Avant la retraite de Thomas Bernhard, traduction de Claude Porcell, mise en scène d’Alain Françon

 Avant la retraite de Thomas Bernhard, traduction de Claude Porcell, mise en scène d’Alain Françon

 Pour Hans Höller, auteur d’une biographie Thomas Bernhard-une vie, cette pièce satirique (1979)  se conclut par une petite fête familiale, célébrée tous les ans pour l’anniversaire d’Himmler. Autour de la table, deux sœurs Vera et Clara et leur frère. Rudolf Höller, président d’un tribunal en République Fédérale d’Allemagne,  ancien officier nazi reconverti, qui va prendre sa retraite au terme d’une carrière exemplaire au service du droit et de la justice. Vera éprouve à la fois amour et haine pour ce drôle de frère.


Cela se passe le 7 octobre, jour de la naissance de Himmler auquel notre héros voue une très grande admiration. Tout est prêt : l’uniforme, les accessoires, le repas. Mais le bonheur -retour à un passé douteux- ne peut être complet : Clara, la sœur paralysée observe les deux autres crûment et sans complaisance. « Rudolf déjà légèrement ivre, en uniforme complet noir d’Obersturmbannführer S.S. avec képi, revolver au ceinturon et bottes noires, à la table. (…) Tous les trois mangent et boivent du champagne allemand. Au milieu de ce retour orgiaque d’un passé récent: «Tout va dans notre sens/ il n’y en a plus pour très longtemps/ et finalement nous avons aussi une foule d’autres politiciens de premier plan/ qui ont été national-socialistes – le juge en uniforme S.S., ivre,  va s’effondrer,: il porte ses mains à la poitrine et tombe la tête sur la table ». Profitera-t-il de sa retraite…

 

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez


La pièce fait aussi allusion à la « retraite » forcée du ministre-président du land de Bade-Wurtemberg, Karl Filbinger dont on avait découvert l’activité de juge dans la Marine sous le nazisme. La carrière politique fut d’un seul coup terminée pour celui qui traitait Claus Peymann  de «sympathisant du terrorisme» et qui avait tout fait pour qu’il abandonne la direction du théâtre de Stuttgart. Mais ce complice des crimes nazis fut démasqué et dut quitter son poste avant même le metteur en scène qu’il avait conspué!

 Dans cette pièce, Vera a caché son frère dix ans avant qu’il puisse revenir à l’air libre sans qu’on l’importune pour un passé« oublié ». Avant la retraite fait allusion à ce rêve de restauration d’un ordre menacé, dans un prétendu état d’exception justifiant tous les moyens. Le frère et la sœur complices répètent que dignitaires et puissants, sommités politiques et militaires, anciens dignitaires nazis ne pensent qu’à «se débarrasser de l’étranger et du Juif ». Des inepties insoutenables qu’ils s’échangent entre eux, sourds au monde. Soit la danse macabre d’une restauration rêvée d’ex-puissances démises.

Le juge ne cesse d’attaquer la démocratie et de la nommer «terroriste» : les bombes américaines ont malheureusement en effet détruit une école, à la fin de la guerre et ces « dégâts collatéraux »ont  frappé la benjamine, rivée à son fauteuil roulant. Clara est de gauche et engagée contre les convictions réactionnaires  de son frère et de sa sœur aînés qui vivent aussi, dans leur folie, une relation incestueuse. La pièce est d’un humour ravageur et Thomas Bernhard met en épingle les points de vue les plus bas, formulés contre le peuple et les étrangers. Un discours abject aux relents d’extrême-droite qui résonne encore aujourd’hui. La bonne conscience est mise en lumière par l’auteur, sans tabous ni censure au cours de ce repas familial dans une salle à manger dont les rideaux sont tirés pour cacher l’infamie de ces personnages…

 Le monde est une scène où l’on répète continuellement la même pièce, sans résolution finale qu’elle soit une comédie ou une tragédie, selon Alain Françon qui cite l’auteur. Catherine Hiégel ouvre la bal, somptueuse de précision, faisant sonner les paroles odieuses de son frère qu’elle répète sans cesse. Elle parlemente sans fin, expose et commente sa foi politique et morale dans la grande salle de séjour. Un décor autrefois majestueux, à présent décrépi, imaginé par Jacques Gabel, sous les lumières de Joël Hourbeigt. Elle n’en finit pas d’épousseter les meubles et de repasser convulsivement la robe de son frère, haut dignitaire de la Justice. Elle propose un café à sa sœur qu’elle sait moqueuse et ironique et dont elle  craint le raisonnement. André Marcon, tranquille et déterminé, est  excellent en magistrat vaniteux, satisfait de ses titres et de sa gloire passée et nostalgique, Noémie Lvovsky (Clara) se tait et pourtant devient fort expressive quand elle entend les sottises énoncées par le duo infâme qui lui reproche son mépris. Une partition nette et cristalline à la musique inquiétante.

 Véronique Hotte

 Théâtre de la Porte Saint-Martin, 18 boulevard Saint-Martin Paris (X ème), ATTENTION : nouveaux horaires :

 le vendredi à 18h, le samedi à 17h et le dimanche à 16h. T. : 01 42 08 00 32.

Le texte est paru à L’Arche Editeur (1987)

 


Archive pour 19 octobre, 2020

Un monde meilleur, épilogue, texte et mise en scène de Benoît Lambert

 

 

Un monde meilleur, (épilogue) texte de mise en scène de  Benoît Lambert.

 

© x

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Un homme arrive précipitamment sur scène et interpelle le public : « Pardonnez-moi pour mon retard…» puis lance dans la foulée : «On va tous mourir » ! Et c’est c’est bien de ce fait  imparable dont il s’agit ici :  la fin proche  de l’espèce humaine! La lecture de l’essai de Pierre-Henri Castel, Le Mal qui vient, a été décisive pour Benoît Lambert dans la création (et non  l’adaptation du livre) pour mettre en scène ce solo joué par Christophe Brault.
 Un acteur qu’il apprécie beaucoup et avec qui il souhaitait travailler depuis un moment. La  richesse du propos et le choc  éprouvé à la lecture du livre par le metteur en scène : «Cette réflexion sur la disparition de l’humanité est l’un des livres les plus effrayants que j’ai lus ces dernières années »,  l’a  incité à clôturer avec ce seul en scène, le feuilleton théâtral qu’il avait commencé depuis 1999, Pour ou contre un monde meilleur.

 Ce dernier épisode marque la fin de ce voyage théâtral et existentiel à travers l’évolution et le futur de l’humanité . Épilogue décapant, drôle et qui  nous laisse quelque peu interrogatif sur notre avenir… Christophe Brault, de par son jeu malicieux,  ironique, ses regards perplexes et lucides, réussit à créer une complicité avec les spectateurs surpris, attentifs, touchés et ne sachant plus  bien sur quel pied danser. Pour nous qui n’ont pas toujours su prendre les bonnes décisions pour bâtir un monde plus juste, et agréable à vivre, évoluant, avec esprit, dans un sens humaniste… Le retour sur l’origine de notre espèce, avec notamment un regard ouvert, en empathie, sur la période paléolithique est un des points forts de ce spectacle. Pour mieux saisir ou/et différemment notre évolution et son progrès, à travers les âges, Benoît Lambert, en invitant le public à concentrer son attention sur les périodes historiques et anthropologiques,  lointaines de notre espèce, inverse auprès de celui-ci, la méthode de lecture au sens classique, c’est à dire chronologique. Il modifie ainsi, envers les spectateurs, la perception du thème de sa pièce.  Comme, dans le spectacle, ce moment de la préhistoire qui est ici perçu non comme une période primitive mais aussi, ici et maintenant, riche de possibilités et d’instruction pour nous autres, individus de la société de consommation et de l’intelligence artificielle.

L’objectif de cette conception se lie avec subtilité à l’enjeu possible de cette création  : celui de faire entendre une autre vision de l’évolution de l’homme qui serait plus axée sur l’adaptation. Pour tenter une approche plus cohérente de la part de la société, afin entre autres, de réduire les inégalités et permettre  de quitter une logique néolibérale. Faire que tous les acteurs de la société puissent créer un monde plus équilibré pour le bien-être de l’homme et de son devenir. Ce choix provoque ainsi en nous, des interrogations inattendues, et nécessaires. À l’écoute du constat et des prévisions pour notre futur proche, exprimés avec entrain par notre contemporain : l’homme pressé, le public ne peut rester indifférent. Les perspectives ne sont pas des plus joyeuses.

Benoît Lambert, même s’il est parfois un peu catégorique, a assez d’humour, de connaissances  anthropologiques, philosophiques, et historiques, pour mettre notre conscience face à une réalité qui nous interroge tous et sans attendre. Avec une mise en scène minimaliste et un comédien hors pair, cet épilogue porte en lui une force politique et dramatique indéniable : Un espace scénique nu, de petites bouteilles d’eau en plastique disposées au sol en file indienne par notre homme agité, pour figurer les périodes successives  de l’humanité, et voilà ! Une scénographie  amplement suffisante, simple qui renforce et évoque subtilement l’immobilisme, l’aveuglement parfois volontaire, l’incompétence, et l’impuissance de notre société et de tous ses paramètres (économiques, sociales, juridiques…)  face aux pouvoirs des dirigeants en place et à leur hypocrisie. La scénographie met aussi en évidence le vide, l’absence d’un horizon commun plus lumineux et créatif, d’une pensée civique et politique à long terme, pour repousser cette fin de l’espèce humaine. Un espace théâtral qui n’est pas également, sans rappeler la froideur de l’univers carcéral. L’humanité parviendra-t-elle à se libérer de ce monde mortifère qu’elle a elle-même bâti ? Ce spectacle est aussi un geste d’humilité pour nous autres hommes savants et civilisés du XXI ème siècle ! En effet, les questions soulevées par Benoît Lambert et son personnage hyperactif : « Comment vivre avec la certitude que notre espèce va prochainement disparaître» (..) «qui se demande si, finalement, il est si surprenant que cette histoire puisse arriver à son terme. », ne sont pas sans interroger avec gravité et humour cette éventualité  d’un avenir meilleur et encore espéré (?) de l’espèce humaine.

Le monde des hommes aujourd’hui ?  consumériste sans limites, trop individualiste et qui pense avoir la liberté de vivre et de construire en négligeant son Histoire. Ce spectacle dense d’une parole politique et critique, vive et théâtrale évoque la destruction à petit feu mais plus que probable de notre espèce.  

 

 Elisabeth Naud

 Spectacle vu au Théâtre Dijon-Bourgogne 30 rue d’Ahuy, Dijon (Côte d’Or). T. : 03 80 30 12 12.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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