A l’écoute. Réflexions sur le son et la musique de Peter Brook

A l’écoute. Réflexions sur le son et la musique de Peter Brook, traduction de Jean-Claude Carrière

  La simplicité de la pensée paradoxale se retrouve dans ce petit livre qui a pour thème  l’oreille, la musique et le son,  et dont le dernier mot, le dernier message est : « Silence »… Le metteur en scène revoit son grand œuvre passé,  surtout la partie, moins connue en France, créée en Angleterre et aux Etats-Unis, à la lumière de la sphère sonore à lui attaché. Il tisse ses chapitres de rencontres, expériences, explorations, partant de la légende d’Orphée et des mythes de la création en Afrique.

Anecdotes, associations d’idées deviennent fables, constatations, aphorismes d’un grand sage qui, au-delà de la réflexion sur le son et la musique, englobent plus généralement  le domaine de la forme et de la création, de l’opéra à Shakespeare et  à Tchekhov qui tous deux font preuve dans leur écriture d’une  écoute sensible, l’un des conversations de tavernes et de ruelles, l’autre des familles qu’il visitait comme médecin de campagne. Il est d’abord question de sensibilité «finement aiguisée» : « Les meilleurs acteurs que j’ai connus comme John Gielgud et Paul Scofield jouissaient d’une fine sensibilité : celle qui dissout les barrières de l’ego, qui est de toute façon inévitable. (…) Tous les grands musiciens que j’ai eu la joie de connaître, disaient après une interprétation particulièrement réussie : « Ce soir, je sentais que ce n’était pas moi, mais la musique qui jouait à travers moi. »  Cela demande, bien sûr, une sensibilité très fine qui éveille souvent la même qualité chez l’auditeur.   « Les instruments eux-mêmes  répondent  mieux, quand les muscles sont allégés par la joie. » Ces phrases évoquent la direction d’orchestre de Teodor Currentzis, un chef grec formé à Saint-Petersbourg qui transporte  ses interprètes et son public grâce à une vive sensibilité qui le mène jusqu’à danser la musique depuis son pupitre, et à diriger sans baguette mais avec tout son corps en mouvement. Pourtant,  c’est sur un Arturo Toscanini âgé que s’attarde Peter Brook. Il bougeait à peine, dirigeait sans gestes son orchestre grâce à la qualité d’une écoute subtile.
 

  Après avoir subi les cours ennuyeux de professeurs impatients, Peter Brook a appris le piano avec une Russe. Sa méthode : faire écouter le son produit par une note, sans bouger mais sans tension dans le haut du corps, de façon à se préparer pour la note à venir. «Appuie, laisse aller, écoute, appuie, relâche, écoute. » Le diable, c’est l’ennui, nous avait dit, il y a déjà longtemps, Peter Brook… Comment, en art,  donner la vie ? Comment jouer avec le passé pour lui redonner vie au présent ? Comment jouer avec la tradition  sans revenir au passé ? Question fondamentale que posait déjà au début du XXème siècle, le grand  Vsevolod Meyerhold auquel Peter Brook a consacré son dernier opus. Il est le cousin émigré de Valentin Ploutchek, acteur de Meyerhol dans les années vingt, qui ouvrit en 1975 dans son Théâtre de la Satire, un cours de biomécanique (méthode musicale, on l’oublie trop souvent !) que dirigeait  un de ses anciens condisciples du Théâtre de Meyerhold.

Curieusement, ce petit livre de cent-trente cinq pages rempli de notes aiguisées, du son de la note, au son du silence, n’est en aucune façon une méthode. Mais il évoque, de près ou de loin,  certaines réflexions de ce metteur en scène-musicien qu’était Vsevolod Meyerhold, sur lequel Peter Brook continue de travailler pour les tournées à venir de Why, présenté aux Bouffes du Nord en 2019.  Il est donc ici question de traditions, d’attention mais aussi d’opéras : on a pu voir en France, La Bohême, Boris Godounov, Faust, Eugène Onéguine, Salomé avec décors et costumes de Salvador Dali, mais aussi de concerts, de musique classique ou concrète, de musique de films, de ballets et comédies musicales. Il est aussi question de la qualité de l’écoute : intérêt, disponibilité, alerte qui emplit l’espace, qui le nourrit et nourrit l’orchestre.

L’écoute véritable est celle du chat qui met en alerte au moindre son chaque cellule de son corps, passant de l’immobilité à la réaction  instantanée. Il faut savoir tenir le détail comme le sens entier de la phrase musicale, faire respirer une œuvre en tenant compte des intervalles nécessaires, des silences qui sont des sortes de ponts.  La vie d’une œuvre du passé est dans l’importance de ces intervalles, dans l’entre-deux, jamais dans l’œuvre elle-même, qu’elle soit musique ou littérature. « Entre une lettre et une autre, entre un mot et un autre … il y a toujours une petite brèche, un interstice qui s’ouvre sur le silence. »  Ce qui permet de susciter des réponses chez celui qui écoute, aujourd’hui, même si sa culture sonore a des repères mélodiques et rythmiques différents.

 Peter Brook pointe l’importance de la comédie musicale à Broadway et s’attarde sur ses expériences new-yorkaises. Il raconte l’histoire de son théâtre, son évolution de la complexité à la simplicité, comme seuls les artistes peuvent le faire : avec légèreté et en mettant en exergue les détails importants. A New York avec La Tragédie de Carmen, Impressions de  Pelléas, et  avec Une Flûte enchantée, aux Bouffes du Nord à Paris.  Il déroule ainsi avec clarté le fil organique de sa longue vie d’artiste, accompagné d’amis, d’êtres aimés et de collaborateurs. Il décrit son riche voyage musical dans les arts de la scène, qui aboutit au son du silence. Emouvant jusqu’aux larmes, le souvenir de la danse immobile de la chanteuse et danseuse de flamenco Pastora Imperio. Paralysée par l‘âge, elle exprime devant lui, remuant « millimètre par millimètre » ses doigts tremblants, l’intensité d’une danse passionnée.

Peter Brook livre  l’expérience du Prisonnier où, après de multiples improvisations au clavier électronique, le compositeur et pianiste Franck Krawczyk déclara très simplement : « Rien de ce que je propose ne va. Le son qui colle le mieux à la pièce est le silence. »  

Béatrice Picon-Vallin

 Editions Odile Jacob et en anglais, chez Nick Hern Books.

 


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