!  Je me souviens d’une impro qu’on avait faite autour des convois de la mort. On ne manque pas de pathos, quand on est jeune apprenti-acteur! Mais sur un thème aussi grave, elle nous aura réellement communiqué quelque chose d’énorme ce matin-là. Comme nous essayons de jouer, serrés dans des wagons, l’horreur de cette honteuse promiscuité avec des odeurs de merde et de pisse  et comme nous nous projetions dans la peur et les cris d’un tel immondice, Saskia intervint pour qu’on mette l’accent sur la vie….

Même dans une telle horreur, l’humanité, oppressée de tous les côtés, ne cherche qu’à vivre et à espérer, nous disait-elle… Mais nous sur-jouions les séparations conjugales et aliénations macabres  et elle nous indiqua des choses très simples et très belles: pour garder une certaine dignité et un certain bon sens dans cet enfer, elle nous dit qu’il nous fallait imaginer autrement les misères. Voir comment la vie se prolongeait malgré tout… Elle vint sur le plateau et inventa un petit dialogue surprenant pour la situation: « Que cette jupe est jolie… c’est de la flanelle ?… – Non, du coton… tout simplement. – Ah oui ?… Comme c’est doux… où l’avez-vous trouvée ? – Dans une petite mercerie des galeries parisiennes… -Ah! Bon, laquelle? -Passage Choiseul, entre Sauzaire et la boutique d’un marchand de timbres de collection. -Ah! Je ne savais pas … Je passe souvent devant pourtant..  – Je vous y emmènerai  quand nous serons  revenues de tout ça…
Alors une grande émotion nous emplit tous devant cette évidence qu’il faut, coûte que coûte, continuer à voir le positif et à aimer les choses simples de la vie, aussi cruelle qu’elle puisse être. Voilà ce que je puis dire en ce mardi matin. Je vais tenter de faire une prière pour elle mais à ma façon… Carpe diem avant le Requiem !

Jean Digne, ancien directeur de l’Association française d’Action Artistique et ancien directeur du Centre Culturel Français de Naples

Cela m’a fait beaucoup de peine quand j’ai appris sa mort subite. Je me souviens il y a une trentaine d’années, de longues et magnifiques soirées dans la maison de ses parents, l’été près de Nice tout près de la mer avec Rebecca, ma petite fille, sa mère Tania et Saskia,  ma belle-sœur. Je me souviens de la formidable empathie qu’elle avait  pour les gens et les lieux dont elle se sentait proche. Je me souviens du jour où je l’ai fait rencontrer à Philippe du Vignal et où il lui a proposé de venir donner des cours à l’Ecole du Théâtre National de Chaillot qu’il dirigeait alors. Je me souviens aussi qu’il y a quelques années, elle m’avait téléphoné quand j’étais en voiture avec lui pour aller voir un spectacle au festival d’Aurillac. Je lui avais passé Philippe: il lui avait caché qui il était et lui avait simplement dit avec un fort accent du Rouergue qu’il la connaissait et qu’il était éleveur dans le Cantal… Il prétendait qu’en plus de son travail, il dirigeait aussi à Paris une école de théâtre. Saskia ne comprenait rien et lui demandait ce qu’il pouvait bien faire avec moi! Cela avait marché plusieurs minutes avant qu’elle ne s’écroule de rire quand il lui expliqua la farce. De son travail artistique et pédagogique en Israël, je le connaissait trop peu et ne pourrais guère parler mais nous nous téléphonions régulièrement. Et j’aimais entendre de si loin, sa voix chaleureuse. Adieu, Saskia, tu vas beaucoup me manquer… Mais je repense à une phrase de Vladimir Nabokov qu’un ami m’avait autrefois dite et que Saskia aurait sûrement aimée: « Et la vie qu’est-elle donc, sinon un autre « cabaret » où les sourires et les larmes s’entrecroisent dans la trame d’un merveilleux tissu bariolé. »

 


 

 


Un commentaire

  1. Natacha Belem dit :

    Très beau et touchant parcours j’aurais aimé la connaître sue de supers héroïnes de coeurs décalés d’intention. Que l’amour gagné.

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