Dans la Solitude des champs de coton, de Bernard-Marie Koltès, mise en scène de David Géry

Dans la Solitude des champs de coton, de Bernard-Marie Koltès, mise en scène de David Géry

Quelque part dans une “zone“, un no man’s land, là où il n’y a personne d’autre, dans la nuit, se rencontrent un client et un dealer. Ils savent l’un et l’autre pourquoi ils sont là : ils possèdent ce dont l’autre a besoin, chacun désire le désir de l’autre et il s’agit d’en arriver à un échange. On ne peut résumer la pièce de façon moins abstraite, elle n’est pas autre chose qu’un dialogue sur l’échange. Marché, négociation, diplomatie: toujours les mêmes avancées et reculs, contournements, affrontements et esquives, avant la violence et les coups qui viendront mais hors-champ.

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La pièce est devenue un classique ; jouée, pourquoi pas, par deux femmes, deux comédiennes hors pair: Anne Alvaro et Audrey Bonnet dans un stade du XIV ème à Paris en août dernier, mise en scène de Roland Auzet, voir (Le Théâtre du blog), elle trouve aussi  sa place dans l’espace réduit du Lavoir Moderne Parisien. La matière même du lieu, à la fois disponible, hétéroclite et chargé de passé, se prête bien à l’évocation d’une zone, territoire encore urbain mais banni de la ville. David Géry, qui est aussi peintre, y a ajouté un élément de danger en parsemant le sol d’éclats de verre et de miroirs. Ça craque sous les pas, ça  crisse, ça menace, dans un brouillard de fumerolles.

De cette matière sans forme, naît d’abord le Dealer, puis le Client, longtemps dans l’ombre. Ce qui est une arme dans la négociation : ne pas se « découvrir ». Le dealer a pour lui de s’avancer, d’occuper les positions, puisqu’on parle en termes militaires. Le danseur Souleymane Sanogo lui donne une présence singulière, s’impose avec la rigueur des mots, s’échappe avec la fluidité imprévisible de la danse, revient… Un acteur exceptionnel pour une belle idée. En face de lui, Jean-Paul Sermadiras doit faire bloc, de sa haute stature, s’avance à son tour, calmement, sans perdre de terrain. Ne pas se laisser ébranler. Et pourtant…

Dans la solitude des champs de Coton n’a été joué que quelques soirs au Lavoir Moderne Parisien, rue Léon dans l’un des quartiers les plus métissés de Paris. Ce petit lieu emblématique à la fois de l’histoire du prolétariat – le lavoir de Gervaise dans l’Assommoir ? – et de la création théâtrale contemporaine : théâtre, musique, danse… a failli disparaître au profit d’un projet immobilier. Il a enfin été acheté par la Ville de Paris. Mais il a encore tout un programme à nous offrir. La compagnie Graines de soleil qui l’a tenu et le tient encore à bout de bras nous y convie jusqu’en février 2021 au moins, si tout va bien….

Christine Friedel

Notre amie qui était à une autre représentation que nous, a bien vu la rigueur de construction du spectacle mais nous serons un peu moins généreux quant à la direction d’acteurs. La belle gestuelle de Souleymane Sanogo est souvent trop invasive et parasite le texte. Et pourquoi avoir placé cette espèce de grand lustre en cristal pas très réussi au centre du plateau? Cela maintient en permanence Jean-Paul Sermadiras seul au fond et donne un aspect assez statique à cette mise en scène, loin du danseur, seul à jardin. Et on a répandu des morceaux de vitre  partout sur le sol. Bref, cette scénographie n’est sans doute pas la plus réussie du siècle. Et un plateau nu aurait amplement suffi et aurait permis des déplacements plus réussis et mieux mis en valeur ce beau texte. Mais bon, il s’agit d’un travail encore tout frais… A suivre…

Philippe du Vignal

Le spectacle a été joué du  7  au 11  octobre  au Lavoir Moderne Parisien,  35 rue Léon, Paris (XVII ème). T. : 01 46 06 08 05.

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Archive pour 22 octobre, 2020

Festival du Cirque Actuel d’Auch 2020

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© Circa

Festival du Cirque Actuel d’Auch 2020

Cette trente-troisième édition -la première sous la houlette de Stéphanie Bulteau – porte encore la marque de Marc Fouilland qui vient de quitter la direction du CIRCa, après dix-huit ans de bons et loyaux services (voir Le Théâtre du Blog). L’année de tous les dangers, pour cette nouvelle directrice, venue du Séchoir de Saint-Leu (Ile de la Réunion) . Une Scène conventionnée  pour les Arts du cirque et de la rue avec un temps fort : le Leu Tempo festival.

À arrivée, l’incertitude planait encore sur la tenue du festival : « Nous avons eu le feu vert de la Préfecture seulement le 11 septembre ! Restait cinq semaines au lieu de trois mois pour tout organiser et surtout rendre le festival « Covid compatible ». » Ce qui signifiait : achat de masques et gel hydro-alcoolique pour tout le monde, services de sécurité et salariés supplémentaires. Et une jauge réduite de 40%.. Donc perte de billetterie (120.000 euros): un surcoût de 50 000 euros ! Au mieux, le fonds d’urgence pour les festivals du Ministère de la Culture devrait compenser le déficit à hauteur de 150.00 euros.  La directrice se dit optimiste. Les soixante-dix représentations des vingt-sept  spectacles affichent complet : le public est là comme que la plupart des programmateurs français mais pas les étrangers (une centaine en général) . L’essentiel du programme a pu être sauvé : une seule compagnie étrangère a dû annuler.

Grandes absentes: les écoles : « D’habitude on compte ici  cent-cinquante jeunes circassiens européens et deux-cent français. Cette année auront seulement les spectacles du Pop Circus, des Ecoles régionales et de la deuxième année du Centre National des Arts du Cirque de Chalon-en-Champagne», regrette Stéphanie Bulteau. Elle considère ces rencontres comme l’âme du festival du Cirque actuel d’Auch. Rappelons qu’à l’origine de CIRCa, il y a un atelier-cirque, fondé en 1975 par l’abbé de Lavenère-Lussan à des fins éducatives. Devenu le Pop Circus, l’aventure a fédéré le cirque amateur, dans l’esprit de l’Education populaire de l’époque. Pour devenir ces dernières années un rassemblement international des jeunes circassiens (Voir Le Théâtre du Blog) où l’on pouvait voir les travaux de plus de 550 amateurs sous l’égide de la Fédération Française des Ecoles de Cirque (douze fédérations régionales et 136 écoles).

« Viva ! c’est sous ce signe -prémonitoire- que nous avions placé ce festival.  Peut-être le seul de la saison. Jusqu’ici tout va bien, dit la directrice.  Mais  les artistes sont inquiets. Je les sens fragiles mais très volontaires. Ils ont tellement envie de jouer ! Mais les corps ne sont pas prêts. Ils n’ont pas pu s’entraîner pendant le confinement. (On ne peut pas répéter par zoom!) Et il y a plus d’accidents que d’habitude. »

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Stéphanie Bulteau © Ian Grandjean

Stéphanie Bulteau tient bon la barre et espère développer son projet dès la saison prochaine. Comme son prédécesseur, elle souhaite privilégier la diversité des formes du cirque contemporain que ce soit sous chapiteau, en salle et dans les espaces publics. Elle entend réaffirmer la place du cirque dans une ville qui s’enorgueillit de cette identité culturelle. Pour ce faire, une équipe artistique sera associée à chaque saison, pour imaginer de nouvelles ouvertures,…

Autre regret de Stéphanie Bulteau: la défection des bénévoles dont seulement cent quarante ont répondu présent cette année. Gérée bénévolement jusqu’en 1999, la structure  compte aujourd’hui seize permanents mais ne pourrait fonctionner sans les quelque deux cent cinquante volontaires qui assistent les équipes artistiques, accueillent le public aux entrées des spectacles, conduisent les navettes entre les dix-sept salles et chapiteaux disséminés en ville et assurent les transferts vers les gares et l’aéroport. De tout âge et de toute origine, ils ont des motivations différentes. 

« On est toute une bande de retraités. Il y a une culture du bénévolat dans le Gers. Au festival de Marciac par exemple, dit Jean qui s’occupe du bar. et vit à Auch depuis trois ans : « Le nouveau cirque, je ne connaissais pas. Je suis très étonné par le changement artistique. » Il est là « pour discuter avec les artistes. Ils ont une mentalité ouverte à travers leur voyage et leur travail » Et aussi parce que « ça permet de se faire un réseau ».

Marie-Hélène vient de La Rochelle tous les ans pour véhiculer les artistes depuis  l’aéroport. Georges, retraité comme elle, est lui aussi adepte des longs voyages en voiture : « C’est le plus intéressant et donne le temps de communiquer avec les gens et de mesurer l’importance du festival pour Auch. C’est un événement mondial ! On voit des Japonais, des Coréens, Sauf cette année!
 

Gilla est espagnole : ses parents, circassiens, sont venus en résidence et jouer à Auch. Elle veut se former à la production dans le domaine du cirque et fait partie de la brigade qui s’occupe des compagnies. « On veille à leur logement, à leur nourriture, chaque personne a quatre compagnies en charge »,  dit Sounayna. Gersoise, tout juste diplômée en naturopathie, domaine où elle n’a pas encore trouvé d’emploi, elle consacre à CIRCa les heures où elle ne travaille pas au magasin Biocoop d’Auch.  » Depuis quelques années, beaucoup de jeunes bénévoles sont ici pour rencontrer les gens du milieu, c’est aussi le meilleur endroit pour voir le cirque actuel », dit Manu, ingénieur informaticien dans l’aérospatial à Toulouse. Il y avait fait l’Ecole de cirque du Lido et a joué à Auch. Il y revient comme volontaire depuis plusieurs années « pour ne pas rester enfermé dans un milieu pro. C’est un lieu d’équilibrage». Anita, affectée à la cantine, pratique le jonglage, seule en amateure et  aimerait bien se faire une place dans le milieu…

Mireille Davidovici

Du 16 au 25 octobre CIRCa, allée des Arts, Auch (Gers) T. :  05 62 81 65 00   www.circa.auch.fr

Un jour, je reviendrai, composé de L’Apprentissage suivi du Voyage à La Haye, de Jean-Luc Lagarce, mise en scène de Sylvain Maurice

Un jour, je reviendrai, composé de L’Apprentissage, suivi du Voyage à La Haye, de Jean-Luc Lagarce, mise en scène de Sylvain Maurice

 Après un épisode de coma, réapprendre, se réapproprier ce qui était une évidence, une seconde nature, un simple réflexe : manger, marcher, parler,   Le récit de Jean-Luc Lagarce cherche à décrire ce moment qui fait de lui un nouveau venu au monde, armé déjà d’une conscience lucide et d’un robuste sens de l’humour. L’Apprentissage est né d’une commande de Roland Fichet à quelques-uns de  ses amis auteurs : donnez-moi des récits de naissance. On y retrouve son écriture inimitable avec ses retours,  précisions et repentirs : trouver le mot juste pour cerner la sensation exacte telle qu’elle est venue au « nouveau-né » sortant des limbes. Et en effet, nous le suivons, nous ouvrons les yeux avec lui, nous entendons avec le même agacement l’infirmière s’adresser à lui à la troisième personne, « Alors, il a ouvert les yeux ? ». Ici,  nous ressentons le long temps nécessaire pour pouvoir tourner la tête sur son oreiller et voir enfin l’ami qui est venu s’asseoir à côté de lui tous les jours. 

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Cette vie regagnée est le premier pas fragile d’une vie qui se perd. L’autre volet du diptyque, Le Voyage à La Haye est le récit, pas à pas, de la perte, du chemin de plus en plus dépouillé vers la solitude absolue de la mort. « Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement» écrivait François de la Rochefoucauld). Pourtant lui, le narrateur la regarde avancer autour de lui dans les choses de la vie : l’ironie d’un livre d’art trop lourd à porter, cadeau pour un anniversaire qui sera  sans doute le dernier, de petites disputes, le corps qui proteste et trahit quand on mange, ou pas…  Un récit exemplaire, travaillé à partir de son Journal.  L’écriture ne sauve pas la vie en « immortalisant », en immobilisant l’auteur, mais en lui donnant jusqu’au bout, presque jusqu’au bout, une discipline, une acuité qui le tient et nous tient, en éveil. Jusqu’à l’inaccessible instant final.

Sylvain Maurice s’est toujours intéressé aux monologues : donner à un texte, à son rythme, à son cheminement propre, la voix et le corps d’un acteur. Il avait déjà confié L’Apprentissage à Alain Macé en 2006. Vincent Dissez (qui jouait dans Réparer les vivants, d’après Maylis de Kerangal)  interprète Un jour je reviendrai,  avec une rigueur et une sensibilité parfaites.  Il  bouge peu, sur une étroite frontière entre le récit et le jeu, esquissant d’un geste, d’un regard, un moment d’incarnation ou laissant la langue de Jean-Luc Lagarce parler « devant ». Juste ce qu’il faut pour ouvrir la porte à l’imagination du spectateur. Il joue avec les résonances d’une bande-son (Cyrille Lebourgeois) ultra-soignée mais suffisamment discrète, en écho au texte ou au contraire creusant parfois un écart. La lumières de Rodolphe Martin de la même façon, servent le texte et la situation avec une loyauté absolue, à découvrir au début du spectacle, tout en menant une vie parallèle avec un superbe parcours plastique. Un jour, je reviendrai nous ramène inlassablement à d’autres textes de Jean-Luc Lagarce.  Il comptait peut-être sur ce retour-là, sur la qualité d’amitié qui infuse son écriture. Pour nous, il  n’est jamais parti.

Christine Friedel

Théâtre de Sartrouville et des Yvelines-Centre Dramatique National,  jusqu’au 23 octobre. T. : 01 30 86 77 79.

Les 2 et 3 décembre, Centre Dramatique National de Lorient ( Morbihan).

 

Festival Scènes de rue à Mulhouse Sensational Platz, presque cabaret par Margo Chou et frères

Festival Scènes de rue à Mulhouse

Sensational Platz, presque cabaret  par Margo Chou

Margo, chanteuse costumée en chat blanc à la longue queue, vient du fond de la salle et monte sur le plateau en chantant: «Quand tu arrives sur la place, le ciel est tout blanc » dit une autre comédienne. « Je veux dormir avec ma mère ! ». Devant des tables aux nappes dorées et un rideau lumineux, Margo Chou annonce sur un escalier au tapis rouge : « Je vous préviens, on ne comprend rien !  j’ai une passion pour les cabarets, je parle des lieux de rue, des lieux nocturnes.C’est un récit documentaire écrit sans le vouloir ! Cela fait cinq ans que je vais dans ces endroits en région parisienne: Ici, je vais réaliser un rêve. Avec deux musiciens sur le plateau, la joie devient obligatoire pour ne pas avoir froid.»  Sensational Platz raconte le quotidien de la vie de deux familles dans l’Essonne : l’intendance, les relations, les aller et retours au pays. Soit la romance, la haine, la violence… Trois personnages:  l’une est chanteuse, l’autre artiste de cabaret et la dernière serveuse. L’orchestre joue en continu dans un décor influencé par celui des cabarets orientaux…

Les actrices accostent les spectateurs sur les rythmes de la musique et leurs offrent  zakouskis et boissons.  L’une joue avec des peluches. «La lumière, chaque soir avec le générateur, ça attire les rats. Beaucoup pourraient faire la pute pour un euro ou presque ! J’ai mal à la tête, ça m’arrive pas souvent et ça tombe sur toi… ». Le chat blanc répète : « Je vais dormir chez ma mère avec Lorena… »Un très étrange et attachant spectacle encore en devenir d’une artiste attirée par les marges.


Edith Rappoport

Spectacle vu à Mulhouse (Haut-Rhin)  le 18 octobre.

 Les 14 et au 15 novembre, Harmonie Estaque Gare (Bouches-du-Rhône). 

 

 

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