Le Laboureur de Bohème de Johannes Von Tepl, mise en scène de Marcel Bozonnet et Pauline Devinat

Le Laboureur de Bohème de Johannes Von Tepl, traduction de Florence Bayard, adaptation de Judith Ertel, mise en scène de Marcel Bozonnet et Pauline Devinat

Ici, se joue un drame éternel, celui qui oppose l’Amour et la Mort. Au début du XVème siècle, est paru ce dialogue philosophique, l’un des tout premiers textes à profiter de l’invention de l’imprimerie. Malgré un succès fulgurant, il sera redécouvert bien plus tard par les Romantiques, passionnés par le Moyen-Age. Johannes Von Tepl a été formé à l’Université de Prague, ouverte en 1348, l’année de sa naissance. Et la légende veut que ce long poème lui ait été inspiré par la mort de sa femme.  Thème universel et pourtant porté ici par un être singulier, la  disparition de l’aimée fracture la psyché de ce Laboureur; dans sa douleur, il se révolte et interpelle la Mort. On sait aujourd’hui que le deuil s’inscrit en général en plusieurs étapes : déni, colère, marchandage, dépression, acceptation… Sans avoir ces connaissances psychologiques, l’auteur ici les transpose instinctivement…Travaillé par cette disparition brutale,  son être intime se révèle et il interpelle violemment ce qui devrait n’être qu’une figure de carnaval : la Mort, qui lassée de ses plaintes, surgit soudain et toute pleine de son pouvoir, lui rappellera non sans esprit que la condition d’homme s’appelle faiblesse et incertitude. Le Laboureur ne s’incline pas pour autant et en appelle à la puissance de Dieu, supérieure à celle de la Mort. Mais en ce siècle d’humanisme naissant, la condition humaine est considérée dans sa finitude, et la philosophie est du côté de la Mort. « Heur et malheur doivent se conseiller » lui dit-elle. Montaigne n’est pas loin. Même si le Laboureur exige de comprendre le sens de cette punition, il n’obtiendra qu’une réponse : un arbitraire absolu régit le fil des destinées. Et puis il y a l’amour. Au sortir des siècles médiévaux, les cours européennes en ont fait la balance de justice des actes humains. Mais la Mort remet les pendules à l’heure : « L’homme sage ne doit pas trop aimer l’amour ». « Plus tu aimes, plus tu souffres »… Bref, la souffrance de la perte ne connaît aucun dédommagement.

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Ici les Stoïciens parlent par la bouche de la Mort qui se fait préceptrice de vie, guide de l’homme au milieu des gouffres de douleurs. Cherche-t-elle à éveiller la conscience de ce malheureux, à le sortir de son deuil ? Dialecticienne comme un vieux philosophe, serait-elle une éducatrice de bonne foi ? La dispute ne peut se conclure sans une synthèse et Dieu fait alors résonner son jugement : « Au plaignant, l’honneur, et à la mort,  la victoire ». Etonnante  intervention divine qui, en ces temps chrétiens, ne permet aucun espoir de vie après la mort !

Ainsi le Laboureur, sans appui de l’Eglise et sans perspective de rédemption, n’a pu qu’engager un dialogue direct avec la Mort. Position risquée pour l’écrivain qui plante ici les graines de l’individualisme à venir. Mais proche encore de l’amour courtois, il met dans la bouche du Laboureur, les mots pour dire la force des femmes à élever l’âme des hommes, en réduisant finalement la mort à «un stupide outrage à la vertu féminine». Entre affranchissement de la tyrannie de la mort et appel aux plaisirs de la vie, Le Laboureur de Bohème est un bijou d’interrogations toutes encore bien vivantes aujourd’hui.

La mise en scène fait apparaître une belle gravure d’arbre qui glisse au milieu des deux protagonistes : le texte fait en effet silence sur la puissance de la nature, laissant le Laboureur en tête à tête avec la seule Mort. Ce clin d’œil ouvre aux siècles qui feront de  l’Homme un être non pour Dieu, mais pour la Nature… Dans l’écrin de ce petit plateau, s’affrontent la Mort  incarnée (si l’on peut dire) par Marcel Bozonnet et le Laboureur (Logann Antuofermo). Jouant merveilleusement sur les subtilités et ruptures de ton du texte excellemment traduit, la Mort nous régale de sa toute-puissance cruelle, joueuse, ironique. Et elle ne fera qu’une bouchée du Laboureur. Le jeune acteur, quant à lui, peine à trouver les formes de sa douleur. Marcel Bozonnet, pourtant, apporte tous les appuis nécessaires aux mouvements de l’âme du jeune éploré qui semble figé dans l’attente d’une révélation… qui ne viendra pas. Un costume assez incompréhensible l’alourdit, entre combinaison de plongée et survêtement high tech. La Mort, «transgenre » virevolte, elle, dans une longue tunique couleur du temps, libre d’apparaître et de disparaître : on pense alors à la merveilleuse Princesse de Clèves qu’avait créée Marcel Bozonnet il y a déjà plus de vingt ans et qu’il reprit régulièrement. Délicieuse intervention divine : la voix d’Anne Alvaro remettra les pendules à l’heure et sifflera la fin de partie.

Marcel Bozonnet aurait sans doute dû faire travailler davantage le personnage du Laboureur, pour le conduire vers plus de complexité et d’intériorité. Mais on sort un peu étourdi de cette heure de grande intelligence architecturée par une langue très tenue. La résonance avec les temps actuels (Qui vit ? Qui meurt ?) ajoute, s’il en était besoin, à cette forme médiévale,  une perspective philosophique contemporaine…

Marie-Agnès Sevestre

Théâtre Poche-Montparnasse, 75 boulevard du Montparnasse Paris (VI ème). T.: : 01 45 44 50 21, jusqu’au 3 mars.

Un autre point de vue:

 

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Un texte majeur de la littérature allemande du début du XVème siècle mais peu connu. Il s’agit d’une « disputatio » médiévale, d’un débat de type carnavalesque au sens des analyses de Michael Bakhtine, qui met aux prises un jeune  paysan dont la femme vient de mourir en couches  et la Mort que, dans son chagrin, sa colère et sa révolte,  il a convoqué devant lui, par ses malédictions. La forme, argument contre argument, semble faite pour la scène mais le théâtre français s’y est intéressé seulement à la fin du XX ème siècle…

Renato Bianchi, grand maître du costume de théâtre, a composé un dispositif sobre et des costumes évoquant à la fois le nô japonais et le constructivisme russe, et donnant aux paroles un espace poétique où se développer. Un châssis mobile où est peint un arbre -un cerisier peut-être-  un fond de scène sur lequel le soleil s’est levé et surmonte des formes géométriques. Noir et or. Et la faux de la Mort est devenue un outil de travail rouge, entre binette, pioche et crochet, que le Laboureur mettra sur son dos à la fin.

Le jeune paysan (Logann Antuofermo) en «uniforme de travail», comme disaient les constructivistes  qui habillaient les acteurs «ouvriers de la scène »), couleur de terre. Il est la terre. En réponse à ses cris et  invectives, la Mort fait son apparition (Marcel Bozonnet, surprenant, puissant). Mais sa voix pénètre d’abord l’espace venant du fond de la petite salle. Son entrée éclatante n’effraie pas le Laboureur : rien de psychologique dans cette joute verbale. Il lui balance ses réclamations et lui montre l’injustice qui lui est faite. Un débat âpre et tendu. La Mort semble épatée par l’intelligence du Laboureur, parle d’un homme excellent, d’une attaque inouïe. Mais elle manie métaphores, paradoxe, moquerie et morale avec élégance et fermeté et abat les cartes d’une justice impitoyable : « Nous agissons tel le soleil qui brille tant au-dessus des bons, que des mauvais ». 

En robe-manteau gris et noir, ou enveloppé d’une longue cape noire qui induit une gestuelle dansante, Marcel Bozonnet fait de la Mort une bien étrange figure.  Sous un éclairage vertical, calé contre un mur, il fascine par son regard sans pupille, aux paupières fortement surlignées de noir et aux cheveux hérissées qui agrandissent encore sa haute silhouette. Enigmatique, il n’incarne pas : par son jeu, «s’expose -événement rare dans l’Occident moderne- se célèbre la Mort », dit l’acteur. La musicalité de son discours qui irrigue et fait vivre son corps, rappelle les intonations qu’il avait su trouver pour sa célèbre Princesse de Clèves (1995) qu’il a si longtemps jouée avec succès. 

C‘est un de nos grands comédiens que l’on voit ici engagé dans un jeu verbal et vital, revigorant, sur notre condition de mortels, ce qui nous concerne tout particulièrement en ce moment. L’entendre moduler dans cette confrontation ultime où se déclinent tous nos sentiments sur la Mort et son sens possible, est une expérience nécessaire. La joute se développe en deux parties et cinq tableaux et se termine par le Jugement de Dieu. A une femme, revient d’interpréter ce rôle. Anne Alvaro en voix off conclut :«Au plaignant revient l’honneur, et à la Mort, la victoire. » Si la Mort est toute puissante, le combat est digne. En post-scriptum, une prière d’acceptation difficile prononcée par le Laboureur… Des extraits de musique électro-acoustique de Luc Ferrari ponctuent les répliques animées, s’insèrent dans leur trame, renforcent leur écho exigeant, stimulant et parfois drôle, dans nos esprits surpris… 

Béatrice Picon-Vallin

Théâtre Poche-Montparnasse, 75 boulevard du Montparnasse Paris (VI ème). T.: : 01 45 44 50 21, jusqu’au 3 mars.

 

 

 


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