Eros en confinement, mise en scène de Lazare

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© Jean Couturier

Eros en confinement, mise en scène de Lazare

On sent comme un petit air de festival d’Avignon sur le parvis de l’Espace Cardin, sous un bel arbre centenaire… Lazare nous accueille :  «Bonjour, cela nous fait plaisir de vous voir». Avec Jann Gallois, il va restituer le mythe de Psyché et de Cupidon avec des improvisations parlées et dansées. Son texte, écrit durant les soixante jours de confinement, sert de base à des digressions verbales improvisées. D’une durée initiale de trente-cinq minutes, ce duo, accompagné par la musique en direct de Louis Jeffroy,  en a atteint cinquante.

D’abord seul, Lazare nous embarque dans un récit où se croisent Vénus, Cupidon et Psyché. Vêtu d’un T. shirt siglé «Barbès parle», il cherche le regard du public, sa logorrhée est communicative. Il évoque une Psyché imaginaire que Jann Gallois va incarner en une danse fluide et sensuelle. Le jeu de corps à corps des deux artistes est impressionnant d’énergie : de belles postures naissent de leur complicité, comme cette entrée de la danseuse sur l’épaule du comédien alors qu’elle marche à l’horizontal sur le mur du théâtre. Plus tard, ils roulent enlacés sur le gazon, un rappel d’une pièce de Jann Gallois Compact, (voir Le Théâtre du Blog). La danseuse entame un solo poétique et Lazare fait quelques allusions à la situation sanitaire actuelle : leur proximité corporelle n’est pas en effet pas compatible actuellement et c’est une sorte de catharsis pour la quarantaine de spectateurs installés sur des bancs avec la distanciation requise.

Après des applaudissements, mérités, Lazare ajoute : « C’est une forme atypique, mais c’est pour nous une façon d’exister, cette période va être vachement dure à vivre, il faut inventer, improviser encore et toujours. » Le spectacle doit survivre !

 Jean Couturier

Jusqu’au 30 août  à 18 heures.  Théâtre de la Ville- Parvis de l’Espace Cardin, 1 avenue Gabriel,  Paris(VIII ème)

Un été particulier à Paris se poursuit jusqu’au 15 septembre avec de nombreux spectacles en plein air gratuits.


Archive pour 26 août, 2020

Festival de La Mousson d’été

Festival de La Mousson d’été

 Une édition attendue : après un été de silence forcé, le théâtre retrouve à Pont-à-Mousson en Lorraine, la joie de se dire. C’est la mission que s’est donnée en 1996, Michel Didym, alors directeur de compagnie : faire entendre les encres fraîches du théâtre contemporain, hors frontières, grâce à une équipe d’acteurs acrobates de la lecture en public. Aujourd’hui, rendez-vous incontournable de la rentrée théâtrale fête sa vingt-cinquième édition… Mais Michel Didym n’a pas concocté une édition-anniversaire boursoufflée et a choisi de replacer plus simplement et plus justement les écritures contemporaines au cœur de l’élan de la création après de mois de silence forcé. L’Abbaye des Prémontrés a donc vibré pendant six jours, parcourue dès les premières heures du matin jusque tard dans la nuit, par les acteurs en répétitions, les stagiaires de l’université d’été européenne dirigé par le fidèle Jean-Pierre Ryngaert, et par les spectateurs et artistes amis, dans une joyeuse déambulation, masquée – forcément. Et quand cessent les affaires sérieuses, le Parquet de bal et ses DJ entrent dans la danse, animé par des pointures du genreOuverture photo MAS

 Le plaisir des rencontres et de la découverte artistique fait partie de l’ADN de La Mousson d’été ;  ils sont rendus possibles grâce au travail à l’année, sérieux et attentif de toute une équipe : comité de lecture, traducteurs, institutions partenaires comme la Maison Antoine Vitez ou Théâtre Ouvert. Ils concourent à dessiner le paysage de chaque édition.

Cette programmation 2020, foisonnante - vingt-huit auteurs servis par des mises en espace ou de simples lectures, presque toutes accompagnées  par des musiciens – fait du spectateur, un promeneur dont la rêverie se teinte parfois d’émotion, parfois d’agacement, mais le plus souvent de gratitude. Ces histoires venues d’Allemagne, Norvège, Pologne, Espagne, Cameroun, Royaume-Uni, Pays-Bas, Croatie, Argentine, Uruguay et Algérie, juxtaposées aux textes d’auteurs français, mettent en tension notre capacité  à envisager l’ailleurs. Nous ne pouvons nous dérober à sa diversité. Nous comprenons aussi ce que le théâtre donne au monde en lui proposant des corps d’emprunt. Des langages, des histoires…

 Parmi tous ces rendez-vous, quelques moments remarquables :

Claudine Galea, associée au Théâtre national de Strasbourg, présentait Un Sentiment de vie avec Stanislas Nordey. Debout devant leur pupitre, dans l’intensité d’une présence quelle et pourtant indivisible, ils lisaient ou peut-être rêvaient à voix haute les correspondances qui sillonnent en secret son écriture : Falk Richter, la présence/absence du père mort depuis longtemps, la mémoire de l’Algérie. Un texte aussi décousu qu’infiniment relié, dont la voix de Claudine Galea serait l’unique motif d’exister. Stanislas Nordey, impeccable diseur, se retirait petit à petit pour laisser la place à cette femme menue, habitée par le spectre de sa narration. « Ne pleure pas ! Le monde aussi est en larmes. Ne pleure pas, donne tes larmes : écris ! » Claudine Galea nous a invités dans cette faille de l’espace et du temps qu’est la mémoire. Nous avons expérimenté son territoire d’écriture et en sommes sortis bouleversés.

 Autre voix, autre univers : Charles Berling, dirigé par Michel Didym, a fait entendre de larges extraits de Nul si découvert du romancier et auteur de théâtre français Valérian Guillaume. Seul, avec pour tout viatique la vertigineuse pulsation de phrases sans virgules et sans points mais d’une oralité renversante, Berling nous livre l’univers des galeries marchandes, envahi de solitudes qui se croisent, influencées par la publicité. «Pour suivre le chemin du plaisir j’ai été voir les belles choses d’abord j’ai regardé les téléphones chez SFR puis j’ai été chez Claire’s pour voir les bijoux les barrettes les chouchous les bandeaux et j’ai pas arrêté de caresser les fausses mèches et les rajouts super doux après j’ai été voir les nouvelles perceuses chez Leroy-Merlin puis les crèmes chez Yves Rocher tout le monde a été vraiment hyper gentil et j’ai trouvé les rayons impeccables et si fournis que j’ai presque pas pensé à mes tristesses. » L’acteur s’est laissé conduire par la voix intérieure de cet homme encore jeune, envahi par la pulsion de se nourrir de cochonneries, dévoré par ses promenades compulsives et soumis à celui qu’il appelle son « démon ». Dans une palette d’infinies nuances, Charles Berling nous a donné la chance de comprendre et d’aimer cet être humain, à la fois drôle dans sa fragilité et pourtant promis à la violence du monde.

 Venu de cette partie de l’Allemagne alors nommée «de l’Est » , Dirk Laucke donne la parole, avec Barouf en automne, à Jürgen et Karin, deux laissés pour compte pas vraiment miséreux, juste à la limite. Trop âgés pour travailler, petite retraite, l’homme et la femme se sont fait avoir par l’Histoire. Le capitalisme qu’ils désiraient tant (au moins pour la beauté de ses objets), n’a produit que chômage et extinction de leur ancien mode de vie, plus égalitaire. Mais, de ce tour de passe-passe, il n’est pas directement question ici. Ils se disputent autour d’un ancien Leica, dont l’un et l’autre discutent de la valeur d’échange contre un appareil numérique et jaillit alors  la conscience de leur frustration. Ils se rebiffent et décident de passer à l’action. Il faut décrypter tout ce qui se joue à la fois entre eux, et avec le gérant du magasin, la tendresse de l’auteur pour ses personnages qu’il observe pourtant sans ménagement : ils sont en effet prêts à tout pour s’en sortir.

Emilie Capliez, récemment nommée avec Mathieu Cruciani à la tête de la Comédie de l’Est à Colmar, a dirigé Catherine Matisse, Christophe Brault et Sébastien Eveno, sur une partition toute en humour à froid. Juliette Auber-Affholder a traduit cette pièce dans le cadre du programme européen Fabulamundi. Ce qui montrerait s’il en était besoin, la pertinence du soutien apporté à ces programmes de traduction.

Exception dans ces nombreuses lectures, une mise en scène déjà très travaillée de la prochaine création de la compagnie Le Grand Cerf bleu : Brefs entretiens avec des femmes exceptionnelles. Après avoir vu les répétitions en juin dernier à Théâtre Ouvert (voir Le Théâtre du blog du 20 juin), nous avons eu plaisir à revenir sur le travail de cette jeune compagnie qui s’est attachée à l’écriture du catalan Joan Yago. Un texte traduit aussi dans le cadre de Fabulamundi par Laurent Gallardo. Avec ces vrais/faux entretiens de femmes  aux  comportements déviants ou aux croyances quelque peu surnaturelles, le théâtre peut donner libre cours à la fantaisie implicite de ces revendications d’identités marginales. Les réseaux sociaux fourmillent de ce genre de personnalités déviantes qui peuvent inquiéter ou faire rêver mais qui témoignent d’une liberté de parole sans contrainte. Les acteurs du Grand Cerf bleu s’en donnent à cœur joie mais en gardant une distance : chacun peut apprécier comme il veut ces aspirations à l’éternité, à la beauté éternelle ou au port d’armes généralisé… Ce sont des variations autour de nos contradictions et, comme on dit  « Tout le monde a ses raisons ».

Never vera blue (c) Boris DidymDSC_3275 - copie

Isabelle Carré dans Never Vera Blue © ßoris Didym

Il faudrait aussi souligner la très belle interprétation d’Isabelle Carré, sous la direction de Michel Didym, dans Never Vera Blue de l’Anglaise Alexandra Wood. Un spectacle en vue ?A suivre… Mais il faut aussi rendre hommage à Stanislas Nordey qui, pendant le confinement, a passé commande à douze auteurs pour les douze jeunes élèves-comédiens du Théâtre National de Strasbourg avec pour thème : « Ce qui (nous) arrive ». De courtes pièces à une voix qui se sont égrenées le soir.

Compte-tenu des exigences sanitaires, nombre de rendez-vous ont eu lieu en plein air sous les tilleuls du parc, sous les arcades de la Promenade des Chanoines ou un chapiteau ouvert en bordure de la Moselle. La fin de l’été est douce en Lorraine, même si les mots s’envolent parfois sous les caprices du vent…

La Mousson d’été a su jouer avec les contraintes du moment et avec les ressources qu’offre les locaux de l’Abbaye, pour cette vingt-cinquième édition qui a été de haute tenue. L’an prochain, Michel Didym quittera ses fonctions de directeur du Centre Dramatique National de Nancy, pour redevenir directeur de compagnie. Sans nostalgie, semble-t-il : il brûle de consacrer tout son temps à la création…

 

Marie-Agnès Sevestre

La Mousson d’été a eu lieu à l’Abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson du 21 au 27 août.

Le théâtre de Claudine Galea est publié aux éditions Espace 34. Son dernier roman Les Choses comme elles sont, est paru aux éditions Verticales l’an dernier. Nul si découvert de Valérian Guillaume est publié aux  éditions de L’Olivier (2020). Brefs entretiens avec des femmes exceptionnelles de Joan Yago paraîtra à l’automne en édition bilingue chez Tapuscrits/Théâtre Ouvert.

 

A l’écoute. Réflexions sur le son et la musique de Peter Brook

A l’écoute. Réflexions sur le son et la musique de Peter Brook, traduction de Jean-Claude Carrière

  La simplicité de la pensée paradoxale se retrouve dans ce petit livre qui a pour thème  l’oreille, la musique et le son,  et dont le dernier mot, le dernier message est : « Silence »… Le metteur en scène revoit son grand œuvre passé,  surtout la partie, moins connue en France, créée en Angleterre et aux Etats-Unis, à la lumière de la sphère sonore à lui attaché. Il tisse ses chapitres de rencontres, expériences, explorations, partant de la légende d’Orphée et des mythes de la création en Afrique.

Anecdotes, associations d’idées deviennent fables, constatations, aphorismes d’un grand sage qui, au-delà de la réflexion sur le son et la musique, englobent plus généralement  le domaine de la forme et de la création, de l’opéra à Shakespeare et  à Tchekhov qui tous deux font preuve dans leur écriture d’une  écoute sensible, l’un des conversations de tavernes et de ruelles, l’autre des familles qu’il visitait comme médecin de campagne. Il est d’abord question de sensibilité «finement aiguisée» : « Les meilleurs acteurs que j’ai connus comme John Gielgud et Paul Scofield jouissaient d’une fine sensibilité : celle qui dissout les barrières de l’ego, qui est de toute façon inévitable. (…) Tous les grands musiciens que j’ai eu la joie de connaître, disaient après une interprétation particulièrement réussie : « Ce soir, je sentais que ce n’était pas moi, mais la musique qui jouait à travers moi. »  Cela demande, bien sûr, une sensibilité très fine qui éveille souvent la même qualité chez l’auditeur.   « Les instruments eux-mêmes  répondent  mieux, quand les muscles sont allégés par la joie. » Ces phrases évoquent la direction d’orchestre de Teodor Currentzis, un chef grec formé à Saint-Petersbourg qui transporte  ses interprètes et son public grâce à une vive sensibilité qui le mène jusqu’à danser la musique depuis son pupitre, et à diriger sans baguette mais avec tout son corps en mouvement. Pourtant,  c’est sur un Arturo Toscanini âgé que s’attarde Peter Brook. Il bougeait à peine, dirigeait sans gestes son orchestre grâce à la qualité d’une écoute subtile.
 

  Après avoir subi les cours ennuyeux de professeurs impatients, Peter Brook a appris le piano avec une Russe. Sa méthode : faire écouter le son produit par une note, sans bouger mais sans tension dans le haut du corps, de façon à se préparer pour la note à venir. «Appuie, laisse aller, écoute, appuie, relâche, écoute. » Le diable, c’est l’ennui, nous avait dit, il y a déjà longtemps, Peter Brook… Comment, en art,  donner la vie ? Comment jouer avec le passé pour lui redonner vie au présent ? Comment jouer avec la tradition  sans revenir au passé ? Question fondamentale que posait déjà au début du XXème siècle, le grand  Vsevolod Meyerhold auquel Peter Brook a consacré son dernier opus. Il est le cousin émigré de Valentin Ploutchek, acteur de Meyerhol dans les années vingt, qui ouvrit en 1975 dans son Théâtre de la Satire, un cours de biomécanique (méthode musicale, on l’oublie trop souvent !) que dirigeait  un de ses anciens condisciples du Théâtre de Meyerhold.

Curieusement, ce petit livre de cent-trente cinq pages rempli de notes aiguisées, du son de la note, au son du silence, n’est en aucune façon une méthode. Mais il évoque, de près ou de loin,  certaines réflexions de ce metteur en scène-musicien qu’était Vsevolod Meyerhold, sur lequel Peter Brook continue de travailler pour les tournées à venir de Why, présenté aux Bouffes du Nord en 2019.  Il est donc ici question de traditions, d’attention mais aussi d’opéras : on a pu voir en France, La Bohême, Boris Godounov, Faust, Eugène Onéguine, Salomé avec décors et costumes de Salvador Dali, mais aussi de concerts, de musique classique ou concrète, de musique de films, de ballets et comédies musicales. Il est aussi question de la qualité de l’écoute : intérêt, disponibilité, alerte qui emplit l’espace, qui le nourrit et nourrit l’orchestre.

L’écoute véritable est celle du chat qui met en alerte au moindre son chaque cellule de son corps, passant de l’immobilité à la réaction  instantanée. Il faut savoir tenir le détail comme le sens entier de la phrase musicale, faire respirer une œuvre en tenant compte des intervalles nécessaires, des silences qui sont des sortes de ponts.  La vie d’une œuvre du passé est dans l’importance de ces intervalles, dans l’entre-deux, jamais dans l’œuvre elle-même, qu’elle soit musique ou littérature. « Entre une lettre et une autre, entre un mot et un autre … il y a toujours une petite brèche, un interstice qui s’ouvre sur le silence. »  Ce qui permet de susciter des réponses chez celui qui écoute, aujourd’hui, même si sa culture sonore a des repères mélodiques et rythmiques différents.

 Peter Brook pointe l’importance de la comédie musicale à Broadway et s’attarde sur ses expériences new-yorkaises. Il raconte l’histoire de son théâtre, son évolution de la complexité à la simplicité, comme seuls les artistes peuvent le faire : avec légèreté et en mettant en exergue les détails importants. A New York avec La Tragédie de Carmen, Impressions de  Pelléas, et  avec Une Flûte enchantée, aux Bouffes du Nord à Paris.  Il déroule ainsi avec clarté le fil organique de sa longue vie d’artiste, accompagné d’amis, d’êtres aimés et de collaborateurs. Il décrit son riche voyage musical dans les arts de la scène, qui aboutit au son du silence. Emouvant jusqu’aux larmes, le souvenir de la danse immobile de la chanteuse et danseuse de flamenco Pastora Imperio. Paralysée par l‘âge, elle exprime devant lui, remuant « millimètre par millimètre » ses doigts tremblants, l’intensité d’une danse passionnée.

Peter Brook livre  l’expérience du Prisonnier où, après de multiples improvisations au clavier électronique, le compositeur et pianiste Franck Krawczyk déclara très simplement : « Rien de ce que je propose ne va. Le son qui colle le mieux à la pièce est le silence. »  

Béatrice Picon-Vallin

 Editions Odile Jacob et en anglais, chez Nick Hern Books.

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