Les Serpents de Marie NDiaye, mise en scène de Jacques Vincey

Les Serpents de Marie NDiaye, mise en scène de Jacques Vincey

Corine Miret de La Revue Eclair avait lu de cette autrice Trois Femmes puissantes, un roman qui avait reçu le prix Goncourt en 2009 (voir Le Théâtre du Blog). Il y était déjà question de maternité, d’humiliation mais aussi d’argent que la mère veut absolument soutirer à son fils. Cette mère est aussi une belle-mère qui entretient des rapports compliqués d’amour-haine avec ses deux belles-filles qu’elle humilie. On avait pu voir Honneur à notre élue de Marie NDiaye mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia mais ce conte un peu fadasse et bavard sur la vie d’une démocratie, avec une élection locale avec des dessous pas toujours glorieux, ne nous avait pas vraiment convaincu (voir Le Théâtre du Blog).

Cela se passe près d’un champ de maïs dans le Sud-Ouest de la France où l’autrice a un temps vécu… Trois femmes: dehors sous un soleil accablant, la mère, l’épouse et l’ex-épouse d’un homme à l’intérieur d’une maison mais qu’on ne verra jamais.  Silencieux, il garde ses enfants auprès de lui et ne veut laisser entrer personne. La mère, madame Diss, est donc venue essayer de lui prendre de l’argent. France, l’épouse voudrait protéger ses enfants. Et comme elles, Nancy, l’ex-épouse dont Jacky le fils aurait été autrefois enfermé dans une cage avec des serpents, est à la fois dépendante sur le plan affectif de cet homme que l’on ne verra jamais. Toutes trois ont aussi un immense envie de liberté.

Marie NDiaye sait habilement nouer les fils de ce fait divers aussi mystérieux que glauque, aux multiples entrées.  A la fin, France prendra l’identité de Nancy, et Nancy celle de France. Et seule la mère, Madame Diss restera sur le seuil de la maison. Cette  histoire tient à la fois du conte philosophique et du fait divers…  On a très vite l’impression que ces  femmes si différentes, de la plus jeune à la plus âgée, ont comme cet  homme invisible (leur dénominateur commun !) un lourd passé. Mais il restera presque secret et dont on ne réussira qu’à en saisir des bribes.  «Dans cette pièce, dit Jacques Vincey, l’autrice crée un champ magnétique où les vibrations de l’espace, de la lumière et du son provoquent des variations sensorielles ne pouvant s’épanouir pleinement que dans la promiscuité physique d’acteurs et de spectateurs. »

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Soit et sa mise en scène tient d’une remarquable épure loin de tout réalisme. Absolument rien sur le plateau qu’un mur d’enceintes acoustiques noires. Très impressionnant: d’abord en fond de scène, ce mur s’avancera ensuite dans une belle lumière bleuâtre signée Marie-Christine Soma, sur le son et la musique d’Alexandre Meyer et Frédéric Minière. Glaçant comme l’univers créé par Marie NDiaye.  Une  remarquable scénographie signée Mathieu Lorry-Dupuy.

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Et ces sublimes actrices de génération différente:  Hélène Alexandridis (Madame DISS), Bénédicte Cerutti (Nancy) et Tiphaine Raffier (France) portent ce texte difficile avec une rare maîtrise de la parole comme de l’espace et sont très bien dirigées par Jacques Vincey. Et c’est sur le plan visuel, une belle réussite… Oui, il y a  un mais: cette suite de quasi-monologues tient plutôt d’un long poème dramatique et ne « fait pas souvent théâtre » pour reprendre les mots d’Antoine Vitez.   Une fois de plus la dramaturgie est aux abonnés absents et au bout d’une heure, le public a tendance à décrocher. Bref, c’est plus un texte à lire qu’à jouer, même si, à la fin, petit miracle, les choses se mettent enfin à bouger. Malgré tout le talent de Jacques Vincey et de ces interprètes exceptionnelles, il y a quand même de sacrés tunnels ! Alors, à voir? Sans doute plutôt par les fans de Marie NDiaye, les autres sont prévenus. Et conseil de vieux con, mieux vaut ne pas y emmener les ados d’un collège ou alors testez le spectacle avant…

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 5 octobre au Théâtre Olympia-Centre Dramatique National de Tours, 7 rue de Lucé, Tours (Indre-et-Loire). T. : 02 47 64 50 50.

Théâtre de la Cité-Centre Dramatique National Toulouse Occitanie, 1 rue Pierre Baudis, Toulouse (Haute-Garonne). Du 13 au 16 octobre. T. :  05 34 45 05 05.
Du 17 au 19 novembre, Centre Dramatique National de Besançon, du 25 novembre au 4 décembre, Théâtre National de Strasbourg (Bas-Rhin).
Du 11 au 13 décembre, Théâtre des Quartiers d’Ivry, Centre Dramatique National du Val-de-Marne.
Du 2 au 26 février, Théâtre du Rond-Point, Paris (VIII ème).
Et du 16 au 19 mars, TnBA, Bordeaux (Gironde).

Les Serpents est publié aux Éditions de Minuit.

 
 

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Archive pour 12 octobre, 2020

Gros de Sylvain Levey mise en scène de Matthieu Roy

Gros de Sylvain Levey mise en scène de Matthieu Roy

Ouasmok?, son premier texte, est édité dans la collection jeunesse des éditions théâtrales en 2004. Et  avait reçu l’année suivante le Prix de la pièce jeune public en 2005. Il avait trente-deux ans. Depuis il a écrit une quinzaine de textes dont plusieurs pour la jeunesse, la plupart publiés aux éditions Théâtrales et notamment créés par Cyril Teste, Emilie Leroux, Olivier Letellier… Et Michelle, doit-on t’en vouloir d’avoir fait un selfie à Auschwitz ? a obtenu il y a deux ans le Grand Prix de littérature dramatique jeunesse.

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© Christophe Raynaud de Lage

Un seul en scène de plus mais celui-ci d’une rare qualité… L’auteur en est aussi l’acteur et de qualité, même s’il dit que c’est une parenthèse dans sa vie. Il raconte avec pudeur l’étrange rapport qu’il peut avoir avec la nourriture et la surcharge pondérale qui est la sienne depuis un bon moment. Et qu’il a fini par assumer et à intégrer dans sa vie. C’est en soixante minutes et dans une belle unité une série de seize tableautins: depuis son enfance, celle comme il dit d’une crevette  qui, en un seul été, s’est mis à prendre du poids. Le petit garçon, malgré toute sa bonne volonté, ne réussit pas à inverser la tendance. Et on se doute bien que l’adolescence n’a pas dû être simple pour lui quand le corps change de façon irréversible et qu’il lui fallait subir le regard des copains de classe, mais aussi celui des adultes: ceux de sa famille proche comme celui de gens qui ne le connaissent pas.

« J’ai beaucoup grossi cet été-là.
À partir de cet été-là,
 la crevette n’allait plus cesser de grossir.
 La chenille se transforme en papillon, la crevette, elle, se métamorphose en hippopotame, en montgolfière ou en petit gros.
 Je l’ai senti, c’est vrai, dans mon corps.
 Je l’ai surtout vu dans le regard des autres.
 Ceux qui ne m’avaient pas vu de l’été.
Ceux qui avaient quitté en juin un petit tas d’os ambulant et retrouvaient en septembre un bébé cachalot.
 J’ai compris, dans leurs yeux, que rien ne serait plus jamais comme avant. »

 Mais il pourra s’inscrire à un petit cours de théâtre pour amateurs. Là dans la sorte de bulle qu’est un plateau de théâtre, les cartes sont rebattues et tous sont mis sur un même pied d’égalité ; ce sera pour son corps comme pour son esprit une expérience dont il parle avec justesse et émotion et qui l’aidera à s’accepter tel qu’il est devenu. Cette prise de conscience a quelque chose de philosophique car c’est son rapport au temps et à l’espace radicalement différent qui va changer.

Cela se passe dans une vraie cuisine avec évier, plan  de travail et cuisinière électrique, le lieu de la nourriture brute que l’on transforme pour faire un repas dans l’intimité où, juste à côté une marche plus bas, une table va accueillir bientôt quatre personnes. En l’occurrence tout en parlant de lui, de son corps mais aussi de la société et du théâtre contemporain, il prépare un gâteau au chocolat qu’il fera cuire et dont le parfum envahit la salle… Par petites touches, avec une grande pudeur, Sylvain Levey avec une impeccable diction bien dirigé par Matthieu Roy, dresse un autoportrait tout en nuances. Il y a là une vérité incontestable dans le rapport qu’il réussit à établir cet après-midi-là avec deux classes de collège qui l’écoutent dans un silence absolu. Et ces jeunes qui seront bientôt des adultes lui poseront des questions  après le spectacle auxquelles ils répondra avec une grande franchise: » Oui, je n’étais pas grand issu d’un milieu populaire et je ne connaissais pas du tout les codes du théâtre. Avant vingt ans, je ne n’allais pas au théâtre. Oui, on peut pleurer à tous les âges et à tous les poids. »

Il y a chez lui, un art du conteur remarquable quant aux petites choses fabriquant une vie d’homme qui a maintenant quarante-sept ans, une épouse et deux enfants: les deuils et naissances, les joies et souffrances, le sentiment du temps qui passe. On pense parfois aux très fameux Vies minuscules de Pierre Michon. Rien de larmoyant chez lui, il ne se plaint jamais, heureux d’être sur scène -cela se sent tout de suite- et il sait faire naître le rire comme l’émotion jusque dans cette peur de la mort qui l’envahit. Un beau récit simple et direct, une parole au singulier qui nous concerne tous. Si ce court mais très dense monologue passe près de chez vous, surtout ne le ratez pas…

Philippe du Vignal

 Spectacle vu le 5 octobre aux Quinconces, Le Mans ( Sarthe).

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