Diane Selfportrait de Fabrice Melquiot, mise en scène de Paul Desveaux

Diane Selfportrait de Fabrice Melquiot, mise en scène de Paul Desveaux

 

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage


Ça commence avec les caresses de guitare de Michael Felberbaum, et avec la double et belle image d’un corps de femme dans une baignoire, présente sur le plateau et en grande image en fond de scène. C’est la matrice de cette histoire : le suicide de la photographe Diane Arbus, à quarante-huit ans,  en 1971. Alors la narration peut commencer. Des moments de vie: rencontre entre Diane, quatorze ans et son futur mari,  bras de fer avec sa mère, éloignement de la photo de mode et du glamour pour aller vers les marginaux, les êtres à part et surtout une méthode de travail : rencontrer son sujet. On n’a pas dit objet : un portrait se produit à deux.

Anne Azoulay, qui porte la figure de Diane sur ses épaules, le fait remarquablement. Engagée, exigeante et sérieuse, sans y perdre en vitalité. Quand elle interpelle la salle, scrutant tel ou tel spectateur à la recherche d’un “sujet“, elle a toute l’obstination et l’impatience de l’artiste en pleine création : je pressens ce que je veux voir, ce que je veux faire, mais il faut que cela advienne et que cette rencontre ait lieu.  Et je n’en suis pas maîtresse… Finalement, l’actrice fait venir des gradins l’artiste Jean-Luc Vern qui prêtera son corps tatoué à une nouvelle et élégante performance.

Les autres duos sont tout aussi forts : avec Paul Jeanson (Allan Arbus) qui commence par danser son rôle, puis avec la grande et puissante Catherine Ferran, sociétaire honoraire de la Comédie Française, dans le rôle de sa mère et l’énigmatique et paradoxalement discrète Marie-Colette Newman, vedette de cabaret aux jambes interminables, pailletée et perruquée,  jouant les humbles dames de compagnie.

Acteurs impeccables, belle scénographie et musique en partie improvisée de Vincent Artaud et Michael Felberbaum, à la bonne distance de l’émotion : à ce troisième volet de la  trilogie américaine de Paul Desvaux et de son équipe, après un premier volet sur Jackson Pollock et un deuxième sur Janis Joplin, il ne manque rien… Sinon peut-être une chose: le spectacle reste à l’abri. Diane Arbus, quittant le monde luxueux de la mode, allait chercher dans les rues de New York, une vérité toujours inaccessible, une effraction. Un visage, une personne, une ombre, qui ouvrait sur de l’inconnu, sur quelque chose ayant à voir avec la douleur. En noir et blanc et au format: 6x 6, pour commencer.

Le titre du spectacle devrait être Portrait de l’artiste en Diane. Fabrice Melquiot et cette personne vivante qu’est  une troupe ont cherché en Diane Arbus l’esprit créatif d’une époque, mais aussi, avec admiration, le carburant de leur création : l’insatisfaction -qu’il faut bien finir par mettre de côté- d’un travail repris encore et encore et la probité d’un regard.  Mais en restant sur la terre ferme. Diane Arbus, comme Janis Joplin, a trop bien incarné le danger qu’il y a, à chercher la faille…

Parallèlement à cette création et pour tenir le pari des Plateaux Sauvages, Paul Desvaux et la photographe Pauline Le Goff ont animé un atelier sur le portrait pour une dizaine de volontaires du quartier. À l’heure des selfies, ces miroirs déformants, cela vaut la peine d’y réfléchir en s’inspirant de ce qu’il y a de fondamental dans l’œuvre de Diane Arbus : le portrait d’une personne comme fruit d’une rencontre. Le “sujet“ donne autant que le photographe. Sinon l’étincelle et la profondeur manquent à l’image. Le pari des Plateaux Sauvages : que des ateliers partagés entre artistes et population créent cette rencontre. On oublie le mot : animation. Il n’est pas vilain en lui-même mais il a été dévalorisé. Et on revient à un autre qui fait encore plus peur : « éducation populaire ». Chiche ! Le but n’est pas seulement de former un public pour le théâtre ou si l’on veut : une clientèle mais de le rendre plus actif et de faire en sorte qu’il donne envie d’ouvrir les yeux. « Y a qu’à », dirait Sisyphe mais Albert Camus nous rappelle qu’il faut l’imaginer heureux…

Christine Friedel

Les Plateaux Sauvages, fabrique artistique et culturelle de la Ville de Paris, 5 rue des Plâtrières, Paris (XX ème) jusqu’au 9 octobre. T. 01 83 75 55 70 

                                         


Archive pour septembre, 2020

Le Grand Cahier d’après le roman d’Ágota Kristóf, adaptation et mise en scène de Valentin Rossier

Le Grand Cahier d’après le roman d’Ágota Kristóf, adaptation et mise en scène de Valentin Rossier

L’œuvre est le premier roman d’une émigrée hongroise installée en Suisse où elle fuit avec son mari et leur petite fille la terrible répression soviétique qui s’est abattue sur leur pays en 1956. Tome I d’une trilogie qui comprend La Preuve et Le Troisième Mensonge. Dans un pays ravagé par la guerre, deux petits jumeaux ont été laissés par leur mère aux soins de leur grand-mère paysanne, sale et sans aucune pitié avec eux. Mais elle, le curé du village et sa jeune bonne sont leurs seuls référents adultes dans un monde impitoyable où il ne fait pas bon être enfant même à la campagne. Ils sont à la fois les victimes, les témoins et finalement les acteurs de la cruauté qui sévit partout. – Vous connaissez donc les Dix commandements. Les respectez-vous? -Non, monsieur, nous ne les respectons pas. Personne ne les respecte. Il est écrit : « Tu ne tueras point » et tout le monde tue. Voilà tout est dit ou presque de la morale, ou plutôt de l’absence de morale de ces enfants jetés dans le grand conflit meurtrier qui ne les épargnent en rien. Ils vont vite être abandonnés à eux-mêmes et devront faire seuls l’apprentissage de la vie. Ils apprendront à ne se fier à personne, à trouver de la nourriture, à vaincre par eux-mêmes la blessure et la faim et découvriront la sexualité. Leur mère reviendra les chercher mais ils n’avaient pas besoin de cela: elle sera tuée par une bombe avec un bébé qui n’est pas celui de leur père… Bref, rien ne leur aura été épargné.

© X

© X

Le roman a été écrit en français, ou du moins dans une langue française qu’elle a dû adopter en arrivant par hasard dans la partie francophone de la Suisse. Ce qui donne un goût particulier, nous semble-t-il, au langage proféré par Valentin Rossier sur ce petit plateau, avec une diction et une gestuelle absolument impeccables et une immense présence. Il sait comme personne donner du poids aux mots en relatant ces immenses douleurs et blessures personnelles vécues sans espoir par les jumeaux. « Être seul en scène,dit-il,  c’est rejoindre la solitude extrême de ces enfants à travers leur récit. D’ailleurs l’interrogation demeure : s’agit-il de deux jumeaux ou d’un enfant unique? L’imaginaire d’un seul aurait-il créé un frère à son identique? « À deux, on est plus fort » : là pourrait résider, en filigrane, le moteur caché du roman. À cette question, Ágota Kristóf  m’avait répondu : « Je ne sais plus… »

Cette suite de petites scènes est à la fois simple et poignante et on ne quitte pas des yeux cet acteur qui donne la vie à ces moments qui sont le fait de toute guerre avec son atroce cortège de vols, brutalités, misère sexuelle et viols. On écoute fasciné ce monologue créé il y a quinze ans et qui pourtant n’a pas pris une ride… Le théâtre actuel souffre d’une inflation de solos mais celui-ci est exceptionnel de force et de vérité. Et même un dimanche soir, il y avait plus quelque trente cinq personnes dans cette petite salle: cela fait toujours du bien par où cela passe en ces temps difficiles et montre que les gens ne désertent pas du tout les salles…

Philippe du Vignal

Manufacture des Abbesses, 7 rue Véron, Paris (XVIII ème)
Le roman est paru aux éditions du Seuil.

Mademoiselle Else d’Arthur Schnitzler, adaptation et mise en scène de Nicolas Briançon

 

Mademoiselle Else d’Arthur Schnitzler, adaptation et mise en scène de Nicolas Briançon

Arthur Schnitzler (1862-1931) écrivain  et psychiatre viennois, symbolise la liaison miraculeuse entre  la médecine et la poésie. Sigmund Freud voyait en lui son double. Pour Heinrich Mann,  son œuvre était la douceur de la vie face à la nécessaire amertume de la mort. D’autres l’ont définie comme la métaphore de l’équilibre chez Anton Tchekhov: entre sensibilité psychologique et dureté objective. Arthur Schnitzler brosse en effet entre réalisme et impressionnisme les portraits de jeunes Viennois de la décadence bourgeoise.

©x

©x

Cette nouvelle (1924) fut vite adaptée  au théâtre mais Nicolas Briançon a effacé la présence des proches de la jeune fille. Et dans ce monologue, il privilégie l’intériorisation de l’être. Issue de la bourgeoisie viennoise, elle sera contrainte à l’humiliation pour sauver de la ruine son père, un avocat en proie à des soucis d’argent, Else passe quelques jours de vacances dans une station thermale italienne où elle reçoit une lettre de sa mère. Elle la prie de solliciter d’urgence un prêt à Dorsday, un riche marchand d’art et ami de son père qui a perdu au jeu l’argent appartenant à ses pupilles. Et il sera bientôt arrêté s’il ne peut le rembourser.

 Else va voir Dorsday et lui explique les difficultés de sa famille. Cet ami consent à ce prêt mais exigera, en échange, de pouvoir contempler la nudité de cette demoiselle dont il semble être amoureux. Cela reviendrait-il à se libérer elle-même ? Else ne sait et réagit violemment. Elle y réfléchit, partagée entre la fidélité envers son père et son désir d’émancipation. Que choisir ? Abandonner ce père à son destin ou bien se « prostituer »? Hésitant entre désirs exhibitionnistes et envie d’en finir, entre aspiration à être aimée pour soi et espoir de se libérer de sa famille… Ambiguïtés des sentiments, sexe et angoisse de la mort chez Else à la fois hésitante, innocente et audacieuse… Autant de leitmotivs traversant l’œuvre singulière du célèbre écrivain autrichien.

Nous suivons l’avancée progressive jusqu’à la fin de ce monologue intérieur. Else  est  tiraillée entre la nécessité d’obéir aux injonctions familiales et l‘idée compulsive du suicide: «Rien ne presse. Cette promenade nue à travers la chambre est délicieuse. Suis-je aussi belle que dans la glace? Approchez, belle demoiselle; je veux baiser vos lèvres rouges, presser vos seins contre mes seins… Peut-être n’y a-t-il que nous au monde ? Il y a bien des télégrammes, des hôtels, des montagnes, des gares, des forêts. Mais il n’y a pas d’humains. Nous les rêvons, c’est tout… Oh ! Je ne suis pas folle. Je suis émue simplement. Et c’est bien normal, quand on est sur le point de se réincarner. Car Else, l’autre est déjà morte. Sans absorber de véronal. »

Après être descendue au salon, vêtue d’un seul manteau qu’elle ouvre face public, elle s’évanouira. On l’emporte et sa tante veut la faire interner mais la jeune endormie ne fait qu’entendre des voix. Alice Dufour, excellente de sensibilité et d’énergie, a été nommée aux Molières 2019 dans la catégorie:Révélation féminine pour son interprétation dans Le Canard à l’orange. En robe de dentelle blanche et manteau noir, un châle en soie sur les épaules et coiffée d’un petit chapeau élégant, elle évolue avec grâce, dialoguant avec l’image que lui renvoie son miroir et jouant des images-vidéo d’Olivier Simola. Une mise en scène réussie, conforme aux sous-entendus de l’œuvre d’Arthur Schnitzler. Avec les lumières de Jean-Pascal Pracht et la création sonore d’Emeric Renard pour les bruits feutrés de l’hôtel et d es balles sur le court de tennis, les rires et conversations…

 Véronique Hotte

 Théâtre de Poche-Montparnasse, 75 boulevard du Montparnasse, Paris (VI ème). T. : 01 45 44 50 21.

Adieu Michael Lonsdale

Adieu Michael Lonsdale

C’était l’honneur de la profession… Il nous a quitté à quatre-vingt neuf ans. Nous l’avions tellement vu et aimé ce monstre de travail au théâtre comme au cinéma. Parmi les acteurs de son âge, c’était un peu comme s‘il faisait partie de notre famille et nous l’avions toujours connu. Jeune, puis dans la force de l’âge comme on dit, puis un peu moins mais toujours aussi attachant.. Et depuis pas mal d’années, il faisait aussi de la peinture.

Encore lycéens, nous allions déjà au théâtre: la chance d’habiter la banlieue, ou Paris même. Pourquoi Frank V de Friedrich Dürrenmatt? Peut-être en avait-on assez de ricaner à la Comédie-Française, et puis surtout, nous avions vu La Visite de la vieille dame du même auteur, mise en scène par Hubert Gignoux… une révélation.

© Michel André Archives Sud-Ouest

© Michel André Archives Sud-Ouest


Nous voilà donc devant Frank V, l’histoire féroce et drôle d’une lignée de banquiers où, aux côtés de Jean-Roger Caussimon et Catherine Sauvage, des chanteurs-interprètes qu’on avait entendus à la radio, il y avait Tania Balachova, une petite dame aux cheveux blancs, vivace et pétillante. Et un grand jeune homme pas encore connu, un peu gauche, imposant: Michael Lonsdale… Jouait-il un personnage d’idiot ? On ne sait plus trop mais il avait une présence d’une telle densité, tranquille et inquiétante à la fois! Avec une voix douce, sans trop d’articulation mais parfaitement distincte, comme l’ont fait remarquer les critiques. Il inventait une façon de jouer unique et importante, à la fois détachée et profondément prenante.

Et quelques années plus tard en 1974,  il jouait à l’Espace Pierre Cardin dans La Chevauchée sur le lac de constance de Peter Handke, mise en scène par Claude Régy, avec Jeanne Moreau, un grand jeune homme blond alors inconnu, Gérard Depardieu. Et Delphine Seyrig (1932-1990) au visage et à la voix inoubliables à qui les jeunes actrices rêvaient de ressembler. Ce fut le seul grand amour de Michael Lonsdale: il le révélera beaucoup plus tard mais… elle n’était pas libre, amoureuse qu’elle était de Sami Frey, autre remarquable acteur… De ce spectacle exceptionnel, il nous reste quelques très belles images. Avec des acteurs verticaux, au-dessus de l’humanité, en strict costume noir et des actrices en robe du soir frémissantes de paillettes.  Tous habités de leur mystère.

La vie de Michael Lonsdale fait partie de l’histoire du théâtre contemporain et de notre histoire personnelle, à nous critiques. Et ce travailleur infatigable jouait en effet  souvent plusieurs pièces par an. Et avec les meilleurs… Souvenirs, souvenirs, nous l’avons vu si souvent et la liste des pièces où il a joué donne le vertige: L’Amante anglaise de Marguerite Duras en 1968, mise en scène par Claude Régy, l’année suivante, il enchaînait Comédie de Samuel Beckett, et Une Tempête d’après Shakespeare deux mises en scène de Jean-Marie Serreau puis  dans le années soixante dix, il retrouvait Claude Régy dans La Mère de S.I. Witkiewicz, Home de David Storey, Isma de Nathalie Sarraute,  puis L’Eden Cinéma de Marguerite Duras… C’est dire s’il connaissait bien les auteurs contemporains étrangers et français. Et il fit aussi une vingtaine de mises en scène dont en 88, au festival d’Avignon, La Vie mode d’emploi de Georges Perec.

Au cinéma, il incarna des dizaines de personnages (il incarna même un rôle méchant dans un James Bond!) et fut dirigé entre autres -excusez du peu- par Orson Welles, Joseph Losey, Louis Malle, Luis Bunuel, Jean-Pierre Mocky, Jean Eustache et François Truffaut dans Baisers volés où au moins là, il aura été marié avec Delphine Seyrig avec beaucoup de charme et d’humour. Une réplique savoureuse du marchand de chaussures au détective : «Personne ne m’aime et je voudrais savoir pourquoi. » Une phrase devenue culte et qui provoqua une intarissable vague d’amour pour l’acteur. Et il y a dix ans, il interprétait de façon remarquable,  le frère Luc  dans Des Hommes et des dieux de Xavier Beauvois.

© Nouvel Observateur

© Nouvel Observateur

 Michael Lonsdale était aussi un catholique très engagé et, en 1988, il cofonda Magnificat, un Centre Artistique chrétien pour les artistes et Il participe à la Diaconie de la Beauté qui recouvre les engagements des différentes communautés au service de la charité pour les plus pauvres. Nous l’avions aussi entendu dire des textes et poèmes, en particulier pour chaque anniversaire de la mort de Jean Tardieu,  par Françoise Dax. Mais là, on le sentait souffrant, on avait mal pour lui de reconnaître cette voix que nous aimions, cette intelligence de la lecture bqui ne le quittait pas, dans une gorge irritée et une respiration difficile. On avait envie de lui dire : «Reposez-vous! »  Il se repose.

Adieu, Michael Lonsdale et merci pour tout ce que vous aurez apporté avec humilité sans jamais vous mettre en avant,  mais avec ténacité et une telle sensibilité au théâtre comme au cinéma contemporain…

 Philippe du Vignal

La Boxeuse amoureuse d’Arthur H, chorégraphie et danse de Marie-Agnès Gillot

IMG_5943

La Boxeuse amoureuse d’Arthur H, chorégraphie et danse de Marie-Agnès Gillot

En 2018, le chanteur et pianiste sortait son neuvième album avec un titre-choc, dédié à sa mère et dénonçant les violences conjugales. Réalisé par Léonore Mercier, sa compagne, le clip de cette chanson où dansent Marie-Agnès Gillot, accompagnée du comédien Roschdy Zem, va connaître un grand succès.

Un spectacle d’une heure qui aurait dû être joué en mars dernier à l’auditorium de la Seine Musicale, à l’acoustique exceptionnelle réunit maintenant danseuse et musicien. Pour sa réouverture, la salle, transformée en ring de boxe, accueille ce concert chorégraphié et cette performance sportive.

Accompagnés par Nicolas Repac aux percussions,  et des sportifs : Souleymane Cissokho, champion de France de boxe,  Staiv Gentis et Tom Duquesnoy, Arthur H, impressionnant derrière son piano, chante avec une sincérité poignante et une belle musicalité. On assiste à un combat amoureux de Marie-Agnès Gillot dansant en fonction des morceaux de musique, entre les sportifs et le piano à queue.  Elle dit aussi des textes, en particulier sa lettre émouvante, écrite pendant le confinement et lue par Augustin Trapenard, le 30 avril à Lettres d’intérieur sur France-Inter (voir Le Théâtre du Blog). La danseuse concluait: «Mon doux, mon tendu, mon athlète, mon esthète et mon être. Mon cher corps. Je t’aime toujours. Attends-moi. Je reviens. » Elle est effectivement revenue et de belle manière…

Après cette lecture, Arthur H reprend cet Hymne à l’amour d’Edith Piaf qui évoque le passé de la chanteuse. Des moments pleins d’émotion avec, à la fin, la chanson qui donne son titre au spectacle : « Elle esquive les coups/La boxeuse amoureuse/Elle absorbe tout/La boxeuse amoureuse/Boum, boum, les uppercuts/Qui percutent son visage/Mais jamais elle ne cesse/ De danser, de danser/ Tomber ce n’est rien/Puisqu’elle se relève/Un sourire sur les lèvres/Un sourire sur les lèvres. » Cette soirée totalement réussie, que l’on peut revoir sur Arte.tv, a reçu les applaudissements d’un public, debout et heureux d’être revenu ici.

Jean Couturier

Spectacle joué les 21 et 22 septembre à l’auditorium de la Seine Musicale, Île Seguin, Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine) T. : 01 74 34 54 00.

https://www.arte.tv/fr/videos/099862-000-A/la-boxeuse-amoureuse-d-arthur-h-et-marie-agnes-gillot/

 

Big Sisters, conception et chorégraphie de Théo Mercier et Steven Michel

 

image001

© Erwan Fichou

Big Sisters, conception et chorégraphie de Théo Mercier et Steven Michel

En mars,, à la veille du confinement, nous avons découvert cette chorégraphie à Bonlieu-Scène Nationale d’Annecy, où cet artiste et metteur en scène présenta, en 2018, sa première pièce avec le danseur Steven Michel: Affordable Solution for better living  (voir Le Théâtre du Blog). Un spectacle qui leur valut le Lion d’Argent à la Biennale de la danse à Venise l’an passé. Leur nouvelle  création, pour quatre danseuses, qu’on pourrait sous-titrer Couteaux et Coquillages a vu sa tournée interrompue . Nous reproduisons ici notre article, à l’occasion de la reprogrammation de Big Sisters 

 « Elles disent la colère, la haine, la révolte. Elles disent enfer, que la terre soit comme un vaste enfer en détruisant en tuant, en portant le feu aux édifices des hommes, aux théâtres, aux assemblées nationales, aux musées, aux bibliothèques aux prisons, aux hôpitaux psychiatriques, aux usines anciennes et modernes… » Des phrases de bruit et de fureur, extraites des Guérillères *(1969) de Monique Wittig  et projetées en fond de scène. En même temps, s’installent de paisibles images dans un cône de lumière. Inspirés par ce long poème dramatique, les chorégraphes construisent une fresque féroce, une épopée de femmes rebelles, déesses déchues, sorcières échevelées, déchaînant leurs pouvoirs occultes trop longtemps bridés .

Une vieille femme aux seins multiples gît, inerte, comme une déesse-mère oubliée. S’éveillant d’un lointain passé, elle nourrit ses sœurs à sa mamelle et leur transmettra sa science enfouie dans les strates du temps. Lors d’une mue impressionnante, elle va, en tenue soldatesque, leur enseigner la force du sexe faible et une danse qui tue. Les trois jeunes filles délaisseront , pour de longs couteaux, leurs rondes virginales et les grands coquillages nacrés qu’elles portent en offrande..

 Périlleuses acrobaties, joutes sanglantes, rythmées par les sons étranges du compositeur Pierre Desprats. Eric Soyer a créé de belles découpes de lumière sur le plateau nu, et les costumes de Valérie Hellebaut mettent en valeur la féminité des interprètes, comme leurs corps à la garçonne. Elles ont entre vingt- trois et soixante-cinq ans, et de l’énergie à revendre.

« Nous dansons, car après tout c’est ce pour quoi nous nous battons : pour que continuent, pour que l’emportent, cette vie, ces corps, ces seins, ces ventres, cette odeur de la chair, cette joie, cette liberté », dit Starhawk, une militante éco-féministe américaine  à propos des  sorcières, dans son essai Rêver l’obscur : Femmes magie et politique*. C’est une autre référence des chorégraphes qui ont beaucoup lu pour construire Big Sisters. Une fois encore, Théo Mercier veut interroger les stéréotypes des représentations collectives, notamment en matière de genre. Par exemple dans Hybrides, le corps en question une exposition présentée au Palacio Bellas Artes de Mexico en  2018 ou Chercher le garçon, au MAC VAL de Vitry-sur-Seine en 2015.  Et son complice,  Steven Michel lui apporte sa maîtrise du mime, du cirque et des percussions, et surtout la rigueur de sa danse, acquise aux P.A.R.T.S. (Performing Arts Research and Training Studios), l’école d’Anne Teresa De Keersmaeker.

Certains passages, rigoureusement écrits, alternent avec des moments plus libres, issus d’improvisations. Rudesse et souplesse se conjuguent. Big sisters, avec des gestes guerriers ou maternels, questionne les regards, les fantasmes et les projections en jeu dans le représentation du féminin. Se mène ici un combat de libération dans l’air du temps. Selon Théo Mercier et Steven Michel : «Big sisters oscille entre bataille sanglante, rituel festif et célébration jouissive de l’énergie vitale, invitant chacun.e à prendre conscience de son pouvoir et à le mettre en œuvre. »

Laura Belgrano, Lili Buvat, Marie de Corte et Mimi Wascher, nos grandes sœurs, nous donnent l’énergie, le courage de poursuivre des luttes jamais vraiment gagnées. « Elles disent qu’elles ont la force du lion, la haine du tigre, la ruse du renard, la patience du chat, la persévérance du cheval, la ténacité du chacal. Elles disent qu’elles secoueront le monde comme la foudre et le tonnerre… » Ce spectacle troublant, en forme d’ode aux femmes, nous incite aussi à lire (ou relire) Monique Wittig (1935-2003), une théoricienne et militante féministe française qui, déjà en son temps, abordait la notion de genre…

 Mireille Davidovici

Du  21 au 25 octobre, à 17 heures en co-réalisation avec Nanterre-Amandiers  Centre Georges Pompidou, Place Georges Pompidou (Paris 4e) www.centrepompidou.fr/spectacles T. + 33 (0)1 44 78 12 33

18 novembre 2020, La Soufflerie, Rezé (Loire-Atlantique) ; 26-27 novembre  Maillon, Théâtre de Strasbourg – Scène Européenne, Strasbourg (Bas- Rhin)  ; 9 février, Maison de la culture, Amiens (Somme) ; 3 -6 mars 2021, Théâtre de Vidy-Lausanne, Lausanne Suisse ; 2 juin 2021, Theater Rotterdam, Pays-Bas

* Les Guérillères , de Monique Wittig, Editions de Minuit (2009)

**Femme magie et politique de Starhawk, éditions Les Empêcheurs de tourner en rond (2003

La toute première fois, un stage du Théâtre de l’Unité

La toute première fois, un stage du Théâtre de l’Unité

 

© J. LIvchine

© J. Livchine

Artiste associé de Scènes-Vosges, l’Unité a présenté la saison d’une manière spéciale : pas question de parler des spectacles mais faire connaissance avec les artistes présents… Et avant de jouer deux anciennes créations comme le fameux 2.500 à l’heure et Les Chambres d’amour, le 29 octobre, l’Unité a mis en route ici un spectacle in situ sur deux week-ends. Avec d’abord la recherche d’un scénario: Jacques Livchine et Hervée de Lafond évoquent leurs cinquante ans de théâtre. Pour eux, l’expérience est inutile: «Quand on commence, c’est vraiment une toute première fois, on a quelques idées mais il va falloir les tester. On va chercher avec vous, nous croyons en l’intelligence collective. »

© x

© x

© X

© X

Avec vingt-six stagiaires de quinze à soixante-dix huit ans -il y a des absents- qui seront ensuite trente-sept. En guise d’échauffement, une série d’écritures à la Georges Perec: évoquer toute la généalogie de sa famille depuis son grand-père. Puis l’énoncer tous ensemble sur scène… Une cacophonie évidente, mais pas désagréable. C’est un chœur de noms et parfois un  stagiaire dit tout seul sa généalogie…

Liste des déménagements: sauf Sandra, quinze ans, la seule qui n’ait jamais déménagé parmi tous les stagiaires qui racontent ensemble,  puis un par un.. On continue dans Pérec : tous défilent en parlant de leurs plats préférés et/ou détestés… Et au top que donne Hervée de Lafond, le groupe hisse une personne en l’air qui déclare ses goûts. Ce sont des essais de jeu et de mise en scène mais bien sûr, tout ne sera pas gardé. On accumule simplement de la matière pour la construction finale.

Les stagiaires doivent ensuite essayer de raconter sa vie en deux minutes mais en la rendant magnifique et glorieuse! Sur un signal d’Hervée de Lafond, le chœur en ligne lance des ponctuations : « Hé hé. Oh oui, ah oui, ça c’est oui. » «Les vies, dit-elle, sont de vrais romans et sont toutes passionnantes. L’après-midi, sur le thème : les bancs de poissons, il faut inventer une chorégraphie; un groupe traverse le plateau et un stagiaire doit parler à l’avant-scène. Cela fonctionne. Puis travail sur la sincérité de chacun: tout doit être vrai. Puis le chœur apprend à scander des espèces de slogans. «Ce dont on ne peut parler, dit Valère Novarina, c’est ce qu’il faut dire. Et pour Anton Tchekhov : «La vie a filé, on dirait qu’elle n’a même pas commencé ! Ou « Tout finit par s’arranger, même mal ! » Mais là, le travail n’est pas encore vraiment convaincant…

©Vosges matin

©Vosges matin

Deuxième jour : affrontement de chœurs sur des thèmes d’actualité, style :vaccin anti-covid ou pas vaccin, la faute aux vieux, etc. Puis une chorégraphie sur une musique de Jean-Philippe Rameau inspirée par un spectacle qui a eu lieu à l’Opéra. Face à face, deux groupes ennemis doivent danser leur rage d’abord en groupe puis en solo. Face à face et d’abord silencieux, ils doivent rester agressifs, trouver des arguments. Il y a beaucoup d’humour dans ces affrontements et tous s’attaquent deux par deux, pour dire les plus grandes joies, les plus grandes douleurs. Cela fonctionne. Jacques  Livchine  filme la scène pour la mémoire…

Puis on passe aux interrogatoires personnels avec un chœur et trois auteurs de questions du style: «Qu’est-ce qui fait ta force ? As-tu vécu une situation embarrassante? Parle-moi de ton père !  Quelle est ta plus grande honte ? On interviewe un lycéen en seconde option théâtre. Puis Monique, une  éducatrice spécialisée et Céline assez émue, qui voudrait dire mais qui ne peut pas…

Nouvel exercice : faire des listes de premières fois… Une femme raconte ses premiers hauts talons de huit centimètres. Puis c’est la première fois:  que j’ai fait du stop, que j’ai fumé une cigarette, que j’ai pris l’avion, que j’ai fait des meringues, que je suis montée sur les planches… Gaby raconte: « J’ai seize ans, c’est mon premier vélo : mon père me l’offre car je dois être facteur. »

Pour conclure ces deux jours, tout le monde s’assied en rond et Jacques Livchine lance des thèmes, la parole tourne, tout le monde répond: «Vos maladies? Vos salaires? Avez vous déjà volé? Etc. Enfin question plus intime: combien de partenaires sexuels ? Cela va de 0 à 54.  Evidemment tout le monde rit. Fin de cette première session: Hervée de Lafond et Jacques Livchine se félicitent de l’investissement de chaque stagiaire… Une expérience peu fréquente par les temps qui courent, avec des participants de  tout âge!

Edith Rappoport

Auditorium de la Louvière, Epinal (Vosges) les 19 et 20 septembre. Deuxième session : les 14 et 15 novembre et représentation à la Rotonde, Scène Vosges, Epinal (Vosges) le 17 novembre. T. : 03 29 65 98 58.

 

 

Les Pièces manquantes (puzzle théâtral), création collective, mise en scène d’Adrien Béal

Les Pièces manquantes (puzzle théâtral), création collective, mise en scène d’Adrien Béal

Le spectacle a été créé à partir d’un puzzle inventé à l’Atelier du Plateau en juin/juillet 2019,  pour le Féria, Festival à débordement dans le XIX ème arrondissement de Paris. Avec ses fidèles Pierre Devérines, Boutaïna El Fekkak, Adèle Jayle, Julie Lesgages, Etienne Parc et Cyril Texier, ce metteur en scène inspiré et son Théâtre Déplié, accompagné par une fanfare de jeunes amateurs issue du Conservatoire de cet arrondissement, inventent un puzzle théâtral avec  récits et musiques…

Chaque soirée est unique: le spectacle repart à zéro avec le défi toujours d’aller plus loin, pour semer, en vingt-huit moments singuliers, les termes complémentaires d’une enquête réordonnée. Dans la perspective et la distance, ce collectif joue de multiples éléments que notre logique doit assembler pour reconstituer la réalité des faits. Selon Adrien Béal, meneur de jeu, chaque soirée est faite de pièces, écrites ou improvisées, avec un titre, des invariants et des imprévus. Le public compose avec les plans et les manques ce soir-là, de façon différente avec des pièces supplémentaires du puzzle et partage avec les acteurs l’expérience d’une remise en jeu.

© X

© X

Telle la toile mythique de Pénélope, un ouvrage grandement élaboré, jamais terminé et qui doit sans cesse être repris… Pour essayer de voir, à travers tel ou tel motif, l’ensemble du tableau sur le métier, il faut aller et venir, circuler sur le plateau en tri-frontal et si possible, recoller les morceaux. Et le cheminement des comédiens entraîne la pensée vagabonde des spectateurs allant et venant ici et là, comme si l’imagination voyageait encore à l’intérieur d’une fresque.

Le 20 septembre Comment vivent les autres débute d’abord par le récit de la disparition d’une adolescente sans problème selon sa belle-mère, même si on apprend qu’elle soutirait de l’argent à son père pour le moindre travail domestique. Les parents sont bientôt confrontés à d’autres  qui se trouvent dans une situation similaire : leurs jumeaux de quinze ans, un garçon et une fille, ne sont pas rentrés. Mêmes interrogations, mêmes angoisses et mêmes craintes de disparition ou enlèvement, avant que des messages n’annoncent l’éventualité d’un geste pour rompre les ponts avec leurs père et mère.

Les quatre premiers parents sont rejoints par un cinquième qui élève seul sa fille et la mère du premier adolescent évoqué. Ces six adultes, en proie à un malaise et plongés dans une attente glaçante, ont le cœur serré et l’âme en perdition. Les acteurs aguerris, entre silences installés et verbe bégayant ou éloquent, jouent ces personnages qui se culpabilisent. Le public, ému, partage leur inquiétude. Puis, le récit bifurque sur une évocation du premier père, un  fumeur régulier, qui dans le noir, se met à la fenêtre de chez lui pour saisir la vie des autres. L’idée de puzzle avec ses pièces manquantes s’impose à l’attention, quand Cyril Texier décrit l’appartement d’en face. Une mise en abyme, une métaphore du spectacle lui-même en son entier, puisqu’il imagine la vie des autres, selon un calcul de probabilités. On pense à Georges Perec qui  parle de son projet La Vie mode d’emploi dans Espèces d’espaces: «J’imagine un immeuble parisien dont la façade a été enlevée… de telle sorte que, du rez-de-chaussée aux mansardes, toutes les pièces qui se trouvent en façade, soient instantanément et simultanément visibles. »

Des personnages se dessinent à partir de la fiction proposée: un couple battrait de l’aile et dormirait dans des chambres séparées, à moins que ce ne soit un frère et une sœur  qui aient ici chacun la leur. Puis il y a ici, une réunion après la mort d’un être cher. Et on apprend la «libération» d’un jeune couple vivant dans l’appartement parental, peu après les décès successifs de leur père et mère. Le narrateur parle en guise de dénouement, du baiser réconciliant du premier couple. Ruse, piège et illusion suivent les lois du hasard et de la préméditation. Le public est le créateur, au même titre que le comédien, de sa propre fiction intérieure. Et une fanfare d’instruments à vent de jeunes musiciens arrive pour jouer aux quatre coins de la salle. Ils représentent, de fait, les adolescents énigmatiques disparus. Puis, réunis sur le plateau, ils sont dirigés par leur professeur de musique, qui, amoureuse d’un élève, hésite entre la vie et la mort. Et dans une scène étrange, ses parents viendront reconnaître le corps…

Un « puzzle théâtral » d’une grande proximité, entre acteurs complices et spectateurs généreux. On attend avec impatience que ce collectif s’épanouisse dans une œuvre achevée… A moins qu’il ne veuille nous instiller la frustration comme seul point de repère.

Véronique Hotte

Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de Manœuvre, jusqu’au 18 octobre. Métro: Château de Vincennes et ensuite navette gratuite. T. : 01 43 28 36 36.

 

 

Un Ennemi du peuple, d’après Henrik Ibsen, mise en scène de Guillaume Gras

Un Ennemi du peuple, d’après Henrik Ibsen, mise en scène de Guillaume Gras

 La population -entre autres, les notables- d’une petite ville d’eaux, est amenée à choisir entre santé et économie, sur fond d’embrouilles municipales. Et les enjeux de la pièce sont plus actuels que jamais. On est tenté de s’attacher au héros, le docteur Tomas Stockmann qui défend la vérité scientifique -le risque d’épidémie, c’est selon lui pour demain !- contre les intérêts à court terme des financiers et des habitants.

© X

© X

Ce lanceur d’alerte se voit en sauveur glorieux mais son frère Peter, maire et gestionnaire, le considère comme un dangereux anarchiste qui va détruire l’économie de l’établissement de bains, et donc de la ville. L’eau guérisseuse est polluée? C’est, dû pour Peter, aux malfaçons dans le captage des sources et aux rejets des usines voisines. Déni et camouflage sont les seules réponses.

Survivre, en se jetant dans la gueule du loup, à défaut d’un miracle. Et si ce n’était que cela : Tomas Stockmann croit avoir l’opinion publique avec lui ? Erreur : il avait compté sans la peur des habitants de perdre leur emploi ou les revenus des loyers et sans la versatilité d’une presse pas vraiment –et même vraiment pas- indépendante…

Mais le plus intéressant : Ibsen tire jusqu’au bout les fils qu’il a tendus : Tomas, le persécuté, finira logiquement en misanthrope, haïssant la masse qui, selon lui, l’a trahi… Mégalomane, il rejette la démocratie comme le triomphe des imbéciles sur la véritable élite. Le spectateur le suivra-t-il sur cette voie ? Tomas a raison : « et pourtant elle tourne… »

Guillaume Gras monte la pièce sans décor, en costumes d’aujourd’hui et le public est assis sur des gradins quadri-frontaux. Pas d’effets inutiles et un jeu au premier degré. Il laisse entendre les contradictions de chacun et celles entre les personnages. Mais certains acteurs se croient obligés de parler très fort et n’assument pas jusqu’au bout leur proximité avec le public. Mais à mesure que le personnage de Tomas Stokmann, (Nicolas Perrochet,) gagne en profondeur, l’ensemble de la pièce passe de mieux en mieux, jusqu’à la fin légèrement modifiée par rapport à l’original, sans oublier de brefs moments d’humour. Des questions sérieuses du côté de La Démocratie en Amérique de Tocqueville, posées ici avec modestie.

Christine Friedel

Jusqu’au 30 septembre, Théâtre de Belleville, 94 rue du Faubourg du Temple, Paris (XI ème). T. : 01 48 06 72 34.

 

Aux Eclats, conception, mise en scène et scénographie de Nathalie Béasse

Aux Eclats, conception, mise en scène et scénographie de Nathalie Béasse

On avait pu voir ici de cette créatrice, Happy Child, Wonderful World, Tout semblait immobile, Roses, Le bruit des arbres qui tombent. (voir Le Théâtre du Blog) Et l’an passé, lors d’Occupation 3, elle et son équipe ont investi le Théâtre de la Bastille. Cette dernière création se présente comme une suite comique en une heure de sketches et tableaux sur le thème de la chute, avec une référence à Buster Keaton dont elle dit aimer le rapport au corps et aux objets  et aux chutes…

© J.L. Fernandez

© J.L. Fernandez

Dans une salle forcément mitée avec, pour raisons sanitaires, des places condamnées tous les quelques sièges– cela fait tout drôle mais il faudra bien hélas s’y habituer- un public relativement jeune : quarante femmes et quinze hommes avec masque obligatoire bien entendu… Un pourcentage devenu presque la norme dans les théâtre parisiens… Les Dieux doivent savoir pourquoi ! La faute à cette bonne vieille télé ressuscitée pendant le le confinement? Avec un épisode du Tour de France, un film classique ou un débat politique, un télétravail en retard, un dîner entre vieux potes de lycée, la garde alternée des enfants? Qui saura jamais ?
Contre les murs noirs d’un plateau vide : côté cour, deux chaises pliantes jaunes, une plante verte en plastique. Et côté jardin, une autre plante verte en plastique, une « servante » éteinte, des tubes de carton et un gros tuyau en plastique gris debout contre le mur. Au centre de la scène, un pan de moquette marron, deux chaises en tubes inox avec siège rouge et une grande table de réunion. En fond de scène, des châssis montés sur roulettes.

La lumière reste d’abord allumée dans la salle et on entend une engueulade soignée et le bruit intense d’une perceuse et d’un moteur de camionnette; dans un renfoncement de mur, des morceaux de carreaux de plâtre qui tombent, victimes de ce percement. Une probable citation de Jérôme Deschamps qui a fait triompher la chute des objets sur la scène comme dans La Veillée, avec des panneaux de placoplâtre tombant lourdement du fond de scène du T.N.P. à Villeurbanne que venait de percer le nez d’un T.G.V. Formidable idée!   Il y a aussi derrière le bas d’un rideau des fumées blanches qui envahissent le plateau puis une nappe de liquide blanc coulant doucement comme dans cette fabuleuse image de la mise en scène-culte d’Antoine Vitez où à la fin d’Electre, on voit le sang d’Egisthe qui vient d’être tué par Oreste,  coulant doucement sous un porte…
Arrivent alors trois compères -Étienne Fague, Clément Goupille et Stéphane Imbert eux non masqués qui  font bien le boulot- chaussés de noir et en costume-cravate, gris clair pour l’un, et gris foncé pour les autres. Un peu ridicules et coincés, comme s’ils l’avaient emprunté pour aller à un mariage, ils s’assoient au premier rang en discutant. Les deux chaises contre le mur, comme les tubes, tombent alors au sol d’un seul coup. Sur une petite musique assez lancinante. Puis les acteurs mettent de superbes masques d’animaux sauvages aux dents effrayantes ou d’un homme au visage bleu, marqué d’épouvantables rides..

Il y a un très beau moment où ils installent un trône royal avec juste le tube en plastique comme siège et deux autres pour appuyer les mains, et une grande pièce de tissu faisant office de cape. Ils font prendre la pause à l’un d’entre eux avec, sur sa tête une couronne en carton doré. Et ils se font des tours avec, entre autres, une baudruche en caoutchouc remplie d’air sur laquelle l’un d’entre eux s’assied et qui imite alors le bruit d’un pet. Ils courent en rond sur la scène, s’amusent comme des enfants à se déguiser avec tout un lot de manteaux, s’engueulent puis se réconcilient… Ou très dignes et en silence, ils mangent de l’eau dans des assiettes à soupe, que, bien entendu, ils se jetteront ensuite à la figure. A la fin , des bombes à eau tombent des cintres puis un matelas, des pans entiers de placo-plâtre, des pluies de détritus et de coquillettes. Le plateau vide devient alors plein comme parfois chez Rodriguo Garcia et dans pas nombre d’autres créations contemporaines: là rien de très original dans ce travail. Enfin ce grand pipi-caca fera toujours du travail aux accessoiristes intermittents en charge du nettoyage…

«Il y a un point de départ mais ce point de départ s’effiloche, dit Nathalie Béasse.”(…) « Après, mon travail parle toujours de l’humain, de la difficulté à exprimer des choses; parfois cela passe par le corps, cette fois par le rire. Ce qui importe c’est de toucher les gens ». Et cela fonctionne? Oui, mais par instants et une partie du public s’esclaffe, notamment près de nous trois étudiantes, l’autre pas ou sourit. Le port du masque et la distance entre les sièges n’arrangent rien mais le rythme est bien lent et les gags, souvent peu efficaces. Le trio se déguise, chute régulièrement, se gifle en cadence, puis se réconcilie. Mais on a souvent l’impression d’assister à de petites scènes collées sans véritable fil rouge…

Nathalie Béasse invoque Buster Keaton: «Dans ce que je propose, les acteurs comme le public doivent lâcher prise par rapport au quotidien et par rapport à une narration classique. J’essaye d’être dans un rapport instinctif proche de l’enfant qui construit les choses, les déconstruit et les reconstruit.» Oui, malgré ce discours assez prétentieux, même si on voit que la metteuse en scène a fréquenté une école d’art (et c’est souvent intéressant sur le plan plastique), du côté spectacle, on reste sur sa faim et ces soixante minutes sont longuettes… Alors à voir? Peut-être mais à condition de n’être vraiment pas difficile!

Philippe du Vignal

Théâtre de la Bastille, 78 rue de la Roquette, Paris (XI ème) jusqu’au 8 octobre. 

Le Cargo, le  6 novembre; Segré (Maine-et-Loire) les 12 et 13 novembre; La Halle aux Grains, Blois (Loir- et-Cher), le 24 novembre.

L’Espal, Le Mans (Sarthe) , les 15 et 16 décembre, Théâtre Daniel Sorano, Toulouse (Haute-Garonne).

Théâtre Universitaire, Nantes (Loire-Atlantique) , du 26 au 29 janvier.

Comédie de Saint-Étienne, (Loire) du 17 au 19 mars.

Théâtre Quartier Libre, Ancenis (Loire-Atlantique) le 11 mai.

 

123456

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...