Bananas (and kings), texte et mis en scène Julie Timmerman

photo Pascal Gély

photo Pascal Gély

 

Bananas (and kings), texte et mis en scène Julie Timmerman

 

Une affaire menée comme une guerre, ou comment la United Fruit Company a dévoré l’Amérique centrale, pays par pays, pour y installer ses plantations de bananes. Populations massacrées ou réduites à un esclavage qui ne dit pas son nom, terres empoisonnées par les pesticides – les joies de la monoculture : quand une banane tombe malade, dix-mille hectares tombent avec elle, donc il faut traiter -. Longue guerre civile fabriquée de toutes pièces au Guatemala, en commençant par l’éviction brutale de son président élu, Jacobo Arbenz : la United Fruit Company  démontre parfaitement de la nocivité d’un capitalisme sans limites, servi par une propagande qui fait du coup d’état dans un pays souverain un acte de « sauvetage » de son peuple. Un cas géopolitique exemplaire, mais pas unique.

Cette histoire, Julie Timmerman l’évoquait en 2016 dans Un Démocrate , un spectacle qui est  toujours joué en tourné et avec succès. Il s’agissait des méthodes théorisées et expérimentées par Edward Bernays pour berner –jeu de mot irrésistible- l’opinion, au profit des grandes sociétés étatsuniennes (on ne dira pas américaines, l’Amérique ne se réduisant pas à la puissance dominante). On n’oubliera pas comment Philipp Morris, avec l’aide de Bernays, a vendu la cigarette aux femmes comme drapeau de leur liberté. Un Démocrate éclaire puissamment le processus, l’instrumentalisation de la démocratie par un concentré du capitalisme.

Avec Bananas (and kings) Julie Timmerman regarde à la loupe l’annexion des terres et l’anéantissement de la démocratie par la United Fruit Company. On peut prendre l’affaire dans les deux sens : commencer par la publicité développée par Bernays à une échelle inimaginable jusque là et qui induit une production de masse ; ou commencer par la production de masse qu’il faut écouler en masse. Mangez des bananes ! C’est commode, nutritif, plein de vertus. Produisons des bananes ! Au lieu de rapporter trois sous aux autochtones, ça nous rapportera des fortunes.  Pour cette conquête, il faut un héros, Minor Keith. A celui-ci, il faut un adversaire, Sam Zemurray, roi de la banane, un autre méchant même sous un aspect plus bonhomme. L’épopée a besoin d’un grand vaincu : le président Jacobo Arbenz, comme Hector à Troie… Il aura perdu, mais gagné les cœurs. Le surnaturel, enfin, sera représenté par l’esprit maya, surgi de la terre au delà de l’anéantissement, dansant, chantant dans le corps d’une indienne qui est peut-être bien un fantôme.

Il s’agit d’une histoire vraie et  Julie Timmerman la théâtralise au maximum, avec les moyens dérisoires et magiques du théâtre : des voiles de plastique noir font une tempête dans une vague énorme de musique hollywoodienne, un alignement de caisses figure le bureau du grand directeur, et les bananes –vraies ou en plastique – volent sur scène et dans la salle, tandis que leur cours monte et descend. L’épopée cavale, mêlant récit, adresses au public, scènes jouées et ce qu’on peut appeler une  « information incarnée », l’explication du mécanisme étant confiée à un personnage. Mais là, cela marche moins bien : l’information, prioritaire, vide le personnage de son « caractère ».

L’autrice metteuse-en-scène interprète a choisi délibérément une troupe réduite, la même que pour Un Démocrate, en s’associant avec Benjamin Laurent pour la musique. Elle-même joue avec Anne Cressent, Mathieu Desfemmes et Jean-Baptiste Verquin un grand nombre de personnages et d’approches théâtrales. Récit, drame, farce, rituels mayas : un tel patchwork complique le jeu. La pièce très bien documentée, engagée, sincère -c’est assez rare- donne envie d’être enthousiaste. On voudrait que le spectacle nous emporte complètement, cœur et intellect. Ça se produit de temps à autres, faute d’une direction d’acteurs plus claire dans chacun des styles de théâtre proposés. Ce qui n’empêche pas de sortir du spectacle assez secoué pour ne plus avoir envie de manger de bananes. Il faudra aussi regarder avec méfiance les noix de cajou pour lesquelles on déboise le Cambodge, l’huile de plame, le avocats et autres productions lointaines.  United Fruit Companny a disparu, puis réapparu sous le nom de Chiquita Brands, société qui se présent comme “verte“.  Mieux vaut bien lire les étiquettes  si on veut être  un consommateur éthique !

Christine Friedel

Théâtre de la reine Blanche, Paris (XVIII ème) jusqu’au 31 octobre.

Un Démocrate, de Julie Timmerman (C&F édition, Caen Juin 2020). Avec le texte de la pièce et un riche dossier : Edward Bernays, petit prince de la propagande, De la conquête des idées de Mathis Buis, Manipulations et ripostes photographiques de Karine Chambefort-Kay, Typopaganda de Nicolas Taffin sur l’importance idéologique de la typographie et De l’art d’influencer l’opinion, images d’une manipulation invisible de Florence Jamet-Pnkiewicz.

 


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