La Farce de Maître Pathelin, mise en scène de Charles di Meglio

La Farce de Maître Pathelin, mise en scène de Charles di Meglio

Guillemette et Pathelin - copie

© Maud Subert

 Un spectacle joué dans la cour de l’abbaye de Brantôme (Dordogne) par la compagnie Oghma, fondée en 2006 par Charles Di Meglio et basée à Auriac-du-Périgord. Spécialité: le répertoire théâtral du XV ème au XVII ème siècle, avec de jeunes musiciens spécialistes d’instruments anciens mais qui sont aussi comédiens, costumiers… Elle plante ses tréteaux dans les cours des châteaux ou des écoles, les places de marché, les jardins… «Faire du théâtre populaire qui va à la rencontre de la population locale et là où ne le voit pas  d’habitude ». La compagnie a joué dans les jardins du musée d’Ecouen, à la B.N.F.,  au potager du Roi à Versailles… Depuis 2015, elle organise chaque été le festival Oghmac à Auriac-en-Dordogne et dans plusieurs lieux historiques du Périgord noir.

Cette année, elle a exploré le thème des farces et facéties pour lutter contre la morosité ambiante et a créé en moyen-français La Farce de Maître Pathelin, écrite vers 1460 et rendue célèbre entre autres par l’édition illustrée de bois gravés imprimée à Paris chez Pierre Caron en 1500. Un avocat désargenté, Pierre Pathelin et sa femme Guillemette cherchent des ruses pour emplir leur escarcelle. Ils mettent au point quelques escroqueries dont la principale victime sera un drapier, Guillaume Joceaulme. Mais il ne s’agit pas d’une farce grossière pour faire rire les vilains… La pièce fut écrite par un homme de cour, peut-être François Villon ou Triboulet, le fou du roi René d’Anjou, pour dénoncer la malhonnêteté des avocats… Un thème repris par Rabelais ensuite par Racine dans Les Plaideurs. Le nom de Pathelin deviendra synonyme de beau parleur et trompeur et fera une carrière dans la langue française.  

«De par le diable, vous bavez!/Eh! Ne savez-vous revenir/Au sujet, sans entretenir/La Cour de telles baveries ?/Sus, revenons à ces moutons !/Qu’en fut-il ? Sus, revenons à nos moutons »: une réplique devenue célèbre prononcée par le juge chargé de trancher l’affaire principale. Sur un praticable, une baraque de foire avec, pour seul décor, un rideau rouge. En guise d’éclairage, des chandelles à la lumière vacillante… Pathelin est joué, selon la tradition des artistes ambulants, par Charles Di Meglio, le chef de  troupe et Guillemette, elle, est  interprétée ce soir-là par Elsa Dupuy. Le couple prépare des manigances pour acquérir une pièce de tissu et s’habiller ainsi sans bourse délier.

La longue scène d’exposition -difficile à suivre- est parlée dans un langage obscur avec des r roulants et des terminaisons en “oué », au lieu de « aI » et des mots étranges comme: cuider, oncques ou achoison.  Ici, le texte original est servi sans préambule mais chaque geste prend le relais des mots. Objectif affirmé: nous transmettre des sons oubliés tout en mettant en couleurs le peuple de cette époque. Offrant ainsi un retour aux sources du théâtre français… Unique accessoire, un banc servira de lit ou de trône selon les scènes. Des images naissent, issues de la peinture flamande, italienne ou française du XVI ème siècle. On retrouve la gestuelle des comédiens italiens de l’époque,  les trognes des personnages de Pieter Bruegel (1525-1569), aux  costumes très colorés. L’habit rouge de Pathelin évoque Pantalone; et sa cape rousse, le fourbe Renard du Roman. La robe de laine grise de Guillemette désigne une bourgeoise mais elle laisse apparaître une jupe d’un bleu pastel réservé aux riches. Guillaume (Romaric Olarte), à la fois marchand et matamore, se pavane dans l’habit noir d’un notable puis dans le gilet en soie du parvenu. Enfin, Thibault, le pauvre berger (Aodren Buart), le seul vêtu de lin blanc comme ses innocentes brebis, a une cotte bordée de noir annonçant sa fripouillerie. Chacun porte un signe de sa fonction: Guillemette joue habilement avec la longue cuillère en bois d’une maîtresse de maison. Pathelin, lui, porte le bonnet de l’avocat et Jacques l’Agnelet, la coiffe d’un paysan.

Jeu sobre et précis des acteurs, avec juste un faux nez et sans ornements inutiles. Une technique subtile du mime et une chorégraphie sous-jacente donnent leurs lettres de noblesse à cette farce où chaque séquence, en arrêt sur image, participe de l’art de la bande dessinée. Le tout empreint d’une aisance qui donne l’impression d’un jeu improvisé. « Comme de la musique, naît la danse, dit Charles Di Meglio, notre travail ressemble à celui des danseurs. La musique qui nous porte est celle du texte et nous le traitons comme une partition pour en extraire le rythme; et celui de notre élocution va entraîner celui des corps et du spectacle. »

Malgré le choix du moyen-français, le spectacle n’a rien d’une reconstitution et dépasse les conventions de la farce ou de la commedia dell’arte. Dans la dernière scène, véritable morceau d’anthologie, les Bééé… du berger, en réponse aux questions du Juge puis aux réclamations de son avocat,  ont toutes les nuances d’un véritable dialogue et n’ont rien d’un comique trivial. Et la pièce finira avec les malédictions de Pathelin, ce dupeur dupé… qui s’est laisse prendre à son piège et qui reçoit un Bééé… en guise de paiement. Une entreprise originale portée par de jeunes acteurs passionnés.

Christine de Coninck

Spectacle vu le 22 septembre à l’Abbaye de Brantôme (Dordogne).
En avril, Fantaisies de Tabarin au  Studio Raspail, Paris (XIV ème).

La septième édition du festival Oghmac aura lieu du 26 juillet au 2 août, sur le thème des frondes.


Archive pour 9 novembre, 2020

La Farce de Maître Pathelin, mise en scène de Charles di Meglio

La Farce de Maître Pathelin, mise en scène de Charles di Meglio

Guillemette et Pathelin - copie

© Maud Subert

 Un spectacle joué dans la cour de l’abbaye de Brantôme (Dordogne) par la compagnie Oghma, fondée en 2006 par Charles Di Meglio et basée à Auriac-du-Périgord. Spécialité: le répertoire théâtral du XV ème au XVII ème siècle, avec de jeunes musiciens spécialistes d’instruments anciens mais qui sont aussi comédiens, costumiers… Elle plante ses tréteaux dans les cours des châteaux ou des écoles, les places de marché, les jardins… «Faire du théâtre populaire qui va à la rencontre de la population locale et là où ne le voit pas  d’habitude ». La compagnie a joué dans les jardins du musée d’Ecouen, à la B.N.F.,  au potager du Roi à Versailles… Depuis 2015, elle organise chaque été le festival Oghmac à Auriac-en-Dordogne et dans plusieurs lieux historiques du Périgord noir.

Cette année, elle a exploré le thème des farces et facéties pour lutter contre la morosité ambiante et a créé en moyen-français La Farce de Maître Pathelin, écrite vers 1460 et rendue célèbre entre autres par l’édition illustrée de bois gravés imprimée à Paris chez Pierre Caron en 1500. Un avocat désargenté, Pierre Pathelin et sa femme Guillemette cherchent des ruses pour emplir leur escarcelle. Ils mettent au point quelques escroqueries dont la principale victime sera un drapier, Guillaume Joceaulme. Mais il ne s’agit pas d’une farce grossière pour faire rire les vilains… La pièce fut écrite par un homme de cour, peut-être François Villon ou Triboulet, le fou du roi René d’Anjou, pour dénoncer la malhonnêteté des avocats… Un thème repris par Rabelais ensuite par Racine dans Les Plaideurs. Le nom de Pathelin deviendra synonyme de beau parleur et trompeur et fera une carrière dans la langue française.  

«De par le diable, vous bavez!/Eh! Ne savez-vous revenir/Au sujet, sans entretenir/La Cour de telles baveries ?/Sus, revenons à ces moutons !/Qu’en fut-il ? Sus, revenons à nos moutons »: une réplique devenue célèbre prononcée par le juge chargé de trancher l’affaire principale. Sur un praticable, une baraque de foire avec, pour seul décor, un rideau rouge. En guise d’éclairage, des chandelles à la lumière vacillante… Pathelin est joué, selon la tradition des artistes ambulants, par Charles Di Meglio, le chef de  troupe et Guillemette, elle, est  interprétée ce soir-là par Elsa Dupuy. Le couple prépare des manigances pour acquérir une pièce de tissu et s’habiller ainsi sans bourse délier.

La longue scène d’exposition -difficile à suivre- est parlée dans un langage obscur avec des r roulants et des terminaisons en “oué », au lieu de « aI » et des mots étranges comme: cuider, oncques ou achoison.  Ici, le texte original est servi sans préambule mais chaque geste prend le relais des mots. Objectif affirmé: nous transmettre des sons oubliés tout en mettant en couleurs le peuple de cette époque. Offrant ainsi un retour aux sources du théâtre français… Unique accessoire, un banc servira de lit ou de trône selon les scènes. Des images naissent, issues de la peinture flamande, italienne ou française du XVI ème siècle. On retrouve la gestuelle des comédiens italiens de l’époque,  les trognes des personnages de Pieter Bruegel (1525-1569), aux  costumes très colorés. L’habit rouge de Pathelin évoque Pantalone; et sa cape rousse, le fourbe Renard du Roman. La robe de laine grise de Guillemette désigne une bourgeoise mais elle laisse apparaître une jupe d’un bleu pastel réservé aux riches. Guillaume (Romaric Olarte), à la fois marchand et matamore, se pavane dans l’habit noir d’un notable puis dans le gilet en soie du parvenu. Enfin, Thibault, le pauvre berger (Aodren Buart), le seul vêtu de lin blanc comme ses innocentes brebis, a une cotte bordée de noir annonçant sa fripouillerie. Chacun porte un signe de sa fonction: Guillemette joue habilement avec la longue cuillère en bois d’une maîtresse de maison. Pathelin, lui, porte le bonnet de l’avocat et Jacques l’Agnelet, la coiffe d’un paysan.

Jeu sobre et précis des acteurs, avec juste un faux nez et sans ornements inutiles. Une technique subtile du mime et une chorégraphie sous-jacente donnent leurs lettres de noblesse à cette farce où chaque séquence, en arrêt sur image, participe de l’art de la bande dessinée. Le tout empreint d’une aisance qui donne l’impression d’un jeu improvisé. « Comme de la musique, naît la danse, dit Charles Di Meglio, notre travail ressemble à celui des danseurs. La musique qui nous porte est celle du texte et nous le traitons comme une partition pour en extraire le rythme; et celui de notre élocution va entraîner celui des corps et du spectacle. »

Malgré le choix du moyen-français, le spectacle n’a rien d’une reconstitution et dépasse les conventions de la farce ou de la commedia dell’arte. Dans la dernière scène, véritable morceau d’anthologie, les Bééé… du berger, en réponse aux questions du Juge puis aux réclamations de son avocat,  ont toutes les nuances d’un véritable dialogue et n’ont rien d’un comique trivial. Et la pièce finira avec les malédictions de Pathelin, ce dupeur dupé… qui s’est laisse prendre à son piège et qui reçoit un Bééé… en guise de paiement. Une entreprise originale portée par de jeunes acteurs passionnés.

Christine de Coninck

Spectacle vu le 22 septembre à l’Abbaye de Brantôme (Dordogne).
En avril, Fantaisies de Tabarin au  Studio Raspail, Paris (XIV ème).

La septième édition du festival Oghmac aura lieu du 26 juillet au 2 août, sur le thème des frondes.

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