Un message d’Anne Rapaport

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Chers amis,

Je vous transmets ce mail que je reçois d’Anne Rapaport, de la Fondation du Judaïsme Français.  «En 1943, après que les nazis sont entrés à Nice, plusieurs centaines de familles juives ont vécu une parenthèse de calme dans un village de l’arrière-pays, à Saint-Martin-Vésubie.
Ils y ont recréé – pour quelques mois- une vie juive complète avec une synagogue, un Talmud Thora, des comités d’abattage rituel, un groupe EI etc.. La famille de ma mère et celle de mon père ont séjourné à Saint-Martin Vésubie et nous ont raconté le bon accueil du village, que Yad Vachem a nommé : village de justes.
Saint-Martin-Vésubie a aidé les juifs pendant la shoah et aujourd’hui, alors qu’il est meurtri, c’est à notre tour de l’aider https://don.fsju.org/~share?cid=12&lang=fr_FR


Jean-François Rabain

 


Archive pour octobre, 2020

Jeanne dark, texte et mise en scène de Marion Siéfert, collaboration artistique, chorégraphie et performance d’Helena de Laurens

 

 


Jeanne
dark, texte et mise en scène de Marion Siéfert, collaboration artistique, chorégraphie et performance d’Helena de Laurens

 

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Marion Siéfert, autrice, metteuse en scène et performeuse, développant un travail à la croisée de plusieurs champs artistiques et théoriques qui se réalise via différents médias : spectacles, films, écriture. Jeanne d’Arc, figure mythique s’il en est, sert de révélateur à Jeanne, lycéenne vivant mal son apprentissage d’adulte, sous le regard dépréciatif des autres ici présents, le temps de la représentation. Comme en écho à ses copains cruels du lycée, via les utilisateurs du compte Instagram de Jeanne. Un compte qui existe bien et sur lequel le public suit aussi certains soirs le spectacle, avec commentaires d’acquiescement ou de rejet, amusants le plus souvent, moqueurs et malicieux mais parfois aussi sordides et glauques. Le personnage est inspirée de l’enfance de Marion Siéfert, la conceptrice du spectacle qui a eu une éducation catholique  dans une banlieue pavillonnaire d’Orléans : « Alors… Alors oui je fume pas, je bois pas, je me drogue pas, je sors pas, je vais pas en boîte, je suis pas cool , j’suis pas stylée, je suis pas fraîche, je suis pas drôle, je me tatoue pas, je me fais pas de piercings, je me teins pas les cheveux en rose, violet ou bleu turquoise, j’envoie pas de nus, je regarde pas de porno, je suis pas sur Tinder, je drague pas sur Twitter, je suis pas open, je couche pas, j’avale pas… »

 La sexualité s’impose peu à peu à cette jeune fille démunie qui a conscience d’être enserrée dans  une famille d’obédience rigide et chrétienne. Pour la metteuse en scène, le personnage de Jeanne parle à sa génération qu’elle estime avoir plus de chance qu’elle. Souffrant de ne pas être dans la « norme », de ne pas avoir choisi sa différence, elle s’exprime sur Instagram : il faut à l’adolescence, passer par les moyens communs à tous, pour se singulariser. Attaquée sur les réseaux sociaux, finalement Jeanne réussit à  s’imposer. Après avoir subi les railleries de harceleurs sur sa virginité maudite, elle résiste en prenant la parole sur Instagram dans sa chambre, loin d’une mère envahissante. Et comme dans un lointain rappel de l’icône historique, vierge et arc-boutée contre la violence, les hommes et les guerriers, la prison et son lien rêvé à Dieu, Helena de Laurens captive son auditoire depuis sa chambre absolument blanche : un laboratoire d’examen clinique qui surexpose corps et mouvements. Et elle ne quittera pas de la main, le temps de la représentation, son smartphone qu’elle tend comme un miroir, comme un double de soi qu’elle contrôle.

 Elle se raconte librement, en dansant, filmant, explosant, métamorphosant et capable de jouer les figures les plus sexy et les plus violentes. Montée sur le plateau par la salle, Héléna de Laurens surgit, anonyme encore, capuche de blouson sur la tête, jeans serrés et baskets, avec un joli pull à rayures colorées qui attire aussitôt les moqueries des utilisateurs d’Instagram. Cette jeune femme à la silhouette longiligne et à la longue chevelure dont elle joue avec élégance, oscille « entre la mise à nu et la mise en scène de soi ». Capable tout à coup d’excès les plus espiègles, filmant son corps, absorbée qu’elle est par lui, se maquillant les lèvres et les yeux… Bref, une jeune fille de son temps qui sait flirter avec la caméra.

 L’image d’elle-même projetée sur des écrans verticaux à jardin et à cour, est constamment déformée et rapprochée. Cadrages, angles de vue et filtres, la performeuse contrôle ses accessoires, une seconde nature pour  cette interprète qui manie à la perfection une langue française juvénile aux divers registres. Blessée par les piques des adultes et de ses non-amis parents et sœur plus jolie ne voulant pas reconnaître la souffrance de Jeanne, elle pleure et le public avec elle, tant son émotion est forte et sincère… Après que Jeanne se soit enfin exprimée face aux utilisateurs d’Instagram connus ou inconnus et à la suite d’une confrontation avec sa mère, elle met à jour une violence subversive sans non-dits et frustrations… Enfin libre. Le déchaînement et la colère de la performeuse tétanisent le public, jusqu’aux utilisateurs du réseau qui se taisent comme devant un film d’horreur inquiétant. Elle tient à la main un magnifique gantelet médiéval en fer, surplombant de sa beauté ample et froide, un  pauvre smartphone en action.

 Véronique Hotte

Festival d’Automne,  jusqu’au 18 octobre, La Commune, Centre Dramatique National, 2 rue Edouard Poisson, Aubervilliers (Seine-Saint-Denis)

 

 

 

Des bords de soi, direction artistique de Marlène Rubinelli-Giordano

Des Bords de soi, direction artistique de Marlène Rubinelli-Giordano

 Cela se passe à l’Espace cirque, installé dans le quartier Pajeaud, qui a été inauguré il y a quinze ans déjà grâce à Marc Jeancourt, directeur du théâtre Firmin Gémier nommé en 2.000. Avec un cirque le plus souvent au croisement du théâtre, de la musique, de la danse et aussi des arts plastiques. Mais pour ouvrir un nouvel équipement, les élus  et  partenaires comme ceux de l’Agglomération, du Département et de l’État devaient y trouver un intérêt. «Pour obtenir leur accord, il a fallu une idée claire, de la persévérance et pas mal de chance»,  dit Marc Jeancourt. Mais j’étais sûr de pouvoir convaincre par les spectacles »…

Bien vu: en effet, a vite été trouvé un lieu afin d’installer un Espace Cirque définitif au sud de la ville pour capter un nouveau public. Mais assez loin du centre ville, avenue Georges Suant dans un ancien terrain vague tout près d’un stade et des tours du quartier Pajeaud. Et il y a neuf ans, le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, vint voir le premier Pôle National Cirque d’Île-de-France. Ce qui avait valeur de reconnaissance officielle de l’Etat. «Aujourd’hui, dit aussi Marc Jeancourt son directeur, l’Espace Cirque est devenu en quelque sorte un produit d’exportation d’Antony. » Et effectivement sous un beau chapiteau, il offre une programmation régulière du meilleur du nouveau cirque qui, depuis une trentaine d’années,  s’est éloigné des cirques traditionnels: plus d’affiches souvent tapageuses, d’animaux «sauvages» en cage avec dompteurs, séquences d’exploits techniques. Disparu aussi l’incontournable M. Loyal,  les clowns très grimés mais pas souvent drôles, la musique tonitruante avec grosse caisse et tambours…

Mais l’acrobatie reste bien présente avec sauts périlleux, trapèzes volants, équilibrisme et plus récemment roue Cyr du nom de son inventeur québécois. Et parfois des chevaux, surtout chez Bartabas. Dénominateur commun des spectacles actuels: une véritable mise en scène avec une prise rigoureuse du temps et de l’espace, des costumes et accessoires d’une réelle beauté plastique, l’usage de petits vélos ou machines avec ou sans roues mais sophistiquées et utilisées par des acrobates, le travail exemplaire sur les lumières avec projections et parfois même une scénographie très élaborée avec plateaux suspendus, un fréquent recours à la chorégraphie et à des musiques franchement contemporaines. Et souvent une trame narrative ou du moins un fil rouge, voire une saynète de théâtre…

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C’est à cet esprit qu’appartient ce spectacle conçu par Marlène Rubinelli-Giordano avec cinq circassiens :Guillaume Amaro (mât chinois), Florent Blondeau (fil), Adalberto Fernandez Torres (contorsions) Emma Verbeke aux sangles mais qui pratique aussi l’équilibre sur la tête) et Monika Neverauskaite (roue Cyr). La plupart issus de l’excellente école de cirque de Chalons-en-Champagne où nous les avions déjà vus dans leurs spectacles de sortie de promotion. Quand on entre sous le chapiteau, on passe devant une série de bottes et une jeune femme-tronc aux seins nus et aux beaux et longs cheveux qui regarde, sans les regarder, de gros bocaux où baignent une tête humaine, un fœtus comme autrefois dans l’ancien musée de la Rochelle… Devant un rideau en plastique translucide qui augmente l’aspect surréaliste de cette scène de présentation.  Quelques personnages accueillent le public dont une femme à quatre bras ou une autre aux longs ongles coupants. Tout un univers: pas loin de Salvador Dali, Man Ray, Dorothea Tanning ou René Magritte …

20181107_1258-900x600Marlène Rubinelli-Giordano a longtemps codirigé le collectif AOC qui, avec d’autres, a réinventé le cirque contemporain en France, loin des animaux en cage, etc.  Entre acrobaties aériennes ou au sol et numéros qui s’enchaînent  impeccablement de contorsionniste, d’acrobates aux  sangles, au  fil, mât chinois ou roue Cyr, tout le spectacle est une grande beauté plastique.  Conçu avec précision, il participe aussi surtout à la fin avec des roulades au sol, d’une chorégraphie poétique. Malgré quelques petites longueurs, on se laisse prendre comme dans une douce rêverie, pendant quatre-vingt-dix minutes à ce travail d’une grande simplicité qui est, bien entendu, le fruit d’une longue et rigoureuse expérience collective. Le public les a longuement et avec raison applaudi. Mais vous ne pourrez pas les voir, du moins pas tout de suite! En effet, le Préfet Didier Lallement a notamment interdit les spectacles sous chapiteau jusqu’au 19 octobre… Mais pas les trajets dans les RER bourrés et pas les manifestations au Centre Georges Pompidou qui pourtant, ne fait absolument pas respecter les fameux gestes-barrières… Comprenne qui pourra. Nous vivons une époque moderne, disait déjà Philippe Meyer il y a quelque vingt-cinq ans.

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 2 octobre  à l’Espace Cirque, avenue Georges Suant, Antony (Hauts-de-Seine).

Les  27, 28 janvier, Festival Circonova au Théâtre de Cornouaille, Quimper (Finistère).

Et du 4 au 6 février, Carré Magique, PNC en Bretagne, Lannion (Côtes d’Armor).

 

 

 

DJ Set (sur)écoute de Mathieu Bauer

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© Jean-Louis Martinez

DJ Set (sur)écoute de Mathieu Bauer

Qu’est-ce qu’écouter veut dire? Quels bruits, sons et musiques font vibrer nos tympans? Quelle mémoire et quelle histoire abritent les plis de nos oreilles et  quel rapport au monde ont-elles? Que serait la bande-son de nos vies?  En réponse, les musiciens-compositeurs Sylvain Cartigny et Mathieu Bauer, la chanteuse lyrique Pauline Sikirdji et les comédien(ne)s Georgia Stahl et Matthias Girbig mixent en direct, à la manière d’un disc-jockey collectif, les musiques de Bela Bartok ou Henry Purcell… les tubes de Kate Bush, Captain Beefheart, Nino Rota… et des écrits théoriques de Theodor Adorno, Roland Barthes et Vladimir Jankélévitch…Pour le philosophe et musicologue Peter Szendy* largement cité dan ce spectacle, le “deejay“ intervient comme un tiers entre le musicien et le public avec lequel il partage son écoute, en précisant sa perception d’un morceau… Ce que fait pour nous ici, le quintette réuni par Mathieu Bauer.

Nous pénétrons avec plaisir dans ces univers sonores hétérogènes. Parfois un brin pédagogiques mais toujours rigolards, les artistes nous font goûter différents niveaux de décibels: de l’explosion atomique au silence, ou ils illustrent de grincements, chuchotements, hurlements,  froissements, L’Art des bruits (1913),  manifeste futuriste et provocateur du peintre Luigi Russolo, père de la musique bruitiste. S’affiche aussi sur un écran l’ amusante performance à la télévision Water Walk  (1960) de John Cage où le compositeur fait couler de l’eau dans un pichet à eau, une pipe en fer, un appeau d’oie, une baignoire, un canard en caoutchouc…

Il faut le talent de Pauline Sikirdji pour passer de Ich bin der Welt abhanden gekommen de Gustav Mahler à Parole, parole de Dalida. Le petit groupe commente son duo avec Alain Delon, comme un musicologue décortiquerait une partition de Frédéric Chopin ou Claude Debussy. Une enfilade de tubes  en toutes langues, se percutent pour notre très grand plaisir. Et on analyse pourquoi certains airs nous hantent comme Wuthering Heights de Kate Bush que la chanteuse répète jusqu’à nous vriller les oreilles «Heathcliff, it’s me, I’m Cathy/ I’ve come home, I’m so cold Let me in your window…. »

Histoire de nous faire percevoir la musicalité des langues, Georgia Stahl livre des textes en version originale, comme  cet extrait de Morgenröte (Aurore) où Friedrich Nietzsche évoque les bruits nocturnes : « L’oreille, organe de la peur»  ou comme ce poème du Britannique Sean O’Brien sur le tohu-bohu qui assaille un sourd retrouvant l’ouïe.

«Que demandez-vous à la musique ? Que la musique vous demande-t-elle ? »  Une question ouverte pour conclure ce spectacle-concert, éclectique et polyphonique, mâtiné d’une joyeuse conférence. Nos oreilles se sont ouvertes une heure et demi durant aux bruits du monde et à la variété des musiques à travers les âges. Créé en 2017, DJ Set rejoint l’actualité! Une récente enquête du journal Le Monde a mis en évidence combien nous avons pris conscience de souffrir du bruit permanent qui nous entoure, après le silence relatif éprouvé pendant le confinement. Il faut souhaiter que cette pièce continue à être jouée. Avis aux programmateurs.

Mireille Davidovici

 Du 6 au 18 octobre, Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, Paris (XIV ème) T. : 01 45 45 49 77.

 Le 10 novembre, Le Manège, Maubeuge (Nord)

 * Écoute, une histoire de nos oreilles de Peter Szendy,  éditions de Minuit (2001).

Là par la compagnie Baro d’evel

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© François Passerini

par la compagnie Baro d’evel

 Inscrire un spectacle sur le blanc immaculé d’un décor, comme sur une page vierge on écrit à l’encre noire: Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias nous parlent de là, de ce vide à remplir. Premier volet du diptyque Là sur la falaise, est un prélude à Falaise, notre coup de cœur la saison dernière (voir Le Théâtre du Blog). Mêlant danse, acrobatie et musique, il préfigure cette épopée vertigineuse où se rencontraient huit humains, un cheval et des pigeons au pied de hautes et sombres murailles, truffées de failles. Comme dans Falaise, on assiste au surgissement intempestif des corps, littéralement enfantés par la paroi. Premières fissures, premières traces sur les trois hauts murs de l’enceinte où va évoluer le duo, bientôt rejoint par un corbeau-pie impertinent, apprivoisé mais libre comme l’air.

D’abord seul, Blaï Mateu Trias, en costume noir étriqué et chemise blanche, tente quelques mots dans un micro, seul élément de décor. Mais l’oiseau perturbateur l’interrompt de ses cris, puis vient lui voler son texte. Cet univers étrange accouche alors, par voie pariétale, d’une inconnue qui ne sait que chanter ou émettre des borborygmes…Camille Decourtye joue autant de la voix que de son corps, en réponse à l’élégance empruntée de son partenaire, pour autant excellent acrobate. Faire spectacle de la rencontre de deux genres, du noir et du blanc, de  deux styles, deux solitudes, tel est l’enjeu… D’abord inarticulée, la pièce trouve son langage dans l’espace et se laisse le temps d’advenir, reprenant, par bribes, les improvisations qui l’ont constituée… Une histoire s’élabore devant nous  sur le plateau. Avec ses hésitations, ses interrogations. Drôle et touchante.

 Un premier pas-de-deux acrobatique mais harmonieux réunit le long corps raide de l’homme et les rondeurs flexibles de la femme. Mais la communication s’interrompt. Élans brisés, réitérés, ruptures puis retrouvailles constituent une gestuelle à la fois brute et poétique. Dans ce vide, tout est possible et le moindre bruit résonne. Les moindres mouvements comptent : impulsifs,  saccadés, ceux du spasme ou du cri… Mais jamais tragiques : le clown pointe chez l’un comme chez l’autre. Entre sens et non-sens, les artistes cherchent à occuper l’espace et le temps, et les marquer de leur présence… Comme le clame le lamento de l’opéra baroque Didon et Énée d’Henry Purcell entonné avec humour par Blaï Mateu Trias : «No trouble, no trouble in thy breast; remember me, remember me, but ah! forget my fate. » (En ton cœur, ne te soucie pas, ne te soucie pas ; Souviens-toi de moi, souviens-toi de moi, mais oh ! Oublie mon triste sort !)

Et l’oiseau qui s’envole, retourne se percher et défie les humains avec cet appel à l’apesanteur. Perchés eux aussi, en haut du mur, il leur faudra vaincre la gravité à leur façon et redescendre sur terre… Pour danser. Que faisons-nous là, devant vous ? Et qu’est-ce qui fait l’artiste? Et comment habiter l’éphémère de la scène et du monde?  En réponse, leur passage se lit en noir sur  le blanc du décor: lézardes béantes laissées par leur arrivée au forceps, traces charbonneuses de leurs glissades sur les murs, points et longs traits rageurs de coups portés par le micro. Preuves qu’ils ont été là. Et le public les a longuement applaudis .

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 2 octobre, Théâtre 71, 3 place du 11 novembre, Malakoff (Hauts-de-Seine) T. : 01 55 48 91 00

Du 7 au 10 octobre Romaeuropa, Rome (Italie) ; les 15 et 16 octobre  Trio…S, Inzinzac-Lochrist (Morbihan).
Les 5 et 6 novembre, Charleroi-Danse (Belgique) et du 17 au 20 novembre, Piccolo Teatro, Milan (Italie).
Les  4 et 5 décembre La Kasern, Bâle (Suisse)  et du 9 au 19 décembre, Théâtre Vidy-Lausanne (Suisse) .
Les 14 et 15 janvier, L’Empreinte, Tulle (Corrèze).
Les 17 et 18 février,  Le Zef, Biennale internationale des arts du cirque, Marseille (Bouches-du-Rhône).
Du 2 au 4 mars, Comédie de Valence, (Drôme) ; les 26 et 27 mars, La Brèche, festival Spring, Cherbourg (Contentin)  et les 31 mars et 1er avril, Le Prato, Lille (Nord).

 

Vivre ! de Frédéric Fisbach, inspiré du Mystère de la charité de Jeanne d’Arc de Charles Péguy

 Vivre ! de Frédéric Fisbach, inspiré du Mystère de la charité de Jeanne d’Arc de Charles Péguy

 

Ecrit en janvier 1912 par Charles Péguy pour la célébration du cinq-centième anniversaire de la naissance de Jeanne d’Arc, ce long poème a subi différentes phases de maturation, parallèles à l’évolution morale et religieuse de son auteur.  Avec ce dialogue pour trois protagonistes (Jeannette, Hauviette et Madame Gervaise),  il  a voulu retrouver l’esprit des mystères du Moyen-Age. Frédéric Fisbach livre ici une œuvre originale puisqu’elle met en scène un trio d’actrices qui, six ans plus tard se retrouve pour reprendre le travail de répétition du Mystère, interrompu par la mort en 2020, de leur metteur en scène. Toutes pleines de vie, elle arrivent dans un lieu désolé, un théâtre fermé après l’épidémie et, texte en main, affûtent leurs âmes sur celles de ces figures poétiques qu’on dirait descendues d’un vitrail de cathédrale.

 

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Chez Péguy, Jeannette est une jeune fille intransigeante dont le regard demeure obstinément fixé sur le règne du mal : «Je dis ce qui est », répète-t-elle, «Jamais le règne du royaume de la perdition n’avait autant dominé sur la face de la terre. » Faute d’espérance, Jeanne demeure jusqu’à la fin, dans les ténèbres : « Les mauvais succombent à la tentation du mal ; mais les bons succombent à une tentation infiniment pire : à la tentation de croire qu’ils sont abandonnés de vous », dit-elle, dans sa prière au Christ. Charles Péguy fait entendre la plainte angoissée de la jeune héroïne devant « la grande pitié qui est au royaume de France » avec les mots simples du peuple, puisés dans le registre des prières usuelles et du catéchisme.

Hauviette, elle, possède une âme naïve, en totale confiance en celui qu’elle appelle « le bon Dieu » et ajoute : « Je suis bonne chrétienne comme tout le monde, je fais ma prière comme tout le monde. » […] « Travailler, prier, c’est tout naturel, ça, ça se fait tout seul.» La pure innocence du cœur chez cette petite paysanne lui fait atteindre d’emblée un détachement sublime : «Il faut prendre le temps comme il vient. » (…) « Il faut prendre le temps comme le bon Dieu nous l’envoie. »

Madame Gervaise, une nonne de Lorraine, tâche d’expliquer : « Dieu, dans sa miséricorde infinie, a bien voulu que la souffrance humaine servît à sauver les âmes ». Elle souhaite élever Jeannette jusqu’à la compréhension de la souffrance de Jésus. Car si Jeanne désespère, elle oubliera le devoir d’espérance qui complète les vertus de foi et de charité. Charles Péguy nous parle ici peut-être d’un devoir commun, que nous avons oublié  : celui de l’espérance …

Frédéric Fisbach a choisi des actrices d’âge mûr (Laurence Mayor et Flore Lefebvre des Noëttes) pour donner voix à ces jeunes filles de Lorraine. Elles sont arrivées masquées aux répétitions car l’épidémie rôde encore en 2026. Mais bientôt toute la profondeur de leur vie de femme fait exploser la jeunesse de leurs pensées, dans un envol de jupes à fleurs. Madame Gervaise plus jeune, (Madalina Constantin) a du mal à s’y remettre : c’est son metteur en scène de mari qui est mort en 2020, et encore en deuil, la femme de quarante ans assume mal sa solitude.  Sa belle-mère qui est dans un E.P.H.A.D.  ne sait rien de la mort de son fils. Comment le lui dire ?

Les trois femmes redécouvrent l’univers poétique d’une époque qui ne connaissait pas les angoisses contemporaines, mais dont la quête spirituelle pouvait occuper une vie entière. Frédéric Fisbach a imaginé une mise en abyme du théâtre, pour rapprocher le spectateur de cette œuvre, non point dite sur le parvis d’une église, mais  répété par des femmes joueuses et fières de leur art. Elles soufflent les mots de  Charles Péguy, tandis que le metteur en scène, mort, joué par  l’auteur, enroulé dans une couverture et penché sur son manuscrit dans la pénombre, tel le Saint-Jérôme du Caravage, lit les didascalies…

Mais voici un tournant dans l’œuvre : Jeannette s’insurge contre tous ceux qui ont abandonné le Christ. « Jamais les hommes de ce pays-ci, jamais des saints de ce pays-ci, jamais des simples chrétiens même de nos pays ne l’auraient abandonné. Jamais des chevaliers français ; jamais des paysans français ; jamais des simples paroissiens des paroisses françaises. Jamais les hommes des croisades ne l’auraient abandonné. Jamais ces hommes-là ne l’auraient renié. On leur aurait plutôt arraché la tête… ». Jeannette porte déjà en elle le mouvement qui la conduira vers Charles, seul contre tous, comme le Christ. Et déjà ses mots « pour tuer la guerre, il faut faire la guerre… », annoncent  la bataille du siège d’Orléans.

 Frédéric Fisbach a changé d’angle d’approche suite au confinement. Parti d’une situation initiale de dérèglement climatique, il joue l’après de la catastrophe sanitaire, en 2026, avec une légère uchronie. Il crée une œuvre susceptible de nous aider, avec ses camarades de jeu, à accepter la finitude de nos existences, tout en affirmant la joie pure d’être en vie. «Ce qui irrigue la pièce aujourd’hui, n’est plus la colère ni l’indignation. J’ai été porté pour l’acte d’écriture, par une énergie et un engagement tout autre. Un mouvement qui n’empruntait ni à l’espoir ni au désespoir, mais à une croyance retrouvée dans la possibilité de l’inespéré. »

 Le spectacle, sans forcer, ouvre le jeu entre le temps de Jeanne, le temps de Péguy et le temps d’aujourd’hui. Sans doute le doit-il à cette langue que les trois actrices font chanter, assises par terre ou sur une table, avec un plaisir du corps comme celui qu’on éprouve quand on essaie un vêtement nouveau. Frédéric Fisbach a convoqué sa généalogie en invoquant les mânes de ses grands-parents aux multiples origines, qui ont irrigué la France de toutes sortes d’imaginaires (arabe, italien, français, roumain). Ce contrepoids à la mythologie d’une vraie France chère à Péguy,  credo qui peut être mal interprété aujourd’hui, nourrit la fin de la pièce. Il va jusqu’à inviter sur scène sa mère âgée, pour qu’elle soit le témoin de son geste artistique. Cette arrivée, marquée du sceau de l’ici et maintenant, peut-être trop intime, n’est pas forcément le plus réussi, car nous restons suspendus à l’univers de Charles Péguy.  Pour autant, le spectacle met ici à plus  haute enchère l’exigence de la langue, du jeu et de la résilience : ce que le théâtre a de mieux à offrir en ces temps incertains…

 Marie-Agnès Sevestre

 Jusqu’au 25 octobre, Théâtre national de la Colline,15 rue Malte-Brun  Paris (XX ème)

 Les 12 et 13 novembre,  Théâtre Montansier, 13 rue des Réservoirs, Versailles (Yvelines).

 Du 16 au 18 décembre, Théâtre Liberté-Scène nationale, Place de la Liberté, Toulon (Var).

Opéra Comique saison 2021

Opéra-Comique 2021

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© M Davidovici

Encore sous le coup de l’annulation, pour cause de Covid, des représentations du Bourgeois Gentilhomme, Olivier Mantei et son équipe présentent le programme de l’année prochaine devant un public de fidèles, venus nombreux soutenir cet établissement voué à la création d’œuvres francophones. L’optimisme reste de mise: «Nous maintenons la programmation telle que nous la souhaitons, dit-il. Sans lâcher prise sur les enjeux artistiques. » Et dans l’incertitude où la crise sanitaire plonge le monde du spectacle, aucune brochure n’a été imprimée, le public devra donc se reporter au site internet du théâtre. 

Pour commencer en musique, Elsa Benoit interprète une chanson de Francis Poulenc. On pourra voir cette soprano, en novembre prochain dans Hyppolite et Aricie de Jean-Philippe Rameau sous la direction de Raphaël Pichon.

En 2021, des chefs prestigieux comme William Christie avec ses Arts Florissants dirigera Titon et l’Aurore de Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville, une pastorale en forme d’opéra-ballet : l’Américain Basil Twist utilisera des marionnettes  pour mettre en scène, en janvier prochain, cette œuvre peu jouée mais qui connut un grand succès en 1753. Elle relança la musique française sur les scènes, alors que son prestige pâlissait face aux opéras italiens.

Raphaël Pichon reviendra pour diriger Fidelio de Ludwig van Beethoven dans une mise en scène de Cyril Teste qui mettra les arts visuels au service de cet hymne à la liberté. Le ténor Michael Spyres donne aujourd’hui l’aria éblouissant de Florestan à la fin de l’unique opéra du compositeur.

Jordi Savall, maître de la musique baroque, dirigera en juin L’Orfeo de Claudio Monteverdi qui a été un des premiers, en 1607, à oser créer un opéra. Il y a aura aussi en mars La Belle Hélène de Jacques Offenbach avec Marie-Nicole Lemieux dans le rôle-titre, mise en scène de Michel Fau qui jouera aussi Ménélas. Et, pour les fêtes de Noël, Roméo et Juliette de Charles Gounod avec un livret revenant à la source shakespearienne, un opéra mis en scène par Eric Ruf  dans le décor de la pièce éponyme qu’il a montée à la Comédie-Française. Un  acte écologique dans le souci d’éco-responsabilité de l’Opéra-Comique.

Pauline Bayle dont on a apprécié l’adaptation de L’Éducation sentimentale de Gustave Flaubert, fera ses premières armes sur une scène lyrique. L’Opéra-Comique chaque année fait appel à de jeunes metteuses en scène, pour que les femmes trouvent leur place dans ce monde très masculin. Dans cet esprit, Ariane Matiakh dirigera en novembre l’Orchestre Philharmonique de Radio-France pour Les Éclairs, une œuvre que le romancier Jean Echenoz a adapté de son roman sur Nicolas Tesla, un rival d’Edison et inventeur du courant alternatif, en proie à de multiples déboires dans la New-York de la révolution industrielle. Philippe Hersant signera la musique de cette œuvre: son troisième opéra.

Autres projets autour des grands spectacles : La Maîtrise populaire qui rassemble des jeunes venus de tous horizons, chantera dans Le Voyage dans la lune de Jacques Offenbach, une féérie inspirée de Jules Verne qui amène quatre Terriens sur la lune, à la rencontre des Sélénites… Mais il y aura aussi des concerts à midi, goûters musicaux, initiations au chant lyrique, petites formes tout public interprétées par la Maîtrise populaire et les artistes associés de la nouvelle troupe Favart…  Et des colloques, organisés par Agnès Terrier, dramaturge et conseillère artistique de la maison. «Et si, dit-elle, on reprenait l’histoire de l’Opéra-Comique mais du point de vue des femmes ? »  Pour (re)découvrir des autrices, compositrices, interprètes, spectatrices, administratrices et personnages de fiction qui ont fait et font la vie lyrique française : troisième session prévue les 22 et 23 septembre 2021.

En attendant, comme aucun autre cas de covid ne s’est déclaré, la saison 2020 se poursuit mais avec une jauge réduite. A noter : plusieurs rendez-vous exceptionnels comme, le 17 octobre, un concert solidaire d’Unisson, une association créée par des artistes lyriques, suite à la fermeture des théâtres en mars. Quatre-vingt chanteuses et chanteurs se produiront bénévolement pour soutenir leurs  camarades affectés par la crise. Des artistes confirmés partageront le plateau avec les plus jeunes avec uniquement des morceaux d’ensemble, du duo au grand concertato, un terme faisant référence à un genre ou à un style de musique où des groupes d’instruments ou des voix partagent une mélodie, généralement en alternance, et presque toujours sur une basse continue.

la salle Favart - DR Stefan Brion

Salle Favart © Stefan Brion

 Mireille Davidovici

 Théâtre National de l’Opéra-Comique, place Boieldieu, Paris  (II ème). T. :01 70 23 01 31.

 

Bérénice, de Jean Racine, mise en scène de Robin Renucci

Bérénice, de Jean Racine, mise en scène de Robin Renucci

©Olivier Pasquiers

©Olivier Pasquiers

Reprise du spectacle créé l’an passé  mais est-ce la plus belle pièce de Racine ? En tout cas, avec Andromaque, Britannicus et Phèdre … c’est l’une des plus jouées aujourd’hui, comme au siècle dernier. La gloire d’une vaincue (Andromaque), la prise du pouvoir et la mutation d’un homme en monstre avec Néron dans Britannicus, la passion furieuse et l’amour séparé ? De ces constantes inépuisables du cœur humain, Racine dit tout et ne dit rien. On joue sans cesse ces tragédies dites classiques parce qu’elles gardent leur énigme, que  pourtant aucune mise en scène, si raisonnée, si documentée soit-elle, ne vient résoudre. Une trouvaille d’Antoine Vitez: Titus renvoie une Bérénice plus âgée que lui, son amoureuse initiatrice, le jour il n’a plus besoin qu’elle tienne ce rôle, puisque la mort de son père le fait adulte et… empereur. Jacques Osinski (voir Le Théâtre du blog) avait, lui, eu une idée aussi juste: ne chercher aucune explication et s’en tenir avec une haute exigence, à la poésie de Racine et au pur lamento de la séparation.

Inquiétude, attente, bonheur partagé, frustration, désespoir : Bérénice (Solenn Goix) décline toutes les facettes du sentiment amoureux, y compris à l’acte II avec de petits calculs rassurants: « Si Titus est jaloux, Titus est amoureux « . Le point obscur, dans cette histoire d’amour partagé, est cette inacceptable séparation au dernier acte . De façon obsédante les même verbes : aimer, séparer, quitter reviennent. « Je l’aime, je le fuis, Titus m’aime, il me quitte. »  Dans les vingt-quatre heures de la tragédie, Bérénice ( Solenn Goix), Titus (Sylvain Méallet) et Antiochus (Julien Léonelli) ont pourtant avancé d‘un pas décisif: ils ne renoncent pas à leur amour mais acceptent au moins une séparation nécessaire. Qu’importe qu’après cela, les royaumes distribués par Titus à Bérénice et à Antiochus, comme de petits cadeaux d’adieu ?

Le tapis que foulent les comédiens sous le chapiteau des Tréteaux de France,  représente une carte de la Méditerranée avec la mention: Mare nostrum,  c’est-à-dire tout et rien. Après la tragédie, après le dernier : Hélas ! d’Antiochus,  les personnages ne feront que survivre. Du reste, l’empereur Titus, beaucoup moins recommandable que le personnage de Racine, régna deux ans seulement. Ici, le public entoure les acteurs, comme il entourait ceux de Britannicus, partageant la fragilité des personnages, au plus près de leurs hésitations et de leurs contraintes. Sylvain Méallet a l’autorité qui fait l’homme de pouvoir mais ici ce sont avant tout les sentiments qui font trembler les corps et les voix. Et les alexandrins en sont la rythmique vivante. Trop précieuse pour que le public n’y soit pas attentif et solidaire des comédiens: la toile d’un chapiteau ne protège pas des bruits extérieurs : un I will survive de Gloria Gaynor,  le tube de la coupe du monde de football avec la victoire des Bleus face au Brésil en 1998, sorti dans les environs d’une enceinte mobile, fait intrusion dans la dernière scène où l’enjeu pour les trois personnages est d’accepter une vie… qui n’est qu’une survie! Il faut le redire aux comédiens : le public est avec eux et capable de récupérer au bénéfice du spectacle, accidents et perturbations. Quand ils y parviennent, on est au sommet du théâtre… On pense à Ella Fitzgerald à Antibes-Juan-les-Pins en 1981. En plein concert, interrompue par les cigales qui chantaient à tue-tête, elle improvisa une mélodie qu’elle nommera The Cricket et qui fit le tour du monde…

Un chapiteau offre cette sorte de complicité et  toute représentation n’y est pas coupée du monde et qu’on le veuille ou non, traversée par le monde extérieur.  Même  si cela a lieu dans un espace protégé et pour un cercle de « connaisseurs ». Les  acteurs des tréteaux de France le savent et portent les vers de Racine avec une vaillance et une fragilité paradoxalement plus grandes, plus profondes que souvent, dans une salle de théâtre protégée. C’est le bénéfice du risque… Emu par ces personnages empêchés de construire leur bonheur, on quitte le chapiteau  sur le Hélas ! du pauvre Antiochus, l’ami qui ne sera jamais l’aimé, celui qui fait presque sourire d’être l’éternel perdant. Voilà une Bérénice concentrée sur l’essentiel et sans prétention, avec juste un tapis et sans costumes éclatants, même si la veste de Titus pourrait quand même être plus élégante ! La pièce, toute la pièce et rien que la pièce, les acteurs, rien que les acteurs. Un beau moment de partage.

Christine Friedel

Jusqu’au 18 octobre, Chapiteau des Tréteaux de France, Parc de la Villette : entrée à quelques minutes des métros: Porte de la Villette ou Porte de Pantin, Paris (XIX ème). T.:  01 40 03 75 75

 

 

 

 

Le Grand Inquisiteur d’après Fédor Dostoïevski, traduction d’André Markowicz, mise en scène de Sylvain Creuzevault

Le Grand Inquisiteur d’après Fédor Dostoïevski,  traduction d’André Markowicz, mise en scène de Sylvain Creuzevault

© simon gosselin

© Simon Gosselin

Ce chapitre du livre V de la première partie du célèbre roman est une sorte de parabole philosophique sur la liberté et la notion de manipulation… Un titre inspiré,  comme le personnage, par celui du Don Carlos de  Schiller. Et quelle idée fabuleuse! Ivan Karamazov, un athée convaincu raconte à son frère Alexeï, un tout jeune moine, la confrontation entre Jésus-Christ et un cardinal, le Grand Inquisiteur à Séville au XVI ème siècle. Jésus est revenu sur pour voir de plus près l’Inquisition, aux principes si éloignés de sa pensée. Dans les rues, vite reconnu comme le messie, il va  rendre la vue à un aveugle,  ressusciter une jeune fille.  Bref il y un souffle de liberté sur la ville,  voire d’anarchisme qui ne plait pas du tout au  Grand Inquisiteur. Il va le faire arrêter avec l’intention de le mettre sur un bûcher, ce qu’il lui explique dans sa cellule où on l’a enfermé. Bref, lui dit-il, son enseignement auprès des foules, loin d’être le bienvenu, perturbe gravement l’Église et dérange ici où on est en train de brûler des dizaines d’hérétiques. Ce naïf de Jésus n’a rien compris quand il croit à l’idée  que «les humains sont attachés aux idées de liberté et d’amour du prochain». Dostoïevski a eu des idées conservatrices mais ce chapitre des Frères Karamazov  est bien “l’œuvre la plus anarchiste et la plus révolutionnaire qui fût jamais créé, dit le philosophe russe Nicolas Berdiaev. Alors que le Grand Inquisiteur et ses amis auraient bien vu quels étaient les besoins réels de la société des Hommes et sauront leur trouver les voies du bonheur.
Dialectique subtile où on montre que les principes d’un enseignement religieux peut se retourner contre eux. L’Inquisiteur considère que les questions majeures de l’humanité, que Satan a posées à Jésus dans le désert sont : «Trois forces, les seules qui puissent subjuguer à jamais la conscience de ces faibles révoltés, le miracle, le mystère, l’autorité ! Tu les as repoussées toutes : la tentation de changer les rochers en pains (le mystère), celle de sauter dans le vide et de voir sa chute amortie par des Anges (le miracle) et enfin celle de se proclamer « roi du Monde » (l’autorité).
Jésus, en repoussant ces tentations au nom de la liberté, montre qu’il surestime les capacités de la nature humaine, du moins selon le Grand Inquisiteur, puisque la majorité des gens n’est pas capable de vivre ces principes de liberté et d’amour. Et Jésus les aurait donc condamnés par avance à la souffrance ou à la folie. Loin en tout cas de la rédemption qu’il leur avait promise. Le Grand Inquisiteur défend l’Eglise et veut faire quelque chose de positif pour  les gens, au risque de les manipuler: «Ils mourront paisiblement, ils s’éteindront doucement en ton nom et dans l’au-delà, ils ne trouveront que la mort».  Mais toujours selon lui,  ils préfèrent en général le bonheur même au prix de l’aliénation et prendre des décisions, être responsable est bien au-delà de leurs forces. Ce Grand Inquisiteur préfigure un peu le Big Brother de George Orwell et le dialogue  entre Winston et O’Brien dans son célèbre 1984. Et Sigmund Freud admirait beaucoup cette partie philosophique du roman. Sylvain Creuzevault après ce récit, va faire basculer le spectacle dans une sorte de grande farce aux personnages contemporains qui eux aussi ont été des grands inquisiteurs patentés et seuls à détenir la vérité politique; aussi  féroces que Joseph Staline au siècle dernier avec des millions de morts à la clé ou dans le genre impitoyable et violent, Margaret Thatcher, ou encore maintenant Donald Trump déclarant à l’avance  que les élections présidentielles seront truquées.

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

Et tout ce beau monde va dépecer et fouiller le corps du Christ mort pour en manger les intestins  (n fait des spaghettis/sauce tomate) et en référence sans doute au célèbre Matthieu: 26, 26: “Mangez, ceci est mon corps, ceci est mon sang. »  L’image  au moins au début quelque chose de fort  mais est un poil longuette et le metteur en scène s’est visiblement fait plaisir. On a aussi droit à des  extraits  de ce bel essai Penser est fondamentalement coupable d’Heiner Müller dites par Nicolas Bouchaud que l’on a doté d’un gros cigare comme en fumait l’écrivain allemand mais qui empuantit toute la salle… On ne peut tout citer mais c’est d’une rare intelligence: «Les minorités représentent toujours quelque chose d’autonome; elles sont un obstacle à l’accélération. Les minorités sont des freins. De là naît le besoin de les anéantir car elles persistent dans leur vitesse propre. » (…)« Du point de vue de la structure capitaliste, la fourmi est l’homme idéal. L’homme est un facteur de perturbation. » (…)« Le capitalisme n’offre jamais la solitude mais toujours seulement la mise en commun. L’offre capitaliste repose sur l’angoisse de la solitude. McDonald est l’offre absolue de la collectivité. On est assis partout dans le monde dans le même local ; on bouffe la même merde et tous sont contents. Car chez McDonald, ils sont un collectif. Même les visages, dans les restaurants McDonald, deviennent de plus en plus semblables.  » (…) « Devant votre miroir, le communisme ne vous donne rien. L’individu est réduit à son existence propre. Le capitalisme peut toujours vous donner quelque chose, dans la mesure où il éloigne les gens d’eux-mêmes. Sous le capitalisme, le plus grand nombre ne peut survivre qu’en tant qu’objet. »

On peut voir le visage de l’écrivain allemand en noir mais aussi en couleurs sur une série de petits téléviseurs cubiques d’autrefois, et on se demande bien la raison de cette installation… Et pourquoi faire répéter le texte en projection sur le mur du fond? Quant à Staline, il s’en prend à Marx et Donald Trump veut, dit-il, faire le bonheur de ceux qui ont cru en lui.. Tout ce passage du spectacle est en anglais non-surtitré sans que l’on sache vraiment pourquoi. Et tant pis pour ceux pas très connaisseurs de la langue de Shakespeare… Quel snobisme!

Mais bon, Sylvain Creuzevault sait créer de belles images et dirige bien ses comédiens; entre autres, Frédéric Noaille qui joue une incroyable Margaret Thatcher en tailleur gris strict et montée sur de hauts talons. Et  Servane Ducorps, toujours impeccable, campe magistralement un Donald Trump, excité, vociférant, plus vrai que nature. Nicolas Bouchaud en Heiner Müller, comme d’habitude, est aussi excellent. Tout dans la mise en scène est d’une belle précision et s’il y a des moments où cette farce s’impose, au bout d’une heure à peine on commence à trouver le temps long et on décroche. Bref, un spectacle aux qualités plastiques indéniables mais Sylvain Creuzevault a quelque mal à traiter cette courte fable philosophique d’une vingtaine de pages, en y ajoutant une dose de dramaturgie maladroite et d’écriture personnelle avec une suite de petites scènes mal rythmée qui  ne fonctionne pas bien du tout…

On attend avec impatience son prochain spectacle adapté des Frères Karamazov, du moins si le corona virus le permet. Au moins ici dans la salle, le protocole sanitaire est respecté. Par ailleurs, pleuvent nombre d’obligations ou menaces d’annuler les représentation, en particulier dans les spectacles sous chapiteau. Mais il faudrait que le gouvernement s’explique enfin sur le non-respect des trop fameuses mesures partout imposées.  Notamment au centre Georges Pompidou pourtant richement doté: escaliers envahis dans les deux sens, aucune présence de flacon de gel pourtant annoncée et  aucune  distance imposée entre les sièges,  exactement comme dans les TGV, Intercités ou TER. Et silence radio chez Bachelot et consorts: ce deux poids-deux mesures est profondément choquant pour les équipes artistiques, administratives et techniques des théâtres petits ou grands qui ont aussi le droit de vivre.  Donc à suivre…

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Odéon, dans le cadre du Festival d’automne à Paris, 1 Place de l’Odéon, Paris (VI ème) jusqu’au 18 octobre. T. : 01.44.85.40.40

Gold Shower, conception et performance de François Chaignaud et Akaji Maro

Gold Shower, conception et performance de François Chaignaud et Akaji Maro

L’artiste japonais (soixante-dix sept ans) a un parcours riche en rencontres artistiques: l’écrivain Yuko Mishima, le danseur qui fut à l’origine du butô, Ushio Amagatsu, les cinéastes Takeshi Kitano ou Quentin Tarantino. Ce maître d’un butô décalé, et directeur de la compagnie Daïrakudan, fait partie  du milieu culturel alternatif de Tokyo, en marge d’une société strictement réglée.  

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Sa « folie » devait logiquement croiser celle du danseur et chorégraphe François Chaigneau qui excelle dans le travestissement en tout genre. Et la qualité des costumes de Romain Brau, Cédric Debeuf, Kyoto Domoto Omote et Seitaro Ozu est exceptionnelle. Il nous surprend une fois de plus par ses tenues entrant en résonance avec celles d’Akaji Maro pour la création cet objet artistique non identifié… François Chaigneau, coiffé d’une perruque dorée, naît d’un plan d’eau central et, tel le faune des Ballets russes, amorce une danse élégante qui attire le regard d’Akaji Maro. Ils s’engagent alors dans une farandole surréaliste et très esthétique où chacun cherche à surprendre l’autre. et ils étonnent un public déjà conquis…

Nous suivons depuis longtemps ces artistes (voir Le Théâtre du Blog). Leur complicité est belle à voir sur  la trop grande scène de la Maison de la musique, et on aurait apprécié plus de proximité. «Le corps lui-même est déjà une œuvre, dit Akaji Maro et riche de strates mémorielles; chaque danseur, même déjà à vingt ans, porte sur son dos la beauté et la laideur de sa vie. Cela ne m’intéresse pas de voir une maîtrise époustouflante. Je veux voir des choses qui dépassent du cadre. » Ce dépassement, associé à une rencontre entre générations, s’inscrit dans les programmation du Festival d’automne et du Centre Dramatique National Nanterre-Amandiers. Une  belle réussite voir en avril au Théâtre National de la danse de Chaillot.
 
Jean Couturier

Le spectacle a été présenté du 30 septembre au 2 octobre, Maison de la Musique de Nanterre, 8 rue des anciennes mairies, Nanterre (Hauts-de-Seine). T. : 01 41 37 94 21.

 

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