Abnégation d’Alexandre Dal Farra, mise en scène de Guillaume Durieux

 

Abnégation d’Alexandre Dal Farra, traduction d’Alexandra Moreira Da Silva et Marie-Amélie Robillard, mise en scène de Guillaume Durieux

 Cette première pièce d’une trilogie, écrite et mise en scène en 2013 par cet auteur brésilien, est un tableau des forces socio-politiques qui agitent son pays aujourd’hui. Les volets d’ 1 et 2 d’Abnégation racontent l’arrivée d’un parti politique au pouvoir et l’exercice de ce pouvoir. Dans le troisième, fait de courtes scènes, l’auteur dresse un portrait à la fois lucide, cruel et drôle de la société brésilienne actuelle. Abnégation 1  est une violente satire mais aussi une comédie noire et une tragédie moderne où Alexandre Dal Farra évoque les relations de pouvoir au sein des partis politiques. Avec une corruption permanente: un exercice qui n’est pas anodin, puisqu’il touche à la fois le corps et l’âme. Il dresse un constat sans illusions de l’effondrement du politique avec des personnages en crise… Autour d’une table, dans l’arrière-salle d’une exploitation agricole, quelque part à l’abri des regards et loin de la ville, des membres du Parti : Paolo (Eric Caruso) et José (Alain Fromager) convoquent Celsio (Stanislas Stanic), pour réfléchir à la stratégie qui protégerait le Parti et ses membres d’un «accident». Avec ce Celsio, arrive Jonas, un conseiller en communication (Thomas Gonzalez). Défoncé, il dort un temps pour récupérer mais est incapable d’un raisonnement efficace et de la moindre attention à l’autre…

c) Alan Castelo

©Alan Castelo

 Flavia (Florence Jana) incarne la seule femme à faire partie de ce groupe d’hommes  politiques en déliquescence et leur sert à boire. On découvrira qu’elle en est une habituée. Mensonges, corruptions, drogue, sexe, machisme, complots, intimidations et soumissions sont le pain quotidien de ces politiques que n’éclaire plus l’espoir d’un monde meilleur: une allusion évidente au Parti des Travailleurs de Lula et Dilma Rousseff et au fait que l’exercice du pouvoir corrompt et que les exigences d‘un idéal tronqué dépendent vite et malgré eux, de «basses besognes». Le public ne saura pas de quelle «affaire» ni de quel «accident», il peut s’agir. Non-dits, silences volontaires, non-transmission de la moindre information: tout relève de mesures ultra-confidentielles prises au sein d’un parti politique…

 Sont évoqués un ravin avec une odeur de cadavres en putréfaction et d’excréments… et des silos de stockage dans un endroit désolé avec des arbres exotiques, sur des tableaux peints par Pierre-Guillem Coste et accrochés aux murs de scène. Abîme, gouffre, précipice, fosse et enfer, terreur et vertige devant la chute : les protagonistes  ont déjà connu cette drôle de leçon des ténèbres et l’auteur, avec  ce voyage scénique, nous invite là où tombe l’homme… Sur le territoire des relations des êtres entre eux, chacun malmène l’autre, l’agresse verbalement et souvent physiquement, et le jette à terre s’il se montre trop désobéissant. Une métaphore la plus extrême de la perte et de la mort.

Une peur panique est ici palpable, en lien avec la déstabilisation constante de ces êtres vivants enfermés dans leur cage… Des animaux humains féroces, insolites ou hideux: ces quatre hommes, cette femme, et même Celsio -un peu l’alter ego de l’auteur- se laissent aller à une domination cruelle et brutale… Et manque chez eux un minimum de bonté et d’équité. Ni documentaire ni fiction politique, Abnégation est un poème politique sur la monstruosité s’emparant des gens quand ils met tous leurs atouts dans le jeu dangereux des relations de pouvoir. Mais ces monstres d’une laideur morale repoussante ont  aussi parfois une sensibilité et une attention à l’autre confondante. En fait, prisonniers d’eux-mêmes, méchants et pervers, ils ont sciemment, aliénés qu’ils sont malgré eux, fait le choix du Mal.

 Abnégation signifie sacrifice volontaire de soi-même, dévouement et renoncement souvent associés au courage. Mais ici, on a l’impression que chacune de ces figures noires renie cet intérieur existentiel où se cache compréhension, générosité et pardon. La musique composée par Alexandre Dal Farra, très rythmée et jouée par Sylvain Jacques, est en phase avec les ruptures inscrites dans le verbe souvent cru du récit. Les mouvements scéniques participent d’une belle choralité, surtout quand les acteurs chantent ensemble du classique, ou quand Thomas Gonzalez se met à danser, entre fébrilité et inspiration.

Des bas-fonds inquiétants que traduit la belle scénographie de François Gauthier-Lafaye: juste une  bâche en plastique transparent couvre le sol, à la façon d’un voile qui cacherait les ignominies sous les lumières de Kélig le Bars. Nulle conscience de soi, présence au monde, ou raisonnement juste mais des glissements furtifs, des ruptures. Un jeu serré entre l’acteur et son personnage, comme entre les personnages, mais aussi entre les  comédiens… Cela participe d’une mise en abyme avec des miroirs vertigineux où on ne sait plus trop ce qui relève de l’incarnation.

 Florence Janas est infiniment pertinente et libre malgré l’enfermement. Stanislas Stanic joue un avocat honnête avec une volonté d’élucidation tenace. Alain Fromager, en gentleman cambrioleur, a une verve et un enthousiasme teintés d’amertume. Thomas Caruso, à la fois tranquille, inquiétant et hagard, reste toujours sur la corde raide entre absence et folie. Thomas Gonzalez, imprévisible et mobile, incarne un personnage aléatoire mais qui a aussi une urbanité naturelle. C’est de plus un très bon danseur. Un spectacle coup de poing, une sacrée performance face public où des personnages  en grande solitude se retrouvent dans un monde où il n’y a plus aucun humanisme ni générosité…

 Véronique Hotte

 Monfort Théâtre, 106, rue Brancion, Paris (XV ème) jusqu’au 3 octobre. T. : 01 56  08 33 88.

Maison de la Culture d’Amiens, les 21 et 22 avril. Comédie de Reims- Centre Dramatique National, du 18 au 22 mai.

 


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