Paris l’été en toute liberté : Instable de Nicolas Fraiseau et Christophe Huysman ; Renverse par Les filles du renard pâle

Paris l’été en toute liberté : Instable et Renverse

 Deux cents  artistes français et étrangers devaient se produire au festival Paris l’été. Mais, après avoir dédommagé les compagnies, les organisateurs ont imaginé une manifestation restreinte de cinq jours qui s’est déroulé principalement au lycée Jacques-Decour, en extérieur. Tous les spectacles (une dizaine), gratuits, ont affiché complet et le public, heureux, s’est déployé dans les larges coursives à colonnades et les cours ombragées de ce bau lycée construit au XlX ème siècle sur l‘emplacement de l’ancien abattoir de Montmartre. Avec un bar ouvert pour l’occasion, le lieu avait des airs festifs. La soirée d’ouverture fut consacrée à la danse (voir Le Théâtre du Blog). Pour cette journée de clôture, nous avons pu voir (entre autres) deux spectacles de cirque. 

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Nicolas Fraiseau © Jean-Paul Bajard

Instable de et avec Nicolas Fraiseau, mise en scène de Christophe Huysman

Des planches disjointes, sommairement clouées, constituent le plateau de fortune où se produit l’acrobate qui tente de stabiliser cette assise avec des pneus, avant d’entreprendre l’installation d’un grand mât. Constitué de plusieurs tronçons emboîtés les uns dans les autres, cet agrès aura du mal à être dressé pour accueillir in fine les circonvolutions de l’artiste. Installés dans nos transats, nous assistons à ce montage périlleux.

Rien n’est gagné pour Nicolas Fraiseau et, pour lui, mieux vaut savoir tomber, souvent de haut, car son entreprise a tout pour échouer. De l’emboîtage des tronçons du mât, à la fixation de l’agrès au sol, tout part à vau-l’eau : câbles pas assez longs, colonne qui  se démantibule. Lui garde le sourire et recommence. Heureusement, le bonhomme est obstiné, souple, et finalement habile.

« Échoue encore. Échoue mieux », écrivait Samuel Beckett. Nicolas Fraiseau s’y emploie, avec un fatalisme amusé. Instable est une fable sur l’endurance dans un milieu hostile d’un homme qui lutte contre les éléments…  Combat dérisoire : les objets résistent, voire s’animent d’une vie propre, comme ces planches qui se disloquent en émettant des sons inquiétants, téléguidées par une force obscure…  La narration flirte avec l’absurde et Christophe Huysman ménage des rebondissements dans ce spectacle d‘une heure, poétique et plein d’humour. L’auteur-metteur en scène a rencontré Nicolas Fraiseau à sa  sortie du Centre National des Arts du Cirque de Châlons-en-Champagne et l’a aidé à développer son projet au mât chinois, un essai de travail sur l’échec et l’accident, d’où est né Instable en 2017.

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Johanne Humblet @ La Strada Graz/ Nikola Milatovic

 Renverse par Les Filles du renard pâle

Féline, dans un collant imitation panthère, Johanne Humblet grimpe le long d’une perche et s’immobilise à mi-chemin. On entend la voix d’Emmanuel Macron s’en prendre aux féministes qui demandent le renvoi de Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, accusé de viol. Il ne cèdera pas à la pression de la rue, dit-il. En contrepoint,  celle de l’actrice Delphine Seyrig )…  lui donne la réplique : le calme des hommes, selon elle,  n’est pas plus sympathique. Puis la funambule vient, à son corps défendant, démentir cette accusation d’agressivité attribuée aux mouvements de femmes. Avec grâce et souplesse, elle attaque son numéro sur le fil. Sa longue perche, de balancier d’horloge, rythmant une danse sinueuse, devient facteur d’équilibre… Attirée par la grande hauteur, l’artiste teste toutes les possibilités qu’offre son partenaire métallique. Elle s’y tient sur la tête, s’y love, y défie les lois de la gravité … 4,5 mètres de vide sous ses pieds. Accompagnée de deux musiciens qui ont accordé leurs compositions à ses mouvements. Enfin elle se retrouve à la renverse….

Cette forme est créée in situ et adaptée à chaque espace. Imaginée par cette compagnie fondée par Virginie Frémaux et Johanne Humblet à leur sortie de l’Académie Fratellini. Nous avions eu le plaisir d’applaudir la funambule lors de la Grande Balade d’Annecy (voir Le Théâtre du blog) et espérons la retrouver bientôt.

 Mireille Davidovici

 Instable vu le 2 août au Lycée Jacques Decour, Paris (XIX ème) ; Le 9 août, Domaine départemental de Chamarande et  du 21 au 23 avril, Théâtre du Briançonnais, Briançon

Renverse le 19 août, Quelque P’Arts, Annonay (Ardèche) ; le 20 août, Epinouze (Drôme).
Le 3 septembre,  Festival Onze Bouge, Paris (XIème) ; le 18 septembre,  en ouverture de saison du Théâtre Au Fil de l’Eau, Pantin (Seine-Saint-Denis) ; les 25 et 26 septembre, CIAM, Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône).
Le  3 octobre,  C’est presque encore l’été, Théâtre de l’ECAM, Kremlin-Bicêtre (Hauts-de-Seine)…

 Paris l’été a eu lieu du 29 juillet au 2 août au lycée Jacques Decour, 12 avenue Trudaine Paris (XIX ème). T. : 01 44 94 98  00.

 


Archive pour 3 août, 2020

Niebo Hôtel, conception et chorégraphie de Christophe Garcia

Niebo Hôtel, conception et chorégraphie de Christophe Garcia

Belle découverte estivale, dans une période difficile…Pendant le confinement, le chorégraphe a imaginé un spectacle dans un hôtel : «Pour jouer et danser quand même. Pour transformer des contraintes en nouvelles règles de jeu. Pour savourer l’intimité d’un lieu singulier, son odeur sa lumière. Pour raconter des petites et grandes histoires. Et en filigrane, pour parler de Magda. »  

©lLucie Baudinaud

©lLucie Baudinaud

Fictif ou réel, le personnage de cette aide-soignante de nuit est logée dans un hôtel dans le cadre des mesures de soutien aux soignants. Première fois de sa vie qu’elle y séjourne.  D’origine polonaise, elle a écrit une lettre destinée à chaque spectateur qu’elle distribue à l’issue de son parcours dans cinq chambres occupées par des couples ou des femmes, des hommes seuls, tous portés par des histoires singulières que leurs danses révèlent.

Pendant cinquante minutes, les artistes nous entraînent dans l’intimité de ces vies. Fragments d’existence entre parenthèses où les corps s’expriment en toute liberté, uniquement rythmés par des variations de lumières : un remarquable travail de Marion Bucher et Simon Rutten ; Mais aussi par des textes et chansons projetés en vidéo, et des extraits de La Mort sans exagérer, un recueil de poésie de Wislawa Szymborska, écrivaine polonaise prix Nobel de littérature 1996.

 Nous nous souviendrons longtemps de ces instants suspendus : un violoncelliste  accompagne les rituels intimes d’une danseuse ; un couple apparaît enlacé sous les lattes du sommier où nous sommes assis… Et de bien d’autres belles images qu’il ne faut pas révéler. Ce spectacle très réussi est au départ une autoproduction soutenue par la Ville et le Centre National de Danse Contemporaine d’Angers. Pendant ce moment unique, l’hôtel continue de recevoir des clients et quand ils croisent les spectateurs, la situation semble d’autant plus étrange.  Dans sa lettre, Magda écrit : «M’allonger seule. Occuper tout l’espace du lit. Avoir le temps de répondre à rien. Inventer des histoires avec mes voisins de chambre. De simples inconnus croisés dans les couloirs sont devenus les membres de ma nouvelle famille. Exit les vrais».

Jean Couturier

Spectacle créé du 28 au 30 juillet à l’Hôtel Saint-Julien, 9 Place du Ralliement, à Angers.

Au festival Le Temps d’Aimer la danse à Biarritz ( Pyrénées Atlantiques ) :  L’Ambition d’être tendre de Christophe Garcia avec sa compagnie La Parenthèse  jeudi 17 septembre à 21 heures au Colisée.

       

 

 

 

 

 

Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès, mise en scène de Laurent Auzet

 

DANS LA SOLITUDE DES CHAMPS DE COTON -

© Christophe Reynaud-de-Lage

Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès, mise en scène de Laurent Auzet

 Le théâtre prend l’air cet été avec de nombreux événements dont, à Paris, ce Mois d’août de la Culture lancé par la Ville de Paris, dans ses parcs, places et jardins. Quinze millions d’euros ont été mis sur la table par Christophe Girard, alors encore directeur des Affaires culturelles et l’entrée est gratuite. Plusieurs théâtres municipaux ont répondu à un appel à projets dont le Théâtre de la Ville, le Cent-Quatre et le Théâtre 14…

 Laurent Auzet a eu la bonne idée de reprendre son spectacle, joué au Théâtre des Célestins à Lyon en 2015 puis aux Bouffes du Nord à Paris l’année suivante pour l’adapter à des espaces urbains (voir Le Théâtre du blog). Le casque y était déjà de rigueur, pour distiller aux oreilles du public les nuances d’un texte à la rhétorique implacable, porté par deux voix féminines. Une bande-son discrète les accompagne parfois, pour marquer des variations dans la progression dramatique.

 La rue est le décor du marchandage entre Le Dealer et son Client et Dans la solitude des champs de coton trouve naturellement sa place au pied des immeubles du XlV ème arrondissement qui bordent le stade Didot. Quand la nuit s’installe, on devine la silhouette noire d’Anne Alvaro. Elle arpente l’espace, mince dans son blouson Perfecto, dealer obstiné et prédateur qui n’existe que dans le désir de l’autre. Audrey Bonnet, en tenue de jogging, hésitante et fragile, joue l’évitement. Comme un animal flairant le piège, elle court aux quatre coins du stade, pour éviter un projecteur qui l’épingle parfois dans sa fuite : un client bien méfiant, au désir incertain face à une offre tout aussi trouble.

 Dans cette vaste étendue en fausse pelouse, éclairée par la lune, la solitude des personnages parait d’autant plus grande… Et l’entente entre le client et le dealer restera en suspens après un marchandage sans fin auquel seule la violence mettra un coup d’arrêt.  Ici, chacun est prisonnier de la rhétorique de l’autre et se met à nu, pour mieux le posséder. S’imposent, à l’évidence dans ces deux monologues croisés, leur  isolement existentiel et leur souffrance.

 Le texte ne se perd pas dans les quelque six mille m2 de la pelouse et les coursives du stade que les comédiennes investissent grâce à leur capacité vocale, finement relayée par les casques et qui l’emporte sur une présence corporelle évanescente. Le dispositif leur permet de parler de façon naturelle, mais leur face-à-face est dilué et la tension dramatique distendue… Le poids des désirs cumulés du Dealer et du Client nous échappe….

Reste la beauté poétique du texte.  Anne Alvaro a des inflexions agressives, avant de se trouver désarçonnée par le refus de sa partenaire qui répond toujours à côté de son offre et l’attaque à son tour. La métaphore du commerce pour parler du désir trouve ici un écho particulier, d’autant qu’elle est filée par des femmes. Cette transposition nous fait entendre autrement la violence de la sexualité masculine si bien décrite par Bernard-Marie Koltès lui-même : «L’échange des mots ne sert qu’à gagner du temps avant l’échange de coups, parce que personne n’aime recevoir des coups, et que tout le monde veut gagner du temps.»

 Émane de cette mise à distance, un certain humour, surtout dans la partition d’Anne Alvaro. Patrice Chéreau qui connaissait si bien l’homme et son œuvre pour l’avoir montée in extenso, écrivait dans Le  Monde du 19 avril 1989, trois jours après la mort de son ami : «Il ne supportait pas que l’on qualifie ses pièces de sombres ou désespérées, ou sordides. » (…) « Elles ne sont ni sombres ni sordides, elles ne connaissent pas le désespoir ordinaire, mais autre chose de plus dur, de plus calmement cruel. »  Et, dans le même article,  à propos de Dans la Solitude dans les champs de coton qu’il avait créé en 1987 (initialement avec Laurent Malet et Isaac de Bankolé, puis repris fin 1987- début 1988 avec Laurent Malet et lui-même dans le rôle du Dealer) :  » “Il n’y a pas d’amour il n’y a pas d’amour ”,  Bernard demandait qu’on ne coupe surtout pas cette phrase qui le faisait sourire de sa façon si incroyablement lumineuse. » (…) « Il voulait qu’on la regarde, cette phrase, bien en face sans faire trop de sentiments. »

Et quelques soient les réserves de certains, ce spectacle rend un fidèle hommage à un grand poète dramatique.

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 1er août au Stade Didot, Paris (XV ème)
Le 2 septembre, Parvis de la B.N.F. Paris ( XIII ème)
Les 3 et 4 septembre : lieu surprise !

https://www.billetweb.fr/dans-la-solitude-des-champs-de-coton-roland-auzet&src=agenda

 Le mois d’août de la Culture à Paris se poursuit jusqu’au 15 septembre

 

 

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