Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès, mise en scène de Thibaut Wenger

Combat de nègre et de chiens - Christophe Urbain

© Christophe Urbain

Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès, mise en scène de Thibaut Wenger

 L’argument tient en peu de lignes : dans un pays d’Afrique de l’Ouest, un chantier de travaux publics est sur le point de fermer. Alboury, un «Noir mystérieusement introduit», vient réclamer le corps de son « frère », mort dans un accident du travail. En réalité, Cal un ingénieur, l’a tué puis jeté dans un égout. Malgré les tentatives de Horn, le chef de chantier, pour éloigner et dédommager l’intrus, il s’obstine. En même temps, Léone débarque de Paris pour épouser Horn. Cal la drague en vain et c’est Alboury qui séduira la jeune femme… Le cadavre restant introuvable, les deux Blancs décident de supprimer Alboury…

 Mais l’affaire n’est pas si simple. Bernard-Marie Koltès, sur le modèle de la fugue contrapunctique de Bach, creuse chaque situation et chaque obsession des personnages et porte leurs ressassements jusqu’au bout du souffle des acteurs. François Ebouele (Alboury), Thierry Hellin (Horn), Fabien Magry (Cal) et Berdine Nusselder (Léone) s’engagent physiquement dans un pugilat verbal. Une longue scène d’introduction entre Horn et Alboury pose les enjeux de ce « combat » et le Blanc tente la diplomatie devant un homme qui ne veut qu’une chose et une seule : récupérer le corps de son frère. Puis Cal doit s’expliquer avec Horn : par trois fois, il a  essayé de se débarrasser du cadavre et dit sa haine des « Boubous »,  à la mesure de son amour pour son chien…

 « Cette pièce, disait Bernard-Marie Koltès, ne parle pas de l’Afrique, car je ne suis pas un auteur africain. » Thibaut Wenger le prend au pied de la lettre et pour lui, l’Afrique est la métaphore d’un territoire inconnu de nos peurs et ce chantier en déshérence devient le monde clos et délétère de la culpabilité occidentale, avec ces deux Français imbibés de whisky et au bout du rouleau : « Nous savons, dit le metteur en scène, ce que la richesse de notre continent doit au pillage des ressources de ceux qui se noient aujourd’hui dans le tombeau.»

 L’irruption de corps étrangers, ceux de la femme et du Noir, va semer la zizanie dans cet univers brinquebalant et en faire éclater la violence latente. Les personnages sont étrangers jusqu’à la langue avec laquelle ils communiquent. Berdine Nusselder s’adresse à Alboury en allemand, en lui récitant Le Roi de Aulnes de Johann Wolfgang von Goethe et  quand elle parle en français, elle adopte un accent vaguement alsacien et un jeu décalé. La grande sobriété de François Ebouele contraste avec l’interprétation tendue de Fabien Magry qui joue Cal et le caractère dépressif de Horn (Thierry Hellin).

 Pour tout décor, quelques poutres d’un pont inachevé, comme une crypte obscure flanquée d’un bougainvillier qui pend des cintres. À cour, un pilier marque la frontière qu’Alboury osera finalement franchir. Le metteur en scène a imaginé une dramaturgie de la lumière et du son : on entend grésiller les talkie-walkie des gardiens du chantier et, au loin, les aboiements du chien de Cal, dressé à «bouffer du Nègre ». Un ventilateur vrombit en continu et la pluie éclate bruyamment. Dans l’obscurité quasi permanente, Léone  brille, tache claire dans un accoutrement pailleté aussi exotique que les vêtements ethniques d‘Alboury … Lui apparaît plus noir que la nuit même. Une nuit épaisse trouée par des coups de projecteur qui font surgir les corps : Cal, sorti bredouille des égouts qu’il a fouillés apparaît, enduit d’excréments, dans la lumière des phares d’une voiture. Une flaque lumineuse se dessine au sol, où Léone se traîne vers Alboury , fascinée par sa peau sombre …

 Happés pendant deux heure-vingt par ce clair-obscur cauchemardesque, nous pénétrons au cœur des ténèbres intérieures de personnages déstabilisés par l’étrange obstination d’un homme qui, droit dans ses bottes, a été envoyé par sa communauté pour réclamer son dû. Le metteur en scène belge qui a  monté La Cerisaie et Platonov d’Anton Tchekhov, Lenz et Woyzeck de Georg Büchner et plusieurs pièces contemporaines, impose ici une lecture pertinente de l’œuvre avec des images fortes et une bonne direction d’acteur. Il réussit à bien mettre en valeur l’œuvre majeure d’un auteur devenu un classique du théâtre contemporain. Combat de nègre et de chiens n’a rien perdu de son actualité, à l’heure où le passé colonial de l’Europe se révèle au grand jour. La pièce, jouée au festival d’Avignon 2019, ne l’a été  que deux soirs à Paris mais elle mériterait une plus longue exploitation et on aimerait découvrir d’autres réalisations de Thibaut Wenger. `

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 6 octobre dans le cadre du Festival Francophonie métissée (du 24 septembre au 9 octobre) au Centre Wallonie-Bruxelles 125-129 rue Saint-Martin, Paris (IV ème).  T. :01 53 01 96 96

 

 


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