D’autres mondes, texte et mise en scène de Frédéric Sonntag

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D’autres mondes, texte et mise en scène de Frédéric Sonntag

 Explorer les dimensions spatio-temporelles infinies, révélées par la physique quantique et la science-fiction… Un  projet ambitieux et passionnant. L’auteur-metteur en scène de B. Traven (voir Le Théâtre du blog)  dernier volet d’une Trilogie fantôme, dédiée à des personnages aux  identités brouillées, récidive.

Il croise les biographies fictives d’un physicien, d’un écrivain et de leur descendance, et attribue à chacun plusieurs vies, en partant de ce paradoxe : «Les vies  que nous n’avons pas vécues, les êtres que nous n’avons pas aimés, les livres que nous n’avons pas lus ou écrits, ne sont pas absents de notre existence. » selon le psychanalyste Pierre Bayard auteur d’Il existe d’autres mondes.

Jean-Yves Blanchot (Florent Guyot), un physicien français, prestidigitateur et trompettiste à ses heures, est-il un inventeur de génie récompensé par un prix  Nobel pour avoir résolu la mesure du temps dans la physique quantique ou bien un savant raté, confit dans l’alcool? Et Alexei Zinoviev (Victor Ponomarev) est-il un célèbre écrivain de science-fiction soviétique rescapé du Goulag et exilé en France, ou un astrophysicien reconnu par ses pairs ?

 Frédéric Sonntag donne à ces vies imaginaires une vraisemblance troublante, en les ancrant dans les différentes époques traversées, avec documents visuels, reconstitution d’émissions de Bernard Pivot, interview radiophonique… Il brouille aussi le temps en faisant revivre des personnages dans la mémoire de leurs rejetons, eux aussi ambigus: Anna Zinoviev (Fleur Sulmont), collapsologue ou cosmonaute en partance vers une exoplanète pour fuir une Terre moribonde ?  Antony Blanchot (Antoine Herniotte), chanteur en vogue, auteur de Black Matter ou compositeur au génie précoce mais réduit au silence et à la dépression ? 

D’autres mondes met en scène sur deux générations, ces quatre personnages principaux confrontés aux surgissements d’autres réalités, à l’intérieur de leur réalité propre… Un exercice vertigineux mené avec rigueur dans une dramaturgie éclatée où on navigue à vue, d’un espace-temps fictif à l’autre.  Les scènes dialoguées alternent avec le récit des narrateurs et les séquences, jouées simultanément, créent des ponts entre les années soixante-dix et deux mille, en passant par d’autres périodes.

Des images-vidéo d’actualité servent de repères dans cette chronologie bousculée. En prologue, pour nous guider, Jean-Yves Blanchot donne une conférence, à l’avant-scène, sur les particules élémentaires et leurs combinaisons virtuelles et indéterminées:  un problème mathématique insoluble qu’il applique à nos existences : « Ce soir, vous auriez pu ne pas être là. Vous auriez pu être coincés dans un embouteillage… » Pour preuve, en un  tour de magie,  il fait disparaître dans une boîte, le lapin blanc de la concierge. Clin d’œil  au chat de Schrödinger et au lapin d’Alice au pays de merveilles de Lewis Carroll… Relayé  quand le rideau se lève, par la musique planante de Jefferson Airplane, à la poursuite du White Rabbitt : leurs rocks psychédéliques et des airs des Beatles ponctueront le spectacle. Jouée par les comédiens, la musique opère cette ouverture du temps et des espaces poétiques. Car les personnages se rêvent aussi sous la plume romanesque de Frédéric Sonntag… 

 Avec cette mémoire chahutée entre passé et futur, il veut pointer du doigt l’amnésie qui guette notre société, coincée dans la jouissance du présent. Avec l’essayiste marxiste américain Fredric Jameson, auteur d’Archéologies du futur, plusieurs fois cité dans le spectacle, Frédéric Sonntag s’inquiète de notre incapacité à imaginer d’autres mondes possibles : « La société de consommation, la société des médias se caractérise par la perte du sens de l’histoire non seulement du passé mais aussi des futurs.  Ce qu’Herbert Marcuse appelait l’atrophie de l’imagination utopique, constitue un symptôme pathologique du capitalisme tardif. »

On sort heureux et stimulé de ces deux heures mouvementées. Les coutures entre les séquences et d’une partie à l’autre, sont parfois un peu lâches mais l’accompagnement visuel de Thomas Rathier et les arrangements musicaux de Paul Levis donnent une bonne tenue au spectacle dont l’écriture nous ravit. Les neuf comédiens excellent dans leurs nombreux rôles comme dans leur pratique du chant et de la musique. Malou Rivoallan, apparaît en Grace Slick, la chanteuse et leader du groupes Jefferson Airplane puis Jefferson Starship et Starship. Et l’harmonie règne sur le plateau.

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 9 octobre, Nouveau Théâtre de Montreuil, 10 place Jean Jaurès, Montreuil (Seine-Saint-Denis) T.01 48 78 48 90.

 Du 5 au 7 novembre, Théâtre de Sénart (Seine-et-Marne); les 16 et 17 novembre, La Snat 61 Alençon/ Flers/ Mortagne-au-Perche (Orne) ; les  21 et 22 janvier Points communs, nouvelle Scène Nationale de Cergy Pontoise (Val-d’Oise) et les 26 et 27 janvier, Le Grand R La-Roche-sur-Yon (Vendée)

 

 


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