Crise de nerfs-Trois farces d’Anton P. Tchekhov, mise en scène de Peter Stein

Crise de nerfs-Trois farces d’Anton P. Tchekhov, mise en scène de Peter Stein

Le grand metteur en scène allemand connait très bien le théâtre du grand dramaturge. On se souvient, entre autres, d’une magnifique Cerisaie qu’il avait montée en 89 puis en 95. Il a aussi écrit un essai Mon Tchekhov. Il connait bien aussi Jacques Weber qu’il dirigea en France dans Le Prix Martin d’Eugène Labiche, La dernière Bande de Samuel Beckett et Tartuffe de Molière. Cette fois, il le met en scène dans trois petites pièces d’Anton Tchekhov: d’abord Le Chant du Cygne. La moins jouée sans doute mais pas la moins intéressante. Ecrite en 1886, par un auteur de vingt-six ans et qui avait été d’abord publiée sous forme de nouvelle. Kenneth Brannagh en avait fait un court-métrage avec John Gielgud.

Impressionnant et d’une grande beauté, ce plateau vide -sauf un châssis côté cour-  un vrai et beau décor à lui tout seul, avec dans le fond, une grande et haute porte à deux battants donnant sur la cour où autrefois Charles Dullin (1885-1949) alors directeur de l’Atelier, mettait son cheval qui l’avait conduit jusque là Dans une demi-obscurité, un vieil acteur Vassili Vassiliévitch Svetlovidov qui s’est endormi dans sa loge après une représentation et un dîner sans doute très arrosé, porte encore son costume de scène : la toge bordé d’or de Calchas dans La Belle Hélène de Jacques Offenbach qu’il vient de jouer. Mais les portes du théâtre sont fermées et il ne peut plus sortir. Il rencontre sur le plateau le vieux Nikita Ivanytch, un ancien souffleur qui, faute de mieux, a, comme lui, dormi dans une loge. Antonin Artaud a aussi passé des nuits agitées avec son amoureuse Génica Athanasiou dans les combles du théâtre de l’Atelier, nous avait dit l’acteur qui avait créé le rôle de Victor dans Victor ou les enfants au pouvoir de Roger Vitrac.

Le vieux souffleur parle donc du temps passé avec le vieux comédien qui reprend des tirades d’Othello, du Roi Lear ou d’Hamlet des personnages qu’il a joué autrefois quand il était encore jeune et beau. Cette rencontre émouvante est très belle sur le plan pictural mais bon, Jacques Weber parle très bas et on l’entend donc souvent mal. Quant à Manon Combes, elle n’arrive pas dans ce rôle travesti, à rendre crédible ce souffleur mais à l’impossible, nul n’est tenu… Il aurait fallu le faire jouer par un comédien qui ait l’âge ou presque du personnage. Et aucune indulgence possible, d’autant que c’est sans doute pour économiser un rôle.

Les Méfaits du tabac est un monologue aussi écrit quelques années plus tard mais plus souvent joué. Nioukhine Ivan Ivanovitch  est l’économe d’un pensionnat de jeunes filles dont sa femme est directrice. Et à sa demande, il doit faire une conférence sur les méfaits du tabac dans un cercle de province. Déjà installé derrière un pupitre, il  parle beaucoup, non de tabac mais  de sa femme  qui  gouverne d’une poigne de fer sa famille et qui le tyrannise depuis trente-trois ans! Seul, il peut enfin se défouler et voudrait que l’on s’apitoie sur son sort.. Jacques Weber en grand professionnel  fait le boulot mais comme un peu en retrait. A sa décharge, il faut dire que ce n’est pas la meilleure pièce de ce triptyque.

© La Terrasse

© La Terrasse

Enfin suit cette merveilleuse Demande en mariage dont s’emparent encore avec délice les élèves des écoles de théâtre. Publiée en 1888 et jouée l’année suivante. Chez ces trois personnages, une impossibilité à se contrôler et une tendance à se quereller avec le premier venu. Ivan Vassilievitch Lomov, un jeune propriétaire terrien vient chez son voisin Stepan Stepanovitch Tchouboukov, demander en mariage sa fille Natalia Stepanovna que son père est très heureux de pouvoir marier. C’est l’été, elle est en tablier en  train d’éplucher des petits pois.  Lui, assis sur un grand canapé est endimanché… sans doute un peu trop. Et ils parlent tous les deux comme le font de jeunes et proches  voisins qui se sont toujours connus. Mais la conversation d’abord très courtoise, va déraper et le ton monte vite, alors que Lomov n’a pas encore fait sa demande en mariage… Motif  de la dispute: à qui appartient le pré dit « Le pré aux vaches ». Et les répliques violentes commencent à fuser: «Vous n’êtes pas un voisin, mais un usurpateur ! ». «Vous êtes d’une famille où on a toujours aimé la chicane » « Et votre mère avait une jambe plus courte que l’autre ».
Mais le père apprend à Natalia que Lomov était en fait venu demander sa main. Heureuse d’une telle nouvelle et au bord de l’évanouissement, elle dit dans un souffle : « Qu’il revienne ! » Et alors Lomov revient mais se plaint  de sa santé. Natalia lui présente ses excuses. Zéro partout et le futur mariage au centre. Mais ces  incorrigibles personnages  vont arriver encore à se quereller sur une chose qui semble capitale pour eux : la valeur réelle de leur chien de chasse respectif! Lui, s’évanouit presque… Enfin le père arrive avec une bouteille de champagne, siffle la fin de la récréation et impose le mariage aux jeunes gens qui ne tarderont sans doute pas à se quereller de nouveau : on ne change pas une équipe qui gagne…

Jacques Weber excelle dans ce rôle de gentleman-farmer botté de noir lui aussi ravi de mettre un peu d’huile sur le feu dans cette histoire qui doit le rajeunir. Mais Manon Combes joue les hystériques et hurle sans vraie raison. La Demande en mariage a quelque chose d’une farce mais quand même…  Loïc Mobihan lui, ne semble  pas très à l’aise dans un rôle il est vrai pas facile. On a connu Peter Stein mieux inspiré et là il n’a pas vraiment réussi son coup. Il y avait sans doute une erreur au départ: un personnage pour Jacques Weber dans chacune de ces trois courtes pièces n’était pas vraiment un bon dénominateur commun pour une soirée.  Dommage mais reste le jeu, surtout dans La Demande en mariage, de ce grand acteur et toute la poésie des textes d’Anton Tchekhov. Et à chaque fois aussi le plaisir de retrouver devant une merveilleuse petite place, ce très ancien théâtre où la photo de Charles Dullin nous accueille au contrôle. Hasard de la vie, habitait juste à côté, Martin Lartigue, que nous avions connu élève de sixième au tout proche lycée Jacques Decour: le petit Gibus de La Guerre des boutons… Devenu comédien mais surtout bon peintre, il a maintenant soixante-huit ans…

Philippe du Vignal       

Théâtre de l’Atelier, 1 Place Charles Dullin,  Paris (XVIII ème). T. : 01 46 06 49 24.

Théâtre Romans-Scènes, Romans-sur-Isère (Isère) le 3 novembre ; L’Octogone, Pully, le 7 novembre. Théâtre du Bouscat, Le Bouscat, (Gironde) le 24 novembre.

Théâtre des Sables d’Olonne ( Vendée) le  11 décembre ; Théâtre Edwige Feuillère, Vesoul ( Haute-Saône), le 15 décembre. Théâtre municipal Ducourneau, Agen, (Lot-et-Garonne) le 18 décembre.


Archive pour octobre, 2020

La Noce de Bertolt Brecht, traduction de Magali Rigaill, mise en scène d’Olivier Mellor

La Noce de Bertolt Brecht, traduction de Magali Rigaill, mise en scène d’Olivier Mellor

La plus longue et sans doute la plus jouée des pièces en un acte du célèbre auteur qu’il écrit en 1919: il a vingt-et-un ans. Inspiré par les foires de sa ville natale d’Augsbourg et par les fêtes de la bière à Munich, il raconte un repas de noces. Publié pour la première fois en 1961 cinq ans après son décès, c’est l’un de ses premiers textes et un coup de maître. Cet acte choral porte déjà en effet les promesses d’un théâtre distancié, humain et à la fois cruel . «Tout a été préparé comme il faut, dit la traductrice,  mariés et invités ont revêtu leurs habits de fête, on a prévu un repas de noce digne de ce nom et l’ami de la famille a préparé son discours.  Tous essaient d’être conciliants et sociables. Mais la suite  sera une succession de ratés  d’une ampleur grandissante jusqu’à ce qu’on en vienne aux mots et aux mains. »(…) « La principale arme est le langage. Mots qui tuent et phrases assassines se succèdent sans répit aucun, si ce n’est des silences qui expriment la gêne et l’ennui. »

 

© ludo leleu

© ludo leleu


Pas d’empathie ni d’identification possibles avec les personnages : distanciation brechtienne oblige: ils sont ici observés comme des souris de laboratoire, à l’occasion de cet événement-clé qui les surexpose, dit le metteur en scène. Ratage absolu et échec universel à cette fête populaire où alcoolisme et rancœur sont les symptômes d’une société déliquescente. Cette œuvre sur fond socio-économique dépeint une Allemagne après sa défaite en 1918 mais revancharde et terreau fertile pour le nazisme. Ici, les personnages, condamnés à une morne existence, paraissent déjà morts. Mais dans la mise en scène d’Olivier Mellor, la compagnie du Berger fait la fête, loin d’amoindrir le propos.Tel est le monde, ici comme ailleurs, avec la violence sourde de relations inachevées menant par anticipation à un échec assuré. Les mots qu’on se dit, les histoires graveleuses qu’on se raconte, les jalousies et petites  trahisons continuelles, la mauvaise foi et l’absence de compassion à la douleur de l’autre.. bref, on assiste ici à un festival de bonnes résolutions ratées…. Les meubles eux-même sont métaphoriques: mal fabriqués par le  jeune marié avec un matériel de médiocre qualité et une mauvaise colle:  même pour ce temps des ripailles, il n’y aura aucune chaise solide et confortable!

Dans cette mise en scène, on a ajouté un Bertolt Brecht en bout de table, casquette sur la tête et complice du public, qui observe la noce avec une expression ironique. Et toute la troupe joue le jeu, avançant pliée sous la tempête des horreurs que les personnages se lancent sans jamais désarmer, faisant montre à la fois des instincts les moins avouables avec une folle énergie et une incroyable envie de vivre. «A partir du jour de tes noces, tu n’es plus une bête qui sert une maîtresse, mais un homme qui sert une bête, et c’est ce qui te tire vers le bas, jusqu’à ce que tu n’aies plus que ce que tu mérites.»La fête finie, les nouveaux mariés enfin seuls se parlent raisonnablement et à cœur ouvert: apparait alors  une lueur d’espoir…

Avec Fanny Balesdent, Marie-Laure Boggio, Emmanuel Bordier, Marie-Béatrice Dardenne, François Decayeux, Françoise Gazio, Rémi Pous, Stephen Szekely et Denis Verbecelte, il y a ici une belle unité de jeu. La musique du, type jazzy est assurée par Toskano et son orchestre et par  le Schrottplatzhunde Trio avec Romain Dubuis au piano, Séverin « Toskano » Jeanniard à la contrebasse et Olivier Mellor à la batterie. Et le public est aussi invité au bal qui suit. Cette farce cynique et festive est animée avec force par les acteurs masqués ou maquillés à outrance. Ils se ressemblent et en même temps, se cachent. Manifestement proches de nous…

Véronique Hotte

Centre culturel Jacques Tati, Amiens (Somme), du 9 au 13 octobre.

Théâtre de L’Epée de Bois, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ-de-Manœuvre, métro : Château de Vincennes + navette gratuite. du 12 au 29 novembre. T. : 01 48 08 39 74.

Rollmops Théâtre, Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais), le 4 décembre.

 

 

 

 

 

 

 

Point Cardinal, adaptation du roman de Léonor de Récondo avec Sébastien Desjours

Point Cardinal, adaptation du roman de Léonor de Récondo et jeu de Sébastien Desjours

L’œuvre a reçu le Prix du roman des étudiants France Culture-Télérama il y a deux ans. Laurent est un homme marié à Solange qu’il a rencontrée au lycée. Ils se sont endettés pour acheter leur maison et ils ont eu deux enfants Bref, une vie de père de famille somme toute on ne peut plus régulière, voire même conventionnelle… Thomas (seize ans) et Claire (treize ans) ces ados encore fragiles sont désemparés par cette nouvelle qui, d’une façon ou d’une autre, va bouleverser leur vie: comment expliquer cela à leurs copains…
Petit garçon, Laurent raconte qu’il passait des heures enfermé dans la penderie de sa mère parmi ses vêtements.  et qu’il détestait la puanteur des vestiaires après les matchs de foot. “Être un homme signifiait, entre autres, aimer le foot. Mais l’expérience qui devait être fantastique, s’était avérée pour lui désastreuse. Ce sport s’imposait dans la famille comme l’apothéose de la masculinité. »

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 Et chez lui insidieusement, une bombe longtemps enfouie va soudain exploser : il se sent davantage appartenant à l’univers du sexe féminin, aime les dentelles, les bas et les talons hauts et avoir les cheveux longs… Mais il ne va pas pouvoir cacher très longtemps cette double identité et devra trouver un sacré courage face à sa famille d’abord, à ses collègues de travail et surtout face à lui-même dans une société, toutes classes confondues, encore peu fort peu tolérante et qui ne lui fera aucun cadeau quant au changement de sexe.  Rappelons qu’en France l’homosexualité était encore plus que mal vue et il faudra attendre 1982 pour  que la France et en 1990 l’Organisation Mondiale de la Santé, retirent l’homosexualité de la liste des maladies mentales!  Il y donc encore un sacré chemin à parcourir : «Combien d’années, de décennies, pour être en adéquation ? Adéquation de corps, adéquation de rêves, adéquation de pensées, avec ce que nous sommes profondément, cette matière brute dont il reste quelques traces avant qu’elle ne soit façonnée, lissée, rapiécée par la société, les autres et leurs regards, nos illusions et nos blessures.”
 
Et comment alors arriver pour un homme à garder son identité et à ne pas tomber dans le gouffre. Comment s’accepter soi-même dans ce tourbillon vertigineux envers et contre tous. Comment garder son équilibre dans un tel tsunami personnel. C’est tout l’enjeu du roman de Léonor de Récondo sur un thème aussi délicat que François Ozon avait abordé dans son film Une nouvelle Amie ( 2014). Point Cardinal reprend l’essentiel du roman mais est forcément réducteur dans la mesure où c’est un solo, ici bien interprété par  Sébastien Dejours  avec beaucoup de discrétion et de sincérité. Avec des mots simples et directs.

« C’est un spectacle sur un homme qui est une femme, par un homme qui donne à voir sa part féminine dit-il. La féminité sera évoquée par le corps, sans naturalisme, excepté au début où l’image fugace d’une féminité « exacerbée » sera présente. Une corporalité dessinée, cadrée, laissera place à un corps libéré de son carcan. Ne pas montrer ce qui est dit afin que se déploie l’imaginaire. Le spectateur s’engage au côté de l’acteur. » Et l’ensemble sans naturalisme passe facilement la rampe, malgré une tendance de Sébastien Dejours à bouler le texte, ce qui le rend parfois un peu difficile à entendre. Mais bon, après la première, les choses s’arrangeront. Cela dit, avec le covid, on assiste à une inflation permanente de solos! Le théâtre contemporain y résistera-t-il ? Le public en tout cas ne semble pas déserter les salles, ce qui est plutôt réconfortant. Mais de nouvelles mesures sanitaires avec couvre-feu, risquent de faire des dégâts irréversibles…

Philippe du Vignal

Jusqu’au 30 décembre, Théâtre de Belleville,  16 passage Piver,  Paris  (XI ème). T. :  01 48 06 72 34.

 

Farm Fatale, conception, scénographie et mise en scène de Philippe Quesne

Farm Fatale, conception, scénographie et mise en scène de Philippe Quesne (spectacle en anglais, surtitré en français)

D’abord un coup de gueule:  pourquoi le Centre Georges Pompidou se croit-il autorisé à ne pas respecter les gestes barrières? Aucun gel de flacon de gel hydro-alcoolique en vue et des gens assis les uns à côté des autres dans un escalier avec en plus, des visiteurs dans les deux sens? De qui se moque-t-on? Pourquoi aucune place vraiment condamnée dans la salle? Alors qu’un Préfet, sans aucun état d’âme, fait fermer au public le chapiteau de l’Espace-Cirque d’Antony? Une fois de plus, on est dans le deux poids-deux mesures.  Il n’y a pas peut-être pas ici assez d’argent pour rémunérer des vigiles !!!! On aimerait connaître la réponse…
Cette pièce créée l’an passé au Kammerspiele de Munich et coproduite avec Nanterre-Amandiers-Centre Dramatique National que dirige encore pour quelques mois ce metteur en scène hors-normes, a des parfums de douce fable écologique. Philippe Quesne fait les choses sérieusement mais sans se prendre trop au sérieux et comme en écho à l’installation qu’il a aussi conçue, une île, au centre du festival littéraire Extra, à quelques dizaines de mètres plus loin au niveau -1 dans le Forum. Une île pour rencontres, lectures, performances…

© Philippe Quesne

© Philippe Quesne

Sur de grands pans de tissu plastique d’un blanc immaculé comme dans les studios de photo, cette Farm Fatal est une évocation déjantée et musicale et comme au second degré d’un monde disparu, celui du travail à la ferme avec bottes de paille compressées, un gros cochon muni d’une baffle sur le côté, une fourche-micro, un râteau fait avec une ancienne antenne télé qu’accompagne un de ces beaux anciens râteaux à faner en bois  etc… On entend le chant des oiseaux et du coq. Et ces cultivateurs-musiciens-poètes d’une grande gentillesse aux voix complètement déformées, ont des trognes impossibles (masques sublimes de drôlerie conçus par Brigitte Frank). Avec une certaine poésie, ils dénoncent un capitalisme multinational qui se soucie bien peu de protéger notre planète. Une pancarte en carton avec, juste écrits au feutre ces seuls mots : No Nature No Future donne tout de suite le ton…

Raphael Clamer Léo Gobin, Damian Rebgetz, Julia Riedler et Gaëtan Vourc’h savent tout faire, un peu acrobates, bons acteurs et surtout mimes,  excellents musiciens. Et Philippe Quesne sait réaliser comme peu d’artistes des images sublimes de poésie teintée de fellinisme  et parfois d’un comique assez grinçant  comme ces  oiseaux en plastique noir, sans doute les seuls qui restent quand toute la nature a été dévastée par les pesticides et autres herbicides encore récemment adoubés par le Parlement pour la culture betteravière.  Ces clowns essayent de créer une station de  radio militante, archivent des sons de la nature et font une interview exclusive de la dernière abeille…

C’est souvent drôle et fait de collages dans la pure tradition surréaliste. Même si cela mériterait d’être plus virulent,  la  bande de joyeux drilles met en effet le doigt où cela fait mal avec une fausse naïveté et se retrouve à la fin avec de gros œufs lumineux en haut d’un grand praticable roulant. Une remarquable image. Au chapitre des réserves: il y a sans doute un peu trop de texte surtout quand la parole est déformée, ce qui devient lassant, quand il faut en plus lire la traduction  en sur-titrage au-dessus du plateau.Trop de messages tue parfois le message que Philippe Quesne voudrait faire passer…

Mais comme toujours avec les spectacles créés en Allemagne, le jeu, la scénographie, les lumières, le son et la musique… tout ici est impeccablement réglé. De cette rigueur, naît une vraie poésie et ce n’est pas incompatible… Là, Philippe Quesne sait y faire et on ne peut pas rester insensible à ce «théâtre de la décélération post-apocalyptique».  Et on repense à sa Mélancolie des dragons qui l’avait lancé. Cette Farm Fatale de plus, ne manque pas d’humour: une chose rare dans la création théâtrale contemporaine. Alors autant en profiter même si le texte est parfois un peu faiblard …  Au moment des saluts, les interprètes enlèvent leur masque: une image de pure beauté. Allez, on va encore vous citer la fameuse phrase de Chikamatsu Monzaemon:  » L’art du théâtre se situe dans un espace entre une vérité qui n’est pas une vérité et un mensonge qui n’est pas un mensonge. » Et Les Japonais au XVII ème siècle, eux aussi, s’y connaissaient déjà en matière de masque…

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 3 octobre au Centre Georges Pompidou, Paris (III ème).

 

Les Serpents de Marie NDiaye, mise en scène de Jacques Vincey

Les Serpents de Marie NDiaye, mise en scène de Jacques Vincey

Corine Miret de La Revue Eclair avait lu de cette autrice Trois Femmes puissantes, un roman qui avait reçu le prix Goncourt en 2009 (voir Le Théâtre du Blog). Il y était déjà question de maternité, d’humiliation mais aussi d’argent que la mère veut absolument soutirer à son fils. Cette mère est aussi une belle-mère qui entretient des rapports compliqués d’amour-haine avec ses deux belles-filles qu’elle humilie. On avait pu voir Honneur à notre élue de Marie NDiaye mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia mais ce conte un peu fadasse et bavard sur la vie d’une démocratie, avec une élection locale avec des dessous pas toujours glorieux, ne nous avait pas vraiment convaincu (voir Le Théâtre du Blog).

Cela se passe près d’un champ de maïs dans le Sud-Ouest de la France où l’autrice a un temps vécu… Trois femmes: dehors sous un soleil accablant, la mère, l’épouse et l’ex-épouse d’un homme à l’intérieur d’une maison mais qu’on ne verra jamais.  Silencieux, il garde ses enfants auprès de lui et ne veut laisser entrer personne. La mère, madame Diss, est donc venue essayer de lui prendre de l’argent. France, l’épouse voudrait protéger ses enfants. Et comme elles, Nancy, l’ex-épouse dont Jacky le fils aurait été autrefois enfermé dans une cage avec des serpents, est à la fois dépendante sur le plan affectif de cet homme que l’on ne verra jamais. Toutes trois ont aussi un immense envie de liberté.

Marie NDiaye sait habilement nouer les fils de ce fait divers aussi mystérieux que glauque, aux multiples entrées.  A la fin, France prendra l’identité de Nancy, et Nancy celle de France. Et seule la mère, Madame Diss restera sur le seuil de la maison. Cette  histoire tient à la fois du conte philosophique et du fait divers…  On a très vite l’impression que ces  femmes si différentes, de la plus jeune à la plus âgée, ont comme cet  homme invisible (leur dénominateur commun !) un lourd passé. Mais il restera presque secret et dont on ne réussira qu’à en saisir des bribes.  «Dans cette pièce, dit Jacques Vincey, l’autrice crée un champ magnétique où les vibrations de l’espace, de la lumière et du son provoquent des variations sensorielles ne pouvant s’épanouir pleinement que dans la promiscuité physique d’acteurs et de spectateurs. »

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Soit et sa mise en scène tient d’une remarquable épure loin de tout réalisme. Absolument rien sur le plateau qu’un mur d’enceintes acoustiques noires. Très impressionnant: d’abord en fond de scène, ce mur s’avancera ensuite dans une belle lumière bleuâtre signée Marie-Christine Soma, sur le son et la musique d’Alexandre Meyer et Frédéric Minière. Glaçant comme l’univers créé par Marie NDiaye.  Une  remarquable scénographie signée Mathieu Lorry-Dupuy.

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Et ces sublimes actrices de génération différente:  Hélène Alexandridis (Madame DISS), Bénédicte Cerutti (Nancy) et Tiphaine Raffier (France) portent ce texte difficile avec une rare maîtrise de la parole comme de l’espace et sont très bien dirigées par Jacques Vincey. Et c’est sur le plan visuel, une belle réussite… Oui, il y a  un mais: cette suite de quasi-monologues tient plutôt d’un long poème dramatique et ne « fait pas souvent théâtre » pour reprendre les mots d’Antoine Vitez.   Une fois de plus la dramaturgie est aux abonnés absents et au bout d’une heure, le public a tendance à décrocher. Bref, c’est plus un texte à lire qu’à jouer, même si, à la fin, petit miracle, les choses se mettent enfin à bouger. Malgré tout le talent de Jacques Vincey et de ces interprètes exceptionnelles, il y a quand même de sacrés tunnels ! Alors, à voir? Sans doute plutôt par les fans de Marie NDiaye, les autres sont prévenus. Et conseil de vieux con, mieux vaut ne pas y emmener les ados d’un collège ou alors testez le spectacle avant…

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 5 octobre au Théâtre Olympia-Centre Dramatique National de Tours, 7 rue de Lucé, Tours (Indre-et-Loire). T. : 02 47 64 50 50.

Théâtre de la Cité-Centre Dramatique National Toulouse Occitanie, 1 rue Pierre Baudis, Toulouse (Haute-Garonne). Du 13 au 16 octobre. T. :  05 34 45 05 05.
Du 17 au 19 novembre, Centre Dramatique National de Besançon, du 25 novembre au 4 décembre, Théâtre National de Strasbourg (Bas-Rhin).
Du 11 au 13 décembre, Théâtre des Quartiers d’Ivry, Centre Dramatique National du Val-de-Marne.
Du 2 au 26 février, Théâtre du Rond-Point, Paris (VIII ème).
Et du 16 au 19 mars, TnBA, Bordeaux (Gironde).

Les Serpents est publié aux Éditions de Minuit.

 
 

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Gros de Sylvain Levey mise en scène de Matthieu Roy

Gros de Sylvain Levey mise en scène de Matthieu Roy

Ouasmok?, son premier texte, est édité dans la collection jeunesse des éditions théâtrales en 2004. Et  avait reçu l’année suivante le Prix de la pièce jeune public en 2005. Il avait trente-deux ans. Depuis il a écrit une quinzaine de textes dont plusieurs pour la jeunesse, la plupart publiés aux éditions Théâtrales et notamment créés par Cyril Teste, Emilie Leroux, Olivier Letellier… Et Michelle, doit-on t’en vouloir d’avoir fait un selfie à Auschwitz ? a obtenu il y a deux ans le Grand Prix de littérature dramatique jeunesse.

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© Christophe Raynaud de Lage

Un seul en scène de plus mais celui-ci d’une rare qualité… L’auteur en est aussi l’acteur et de qualité, même s’il dit que c’est une parenthèse dans sa vie. Il raconte avec pudeur l’étrange rapport qu’il peut avoir avec la nourriture et la surcharge pondérale qui est la sienne depuis un bon moment. Et qu’il a fini par assumer et à intégrer dans sa vie. C’est en soixante minutes et dans une belle unité une série de seize tableautins: depuis son enfance, celle comme il dit d’une crevette  qui, en un seul été, s’est mis à prendre du poids. Le petit garçon, malgré toute sa bonne volonté, ne réussit pas à inverser la tendance. Et on se doute bien que l’adolescence n’a pas dû être simple pour lui quand le corps change de façon irréversible et qu’il lui fallait subir le regard des copains de classe, mais aussi celui des adultes: ceux de sa famille proche comme celui de gens qui ne le connaissent pas.

« J’ai beaucoup grossi cet été-là.
À partir de cet été-là,
 la crevette n’allait plus cesser de grossir.
 La chenille se transforme en papillon, la crevette, elle, se métamorphose en hippopotame, en montgolfière ou en petit gros.
 Je l’ai senti, c’est vrai, dans mon corps.
 Je l’ai surtout vu dans le regard des autres.
 Ceux qui ne m’avaient pas vu de l’été.
Ceux qui avaient quitté en juin un petit tas d’os ambulant et retrouvaient en septembre un bébé cachalot.
 J’ai compris, dans leurs yeux, que rien ne serait plus jamais comme avant. »

 Mais il pourra s’inscrire à un petit cours de théâtre pour amateurs. Là dans la sorte de bulle qu’est un plateau de théâtre, les cartes sont rebattues et tous sont mis sur un même pied d’égalité ; ce sera pour son corps comme pour son esprit une expérience dont il parle avec justesse et émotion et qui l’aidera à s’accepter tel qu’il est devenu. Cette prise de conscience a quelque chose de philosophique car c’est son rapport au temps et à l’espace radicalement différent qui va changer.

Cela se passe dans une vraie cuisine avec évier, plan  de travail et cuisinière électrique, le lieu de la nourriture brute que l’on transforme pour faire un repas dans l’intimité où, juste à côté une marche plus bas, une table va accueillir bientôt quatre personnes. En l’occurrence tout en parlant de lui, de son corps mais aussi de la société et du théâtre contemporain, il prépare un gâteau au chocolat qu’il fera cuire et dont le parfum envahit la salle… Par petites touches, avec une grande pudeur, Sylvain Levey avec une impeccable diction bien dirigé par Matthieu Roy, dresse un autoportrait tout en nuances. Il y a là une vérité incontestable dans le rapport qu’il réussit à établir cet après-midi-là avec deux classes de collège qui l’écoutent dans un silence absolu. Et ces jeunes qui seront bientôt des adultes lui poseront des questions  après le spectacle auxquelles ils répondra avec une grande franchise: » Oui, je n’étais pas grand issu d’un milieu populaire et je ne connaissais pas du tout les codes du théâtre. Avant vingt ans, je ne n’allais pas au théâtre. Oui, on peut pleurer à tous les âges et à tous les poids. »

Il y a chez lui, un art du conteur remarquable quant aux petites choses fabriquant une vie d’homme qui a maintenant quarante-sept ans, une épouse et deux enfants: les deuils et naissances, les joies et souffrances, le sentiment du temps qui passe. On pense parfois aux très fameux Vies minuscules de Pierre Michon. Rien de larmoyant chez lui, il ne se plaint jamais, heureux d’être sur scène -cela se sent tout de suite- et il sait faire naître le rire comme l’émotion jusque dans cette peur de la mort qui l’envahit. Un beau récit simple et direct, une parole au singulier qui nous concerne tous. Si ce court mais très dense monologue passe près de chez vous, surtout ne le ratez pas…

Philippe du Vignal

 Spectacle vu le 5 octobre aux Quinconces, Le Mans ( Sarthe).

One more thing conception, chorégraphie et montage sonore d’Adi Boutrous

One more thing, conception, chorégraphie et montage sonore d’Adi Boutrous

Nous avions vu ce danseur au festival d’Avignon 2016 dans We love Arabs de l’Israëlien Hillel Kogan (voir Le Théâtre du Blog). Et on avait découvert ici l’an passé Submission d’Adi Boutrous. Ariel Gelbart, Jeremy Alberge, Uri Dicker et le Adi Boutros lui-même, bousculent l’image de la virilité. toujours en mouvement, une heure durant en solos, duos, trios, ou  quatuors. Leur gestuelle précise mais d’une grande douceur et leurs déplacements fluides composent des figures d’une rare sensualité.

© ariel tagar

© ariel tagar

Les corps glissent progressivement les uns sur les autres au sol, parfois à l’avant- scène et forment une sorte de cocon nourricier qui semble redonner de l’énergie à chacun. «Au cours de la pièce, dit Adi Boutros, les personnages créent un espace d’entraide et de partage où ils se sentent libres et en sécurité, où ils se mettent à l’écoute de l’autre et peuvent exprimer des choses qu’ils doivent réprimer dans leur quotidien. »

La pièce débute par une sorte de rituel envoûtant avec un chant en swahili -langue nationale du Kenya, du Congo-Kinshasa et langue officielle de Tanzanie- qui rythme les cérémonies. Ensuite des musiques très variées accompagnent harmonieusement ces artistes qui ont une présence exceptionnelle. Vu les circonstances, le Théâtre de la Ville a dû négocier pendant un mois avec acharnement pour faire venir cette troupe d’Israël! Le public a répondu présent et a applaudi cette belle initiative.

Jean Couturier

Jusqu’au 12 octobre, Théâtre des Abbesses-Théâtre de la Ville, 31 rue des Abbesses, Paris (XVIII ème). T. : 01 42 74 22 77.

 

   

Mes ancêtres les Gaulois de Nicolas Bonneau et Nicolas Marjault


Mes ancêtres les Gaulois de Nicolas Bonneau et Nicolas Marjault

Pierre Bonneau, né en 1875 à Germond (Deux-Sèvres) est le premier de la famille à fréquenter l’école de Jules Ferry…Ce paysan ne parlait que le poitevin saintongeais et apprit la langue et l’Histoire de la France selon Ernest Lavisse (1842-1922), «l’instituteur national» comme l’appelle Pierre Nora dans Les Lieux de mémoire. Un historien, ex-précepteur du prince Louis-Napoléon et converti au républicanisme dans les années 1870.

Seul en scène, avec, pour seuls accessoires, un petit bureau d’écolier, quelques images et un globe terrestre, Nicolas Bonneau dialogue avec Alésia, un robot vocal qui clignote, projette des illustrations sur écran et envoie des documents sonores. L’acteur raconte et interprète tous les personnages : ses aïeux, sa grand-mère qui éleva seule cinq enfants, son père, le maire inaugurant la statue de Jeanne d’Arc, toujours là dans le village… Et un instituteur à l’ancienne relatant les riches heures de l’histoire de France et de ses héros.

©Jeanne Nicolas Marjault

©Jeanne Nicolas Marjault

Brandissant le “Petit Lavisse“ de son trisaïeul, Nicolas Bonneau commente et décrypte le fameux tableau de Vercingétorix jette ses armes aux pieds de César (1899) de Lionel Royer, une huile sur toile de plus de douze m2!  dont on a longtemps exposé la reproduction dans les écoles primaires. Tout est faux, nous dit-il, dans ce chromo… Le peintre, marqué par la défaite des Français à Sedan en 1870, y exalte la noblesse des vaincus et le sacrifice du héros gaulois. A l’instar de Jeanne-d’Arc, Vercingétorix a alimenté le sentiment national de générations de Français …

 «C’est quoi se sentir Français? C’est quoi la nation française? Quelle est cette étrange idée qui nous fait frissonner ? Qu’est-ce qui nous fait pleurer devant Notre-Dame en flammes ? Qu’a-t-on bien pu nous raconter pour qu’on se lève tous devant un but de Benjamin Pavard en huitième de finale contre l’Argentine?», se demande Nicolas Bonneau. Il creuse ces questions à la lumière de la vérité historique et à l’aune de plusieurs générations de sa famille.

Dans la continuité d’un travail sur la mémoire collective (voir Le Théâtre du Blog), il remonte son arbre généalogique pour écrire son propre roman et revisiter celui de la France.  D’un côté, la légende, la mythologie et, de l’autre, la réalité des guerres, des crises politiques et des revers de fortune qu’ont vécu de modestes citoyens dans un coin perdu du Poitou, bien loin des lieux  où s’exerce le Pouvoir. Un père ouvrier mort d’un cancer dû à l’amiante, un grand-père inconnu et un arrière-grand-père rescapé de l’enfer de Verdun et du Chemin des Dames…

Un parcours sensible avec, en contrepoint, le regard critique apporté par Nicolas Marjault, historien et par ailleurs, auteur de polars qui s’appuie sur les travaux de grands historiens et sociologues, pour rétablir la vérité et analyser la fabrication de ce fameux «sentiment national» qui semble aujourd’hui avoir le vent en poupe dans le paysage politique européen.

Les auteurs s’inquiètent de cette résurgence et, pour conjurer le danger, nous adressent ici un message fort avec quelques illustrations savoureuses. Une pièce émouvante, ludique et populaire qui devrait contribuer à ouvrir les esprits. Chacun, quelle que soit son origine,  y projettera son histoire familiale avec ses personnages marquants et  leurs secrets. Le spectacle s’adresse à un large public et peut être joué sur un plateau de théâtre, à l’extérieur, ou encore dans une salle de classe. Créé à la veille du confinement, il reprend vie un peu partout dans de nombreux départements…

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 7 octobre au M.A.I.F. Social Club,  37 rue de Turenne, Paris (III ème).

Le 2 novembre, Régions en scène, Pau (Pyrénées-Atlantiques) du 18 au 20 janvier Moulin du Roc, Niort (Deux-Sèvres). Le  21 janvier  Espace Agapit, Saint-Maixent-l’Ecole (Deux-Sèvres) ;  22 janvier,  Metullum, Melle (Deux-Sèvres) ; du 26 au 29 janvier, Théâtre des Sources, Fontenay-aux-Roses (Hauts-de-Seine).

Le  6 mars,  Foyer rural, Orcines (Puy-de-Dôme) ; les 11 et 12  mars, Les 3 T, Châtellerault (Vienne).

Le 16 avril, Segré (Maine-et-Loire) ; le 23 avril, Culture Commune, Ferfay (Pas-de-Calais).

Le 8 mai, Germond-Rouvre et les 11 et 12 mai, Théâtre de Thouars (Deux-Sèvres).

 

Danses pour une actrice, conception de Jérôme Bel

 

 

Danses pour une actrice, conception de Jérôme Bel

Une belle rencontre  entre Valérie Dréville qui a joué avec des maîtres comme Antoine Vitez, Claude Régy, Anatoli Vassiliev..et le chorégraphe contemporain.Corps en mouvement et texte dit dans une symbiose heureuse pour une performance de cette comédienne pleine d’humilité qui s’adresse au public simplement et avec un sourire complice… Elle raconte ses débuts modestes dans un cours de danse à Pontoise (Val-d’Oise) de 1968 à 1973, et plus tard,  son entrée en 1988 à la Comédie-Française, où elle sera aux côtés de Jean-Luc Boutté, la jeune première radieuse dans Le Bal de Lermontov monté par Anatoli Vassiliev en 1992. Elle  quittera le Français quatre ans plus tard pour accomplir un parcours singulier avec audaces et inventions.

© Jérôme Bel.

© Jérôme Bel

Aujourd’hui à cinquante-huit ans, elle offre au public les éléments de danse classique qu’elle acquit encore petite fille. Avec grâce et élégance mais où tout est réglé, codifié et répété à l’infini. Elle explique la liberté que représente la danse moderne, en reprenant une chorégraphie d’Isadora Duncan de 1906. Avec des gestes symboliques du désirer, aller vers, chercher, abandonner… Mouvements attentifs des bras, des jambes et des pieds, concentration et plaisir… Elle court, ralentit, tourne sur elle-même, s’arrête, reprend son souffle et boit régulièrement de l’eau, sûre d’elle-même.

Pour rappeler la danse de Café Müller (1978) de Pina Bausch sur un musique d’Henry Purcell ou encore un solo de Kazuo Ohno (1906-2010), elle fait des pas selon la lumière qu’elle contrôle et les musiques qu’elle a choisies : Frédéric Chopin puis, Le Sacre du printemps (1913) d’Igor Stravinski, chorégraphié par Vaslaw Nijinski (1889-1950), figure mythique de l’histoire de la danse, pour les Ballets russes au Théâtre des Champs-Elysées. Valérie Dréville utilise son smartphone pour envoyer la musique de la danse mais aussi pour regarder sur You tube, des chorégraphies qu’elle décrit. Assise sur une chaise, elle les mime alors avec des accélérations ou ralentissements. Elle propose au public un jeu sur l’imaginaire avec une parole déclamée, en rejetant le formalisme. Un spectacle en forme d’hommage rendu à la dimension spirituelle et onirique de l’art, non à la technique.

Avant l’épilogue avec Sans titre, une chorégraphie  qu’elle a écrite elle-même et où elle s’amuse en chantant et dansant Singin’ in the rain (1952) de Stanley Donen et Gene Kelly. Et comme lui, elle finit sous la pluie (une bouteille d’eau qu’elle se verse sur la tête!) et avec un parapluie fermé sous le bras. Valérie Dréville est paisible et souriante mais aussi exigeante et rigoureuse: elle accorde à son public la même confiance qu’elle met elle-même sur scène. On salue l’actrice de savoir à la fois danser et jouer la comédie mais aussi d’être soi.

Véronique Hotte

Festival d’automne : MC 93-Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, Bobigny, jusqu’au 16 octobre. T. : 01 40 33 79 13.

La Commune-Centre Dramatique National d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) du 19 au 26 novembre. T. : 01 48 33 16 16.

 

 

 

 

 

Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès, mise en scène de Thibaut Wenger

Combat de nègre et de chiens - Christophe Urbain

© Christophe Urbain

Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès, mise en scène de Thibaut Wenger

 L’argument tient en peu de lignes : dans un pays d’Afrique de l’Ouest, un chantier de travaux publics est sur le point de fermer. Alboury, un «Noir mystérieusement introduit», vient réclamer le corps de son « frère », mort dans un accident du travail. En réalité, Cal un ingénieur, l’a tué puis jeté dans un égout. Malgré les tentatives de Horn, le chef de chantier, pour éloigner et dédommager l’intrus, il s’obstine. En même temps, Léone débarque de Paris pour épouser Horn. Cal la drague en vain et c’est Alboury qui séduira la jeune femme… Le cadavre restant introuvable, les deux Blancs décident de supprimer Alboury…

 Mais l’affaire n’est pas si simple. Bernard-Marie Koltès, sur le modèle de la fugue contrapunctique de Bach, creuse chaque situation et chaque obsession des personnages et porte leurs ressassements jusqu’au bout du souffle des acteurs. François Ebouele (Alboury), Thierry Hellin (Horn), Fabien Magry (Cal) et Berdine Nusselder (Léone) s’engagent physiquement dans un pugilat verbal. Une longue scène d’introduction entre Horn et Alboury pose les enjeux de ce « combat » et le Blanc tente la diplomatie devant un homme qui ne veut qu’une chose et une seule : récupérer le corps de son frère. Puis Cal doit s’expliquer avec Horn : par trois fois, il a  essayé de se débarrasser du cadavre et dit sa haine des « Boubous »,  à la mesure de son amour pour son chien…

 « Cette pièce, disait Bernard-Marie Koltès, ne parle pas de l’Afrique, car je ne suis pas un auteur africain. » Thibaut Wenger le prend au pied de la lettre et pour lui, l’Afrique est la métaphore d’un territoire inconnu de nos peurs et ce chantier en déshérence devient le monde clos et délétère de la culpabilité occidentale, avec ces deux Français imbibés de whisky et au bout du rouleau : « Nous savons, dit le metteur en scène, ce que la richesse de notre continent doit au pillage des ressources de ceux qui se noient aujourd’hui dans le tombeau.»

 L’irruption de corps étrangers, ceux de la femme et du Noir, va semer la zizanie dans cet univers brinquebalant et en faire éclater la violence latente. Les personnages sont étrangers jusqu’à la langue avec laquelle ils communiquent. Berdine Nusselder s’adresse à Alboury en allemand, en lui récitant Le Roi de Aulnes de Johann Wolfgang von Goethe et  quand elle parle en français, elle adopte un accent vaguement alsacien et un jeu décalé. La grande sobriété de François Ebouele contraste avec l’interprétation tendue de Fabien Magry qui joue Cal et le caractère dépressif de Horn (Thierry Hellin).

 Pour tout décor, quelques poutres d’un pont inachevé, comme une crypte obscure flanquée d’un bougainvillier qui pend des cintres. À cour, un pilier marque la frontière qu’Alboury osera finalement franchir. Le metteur en scène a imaginé une dramaturgie de la lumière et du son : on entend grésiller les talkie-walkie des gardiens du chantier et, au loin, les aboiements du chien de Cal, dressé à «bouffer du Nègre ». Un ventilateur vrombit en continu et la pluie éclate bruyamment. Dans l’obscurité quasi permanente, Léone  brille, tache claire dans un accoutrement pailleté aussi exotique que les vêtements ethniques d‘Alboury … Lui apparaît plus noir que la nuit même. Une nuit épaisse trouée par des coups de projecteur qui font surgir les corps : Cal, sorti bredouille des égouts qu’il a fouillés apparaît, enduit d’excréments, dans la lumière des phares d’une voiture. Une flaque lumineuse se dessine au sol, où Léone se traîne vers Alboury , fascinée par sa peau sombre …

 Happés pendant deux heure-vingt par ce clair-obscur cauchemardesque, nous pénétrons au cœur des ténèbres intérieures de personnages déstabilisés par l’étrange obstination d’un homme qui, droit dans ses bottes, a été envoyé par sa communauté pour réclamer son dû. Le metteur en scène belge qui a  monté La Cerisaie et Platonov d’Anton Tchekhov, Lenz et Woyzeck de Georg Büchner et plusieurs pièces contemporaines, impose ici une lecture pertinente de l’œuvre avec des images fortes et une bonne direction d’acteur. Il réussit à bien mettre en valeur l’œuvre majeure d’un auteur devenu un classique du théâtre contemporain. Combat de nègre et de chiens n’a rien perdu de son actualité, à l’heure où le passé colonial de l’Europe se révèle au grand jour. La pièce, jouée au festival d’Avignon 2019, ne l’a été  que deux soirs à Paris mais elle mériterait une plus longue exploitation et on aimerait découvrir d’autres réalisations de Thibaut Wenger. `

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 6 octobre dans le cadre du Festival Francophonie métissée (du 24 septembre au 9 octobre) au Centre Wallonie-Bruxelles 125-129 rue Saint-Martin, Paris (IV ème).  T. :01 53 01 96 96

 

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