L’Orang-Outang bleue, texte et mise en scène de Jean-Michel Rabeux

 

 

L’Orang-Outang bleue, texte et mise en scène de Jean-Michel Rabeux.

 L’orang-outang, grand singe anthropoïde d’Asie, à longs poils roux et doté de grands membres antérieurs, est appelé aussi pongo. Nos rapports avec les singes nous fascinent à cause de la ressemblance de leurs comportements, identifications et rejet d’une version dégradée de soi. Jean- Michel Rabeux, dramaturge à la fois facétieux et philosophe mais aussi metteur en scène, s’est logiquement intéressé à cette orang-outang bleue en adaptant Le Vilain petit canard, un conte d’Andersen. Dans son œuvre théâtrale, il se consacre, dit-il, à « trouver l’autre, le spectateur, le concitoyen, son frère, son ennemi, afin d’aller chercher en lui des secrets qui le stupéfient et qui le mettent en doute sur lui-même et le monde, le rendent plus tolérant, plus amoureux des autres, plus intransigeant contre les Pouvoirs. » 

 La compagnie de Jean-Michel Rabeux dispose en partage avec une école d’acteurs d’une nouvelle fabrique de travail: Le LOKal à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Dans cet espace urbain sensible, faire du théâtre participe à la réconciliation sociale. Le déplacement de lycéens était autorisé par les autorités ce jour-là et ils n’ont pas été déçus par un rendez-vous peu banal avec cette orang-outang bleue jouée par une comédienne. Image du démon et symbole de la vanité, proche de l’ «homme sauvage » à la sexualité démonstrative, incarnation de la lubricité, le singe est notre cousin très éloigné… Mais dans l’imaginaire occidental, il reste l’image des vices humains et un bateleur bouffon, grâce à ses dons d’imitateur.

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

Pauline Jambet est une fameuse orang-outang, différente de ses pairs puisqu’elle est bleue et non rousse. Sophie Hampe a conçu pour elle une fourrure d’un bleu électrique glamour. Cette orang-outang a été rejetée par sa mère, mais une sympathique éléphante l’a prise sous sa patte. Et elle rejoindra sa horde qui l’agresse si fort, qu’elle se met à parler comme une humaine… Une arme magique qu’elle a inventée sans le vouloir pour effrayer ses congénères: ce qui les fait fuir mais qui attire les hommes qui l’emprisonnent pour en faire un animal de foire. Après bien des mésaventures, une enfant la sauve et à présent, elle vit bien.

Un spectacle empli d’esprit caustique et loufoque, une clownerie pour le corps agile d’une femme ou d’un singe, ou des deux ensemble.. Mais aussi une métaphore de la destinée des grands singes dressés à l’exhibition depuis l’antiquité, quand Grecs et Romains les importaient d’Asie et d’Afrique. Cette excellente actrice ne joue pas une image animale déformée, une forme dégradée inférieure ou inversée de l’être humain mais… elle-même. Elle arrive, sa fourrure bleue à la main qu’elle revêtira après une introduction sur la géographie du vaste monde.  » Sumatra, Java, Bornéo, Orang-Outang, vous ne voyez vraiment pas ? » Elle se moque malicieusement du public et fait résonner le texte florissant de Jean-Michel Rabeux écrit dans une langue déclamatoire, sonore et rythmée. Pauline Jambet en révèle avec un plaisir évident, les mots tapageurs et sonnants : « Volcan, jungle, touffue, tropiques, îles, Inde, plages, palmiers, bananiers, panthères, araignées… »

 Jean-Claude Fonkenel a imaginé une auréole de gloire lumineuse à l’artiste de cabaret qui s’adresse de manière désinvolte et rieuse aux spectateurs mais qui joue aussi librement l’orang-outang bleue: elle se gratte les fesses, se déhanche significativement, étire ses longs bras encombrants. On la voit grimper dans les arbres, passant d’une branche à l’autre, entourant de ses bras le cou d’une mère et enserrant de ses pattes arrière, le bas du corps d’un autre. Agile, elle se déplace avec légèreté malgré les obstacles et regrette que les éléphants ne puissent accéder aux cimes des arbres pour essayer de toucher le ciel. Pauline Jambet, à la belle santé et au jeu distancié, pourrait être une déesse de la danse, comme le singe en Afrique, en Asie et dans le Mexique précolombien, en prodiguant avec intelligence et sagesse des soins maternels. Un beau festival de mimiques, gestuelles et chansons dont elle contrôle la raillerie…

 Véronique Hotte

Le LOKal, 10-12 boulevard Marcel Sembat, Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), jusqu’au 11 octobre. Réservation obligatoire: T.: 06 67 50 64 01 ou par relationspubliques@rabeux.fr Hors-les-murs en Seine-Saint-Denis, du 13 au 16 octobre. Scène nationale 61, Forum de Flers (Orne), les 4, 5 et 6 novembre. Théâtre d’Angoulême-Scène Nationale, festival La Tête dans les nuages, en mars.

 


Archive pour 29 septembre, 2020

Le Nez de Nicolas Gogol adaptation et mise en scène de Ronan Rivière ( tout public à partir de huit ans)

Le Nez de Nicolas Gogol, adaptation et mise en scène de Ronan Rivière (tout public à partir de huit ans)

Cette nouvelle du grand écrivain russe (1836) fut d’abord refusée comme «sale et triviale» par L’Observateur moscovite mais sera publiée par la revue Le Contemporain avec une présentation d’Alexandre Pouchkine. C’est l’histoire d’un barbier de Saint-Pétersbourg Ivan Iakovlievitcht dont on a perdu le nom de famille. La soirée de la veille a été trop arrosée et il découvre un nez dans le pain du petit-déjeuner qu’il prend avec son épouse. Elle va viteordonner de s’en débarrasser… Et un autre habitant, le major Kovalev constate en effet que son nez a disparu. Malgré ses démarches, il n’arrive pas à le récupérer. Et ni la police ni la médecine ne pourront faire grand-chose. Il le croisera dans la rue, dans un bel uniforme brodé d’or… Finalement le fameux nez déambulant sera arrêté par la police mais impossible de le remettre en place. Kovalev pourtant se réveillera avec ce nez en plein milieu du visage. Dans cette farce comme dans d’autres Nouvelles de Pétersbourg, Nicolas Gogol critique avec un humour acide mais aussi avec fantaisie, la vie de cette capitale avec ses taudis et à côté, ses beaux quartiers aux somptueux palais, et en même temps, une bureaucratie russe omniprésente.

 

© Pascal Gély

© Pascal Gély

Cela dit comment rendre cette verve et cet humour sur un plateau de théâtre? « La politique, c’est comme le théâtre, cela travaille un matériau périssable, toujours fuyant ; le Temps est son étoffe. » écrivait déjà Antoine Vitez  en 1986.
Le metteur en scène avoue qu’il a réécrit « des pans entiers en m’inspirant de la lecture des autres œuvres de Gogol mais aussi de textes de Pouchkine et Tourgueniev, pour construire une adaptation personnelle, en tentant néanmoins (lapsus révélateur !!! qui aurait bien plu à feu Jacques Lacan) de rester au plus proche de l’histoire, de sa langue et de son humour. » Déjà le mot: réécriture fait froid dans le dos surtout quand il s’agit d’un superbe écrivain comme Nicolas Gogol . Et
c’est toujours la même et pauvre histoire du passage d’un roman ou d’une nouvelle, à un plateau : cela fonctionne rarement. Et ici, il y a déjà une erreur de base : un petit pont mais encombrant sur cette petite scène avec un escalier, des arcades et de hauts réverbères. Non, cette très médiocre scénographie n’évoque  pas, comme le croit un peu vite le metteur en scène,  « la Venise russe comme on nomme Pétersbourg ». Selon lui « la patine et l’érosion reflèteraient le vernis craquelant de la haute société et l’usure des moujiks. Et une toile peinte de brume d’été donne une profondeur à l’image». Tous aux abris ! Et comme Ronan Rivière demande à ses six acteurs de trimbaler sans arrêt ce pauvre pont monté sur roulettes, cela tient du déménagement permanent, dessert sa mise en scène et parasite une direction de jeu faiblarde et sans aucun rythme.

Dans ces conditions, à l’impossible nul n’est tenu!  Les acteurs aient du plaisir à jouer ensemble selon Ronan Rivière: peut-être et tant mieux mais en quoi cela nous concernerait quand le résultat n’est pas là? Même si, comme il le dit avec une certaine prétention et en s’envoyant des fleurs : «Le jeu collectif enthousiaste oscille entre la virtuosité du cirque et la maladresse de la farce. » Bien entendu, on ne perçoit rien de tout cela. Tous les comédiens surjouent et il y a de la criaillerie et dans l’air, puisqu’ils portent tous un port du masque anti-covid, ce qui n’arrange rien. Quant à la musique permanente de Léon Bailly, lui-même au synthé «s’amusant aussi à construire des harmonies pour les déconstruire ensuite», elle a quelque chose d’intrusif et ne sert en rien la dramaturgie. Bref, réécriture maladroite, scénographie, jeu et mise en scène, lumières «ambiance printanière et douce,  filtrée et solaire » (sic) et musique : rien ici n’est vraiment dans l’axe et ces soixante-quinze minutes sans unité d’un théâtre style années cinquante, pour reprendre l’expression de notre amie Christine Friedel, distillent vite l’ennui. Le fantastique, la spontanéité et la folie du jeu, le comique et la virtuosité gestuelle participent, pour que le spectacle soit réussi, d’une grande exigence artistique. Ce qui est loin d’être le cas ici !  

Vous aurez compris que vous pouvez vous abstenir et relire calmement Nicolas Gogol et Pouchkine chez vous. Mais on se demande comment et pourquoi ce travail est arrivé jusque là. La nouvelle direction du Théâtre 13, en ces temps pour le moins troublés où le public, pas très rassuré, ne se précipite pas dans les salles, aura tout intérêt à proposer des spectacles, comique ou pas, nettement plus rigoureux.

Philippe du Vignal

Théâtre 13 Jardin, 103 A boulevard Auguste Blanqui, Paris ( XIII ème) jusqu’au 11 octobre.

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