Splendid’s de Jean Genet mise en scène et à l’écran par Arthur Nauzyciel et Tragédie conçu et mis à l’écran par Benjamin Abitan

Théâtre sans contact :

Les Fourberies de Scapin de Molière, mise en scène de Denis Podalydès

Le théâtre « distancié » n’arrête pas de s’inventer. Remercions les metteurs en scène pour les captations qu’ils nous ont offertes pendant les premier et second confinements. Ce théâtre filmé fait ce qu’il peut: saluons le travail et avalons notre déception. On peut voir actuellement sur Youtube ce spectacle dans le gracieux décor portuaire avec palissades de chantiers, voiles et filets d’Eric Ruf.

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Le spectacle, qui a reçu trois Molières (c’est bien le moins), fait les frais de cette mission impossible. La réalisation de Dominique Thiel joue des gros plans, mais il y a de rares vues d’ensemble  -et pour cause, on ne voit plus alors que de petites silhouettes- et quelques plans sur la salle pour nous rappeler que nous sommes au théâtre et qu’il ne s’agit pas d’un film tourné en studio… Mais avec le découpage et le montage propres aux images filmées, on s’arrête sur les personnages, sur une tirade ou un dialogue et l’on perd les situations, le socle de la comédie. Mais l’œil du spectateur fait la synthèse et réalise les sens envoyés par le plateau. On entend, de très loin, les rires du public présent. En même temps, on ne va pas se priver des captations, intéressante mémoire du théâtre, même si elles sont parfois un peu cruelles pour les spectacles en soulignant leurs défauts… Le théâtre est un fruit qui se mange frais.

Splendid’s  de Jean Genet,  mise en scène et mise à l’écran d’Arthur Nauzyciel 

Passons, donc, à des tentatives plus modestes et plus modernes: à ces applications qui ont inspiré les metteurs en scène confinés. Arthur Nauzyciel, directeur du Théâtre National de Bretagne, avait mis en scène Splendid’s de Jean Genet en 2015. Une représentation magnifique et sulfureuse, disent ceux qui l’ont vue mais cet auteur ne s’apprivoise pas si facilement… Même avec la distance créée par les acteurs, tous américains, à l’exception de Xavier Gallais qui jouait le policier) et avec des sous-titres. Sept gangsters cernés par la police sont enfermés au septième étage d’un hôtel avec le corps de leur otage tuée par négligence : la rencontre avec l’Histoire au présent était saisissante en ce mois de janvier 2015, et elle le redevient à l’heure des procès des terroristes.

_©DR@loildoliv

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La pandémie a imposé à Arthur Nauzyciel une nouvelle vision de la pièce. Solidaire de ses acteurs américains et français confinés, il a repris le texte et les a mis en  zoom  (application de visioconférence par internet). Chacun dans sa case, comme chacun devant sa chambre d’hôtel -ou de sa cellule de prison-, s’adresse à la fois à ses partenaires dont il est séparé,  et au spectateur : on ne sait pas qui regarde, sans intervenir. Cette adresse demande une concentration extraordinaire qui exalte le texte. A chaque fois en direct, pour un moment unique.

Ce « monotype»  a pu être vu vu trois soirs à 21 h en France, à 5 h du matin au Japon et 15 h sur la côte Est des Etats-Unis… Le metteur en scène, apparu à l’écran après la performance des acteurs, pouvait s’émouvoir des petits signaux lumineux apparus sur la carte du monde : ici, maintenant, des auditeurs-spectateurs écoutent Splendid’s sur Zoom. Pourquoi cette performance mérite-t-elle attention ? Pour sa justesse. Le metteur en scène, explorant le théâtre à l’écran et à distance, a trouvé le support juste pour le texte : «une case comme une cellule». Du spectacle joué sur une scène, il a gardé la projection en prologue d’Un chant d’amour  où Jean Genet filme le désir, l’amour entre deux prisonniers séparés par le mur qui est aussi leur lien  – une version virile et sensuelle de Pyrame et Thysbé, une tragédie en cinq actes de Théophile de Viau (1621) sous l’œil jamais fermé du gardien. Il a gardé la voix off de Jeanne Moreau, enregistrée peu avant sa mort. Voilà du vrai théâtre sans théâtre: un texte fort, beau et dérangeant, articulé avec le moment historique où il est joué et une mise en œuvre qui retourne au maximum, une contrainte maximale. Comment faire du théâtre sans contact ? En créant une nouvelle forme d’intensité dans l’échange du regard et de l’écoute.

 Tragédie conçu et mis à l’écran par Benjamin Abitan

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© x Photo de répétition

L’essai de Benjamin Abitan,  plus modeste, ne peut se défaire d’un côté potache. Tragédie, déjà offert au public lors du premier confinement, se joue sur whatsapp, application multiple de conversation (images, textes,  messages vocaux…) qui tient dans la main, sur téléphone portable. Tragédie se joue par petits messages, brefs et réactifs. Le fil conducteur : un groupe de lycéens reconstitue par Whatsapp l’histoire d’un groupe de lycéens qui vient d’assister à une tragédie d’Eschyle et qui tente de reconstituer ainsi ce qu’il a vu… Ce système d’emboîtements, a priori potache, finit par fonctionner. En direct, une fiction se construit et quelque chose de la tragédie finit par émerger du choc et du démenti perpétuels des messages. À la fin, le spectateur, à qui l’on ne donne à voir que les petits textes pressés,  applaudit par «émoticones ».

La force de ces expériences, c’est le direct, avec l’indispensable présence et  l’attention du  public: on s’adresse à lui sans rembobinage possible : c’est du théâtre. Ce qui n’en est pas : on est seul devant son téléphone, ou dans sa case comme devant Splendid’s. L’intérêt ? Les limites imposées qui sont devenues l’outil juste d’une création et d’un rapport particulier au public. Ce sont des objets opportunistes, au bon sens du terme, et à obsolescence programmée, dans la mesure où ils sont le larron que fait l’occasion…. Mais le théâtre vivant,  «en présence », n’a pas à craindre la concurrence : il a toujours su faire de nécessité, vertu, et du moment, son propre temps.

Christine Friedel


Archive pour 4 décembre, 2020

Splendid’s de Jean Genet mise en scène et à l’écran par Arthur Nauzyciel et Tragédie conçu et mis à l’écran par Benjamin Abitan

Théâtre sans contact :

Les Fourberies de Scapin de Molière, mise en scène de Denis Podalydès

Le théâtre « distancié » n’arrête pas de s’inventer. Remercions les metteurs en scène pour les captations qu’ils nous ont offertes pendant les premier et second confinements. Ce théâtre filmé fait ce qu’il peut: saluons le travail et avalons notre déception. On peut voir actuellement sur Youtube ce spectacle dans le gracieux décor portuaire avec palissades de chantiers, voiles et filets d’Eric Ruf.

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Le spectacle, qui a reçu trois Molières (c’est bien le moins), fait les frais de cette mission impossible. La réalisation de Dominique Thiel joue des gros plans, mais il y a de rares vues d’ensemble  -et pour cause, on ne voit plus alors que de petites silhouettes- et quelques plans sur la salle pour nous rappeler que nous sommes au théâtre et qu’il ne s’agit pas d’un film tourné en studio… Mais avec le découpage et le montage propres aux images filmées, on s’arrête sur les personnages, sur une tirade ou un dialogue et l’on perd les situations, le socle de la comédie. Mais l’œil du spectateur fait la synthèse et réalise les sens envoyés par le plateau. On entend, de très loin, les rires du public présent. En même temps, on ne va pas se priver des captations, intéressante mémoire du théâtre, même si elles sont parfois un peu cruelles pour les spectacles en soulignant leurs défauts… Le théâtre est un fruit qui se mange frais.

Splendid’s  de Jean Genet,  mise en scène et mise à l’écran d’Arthur Nauzyciel 

Passons, donc, à des tentatives plus modestes et plus modernes: à ces applications qui ont inspiré les metteurs en scène confinés. Arthur Nauzyciel, directeur du Théâtre National de Bretagne, avait mis en scène Splendid’s de Jean Genet en 2015. Une représentation magnifique et sulfureuse, disent ceux qui l’ont vue mais cet auteur ne s’apprivoise pas si facilement… Même avec la distance créée par les acteurs, tous américains, à l’exception de Xavier Gallais qui jouait le policier) et avec des sous-titres. Sept gangsters cernés par la police sont enfermés au septième étage d’un hôtel avec le corps de leur otage tuée par négligence : la rencontre avec l’Histoire au présent était saisissante en ce mois de janvier 2015, et elle le redevient à l’heure des procès des terroristes.

_©DR@loildoliv

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La pandémie a imposé à Arthur Nauzyciel une nouvelle vision de la pièce. Solidaire de ses acteurs américains et français confinés, il a repris le texte et les a mis en  zoom  (application de visioconférence par internet). Chacun dans sa case, comme chacun devant sa chambre d’hôtel -ou de sa cellule de prison-, s’adresse à la fois à ses partenaires dont il est séparé,  et au spectateur : on ne sait pas qui regarde, sans intervenir. Cette adresse demande une concentration extraordinaire qui exalte le texte. A chaque fois en direct, pour un moment unique.

Ce « monotype»  a pu être vu vu trois soirs à 21 h en France, à 5 h du matin au Japon et 15 h sur la côte Est des Etats-Unis… Le metteur en scène, apparu à l’écran après la performance des acteurs, pouvait s’émouvoir des petits signaux lumineux apparus sur la carte du monde : ici, maintenant, des auditeurs-spectateurs écoutent Splendid’s sur Zoom. Pourquoi cette performance mérite-t-elle attention ? Pour sa justesse. Le metteur en scène, explorant le théâtre à l’écran et à distance, a trouvé le support juste pour le texte : «une case comme une cellule». Du spectacle joué sur une scène, il a gardé la projection en prologue d’Un chant d’amour  où Jean Genet filme le désir, l’amour entre deux prisonniers séparés par le mur qui est aussi leur lien  – une version virile et sensuelle de Pyrame et Thysbé, une tragédie en cinq actes de Théophile de Viau (1621) sous l’œil jamais fermé du gardien. Il a gardé la voix off de Jeanne Moreau, enregistrée peu avant sa mort. Voilà du vrai théâtre sans théâtre: un texte fort, beau et dérangeant, articulé avec le moment historique où il est joué et une mise en œuvre qui retourne au maximum, une contrainte maximale. Comment faire du théâtre sans contact ? En créant une nouvelle forme d’intensité dans l’échange du regard et de l’écoute.

 Tragédie conçu et mis à l’écran par Benjamin Abitan

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© x Photo de répétition

L’essai de Benjamin Abitan,  plus modeste, ne peut se défaire d’un côté potache. Tragédie, déjà offert au public lors du premier confinement, se joue sur whatsapp, application multiple de conversation (images, textes,  messages vocaux…) qui tient dans la main, sur téléphone portable. Tragédie se joue par petits messages, brefs et réactifs. Le fil conducteur : un groupe de lycéens reconstitue par Whatsapp l’histoire d’un groupe de lycéens qui vient d’assister à une tragédie d’Eschyle et qui tente de reconstituer ainsi ce qu’il a vu… Ce système d’emboîtements, a priori potache, finit par fonctionner. En direct, une fiction se construit et quelque chose de la tragédie finit par émerger du choc et du démenti perpétuels des messages. À la fin, le spectateur, à qui l’on ne donne à voir que les petits textes pressés,  applaudit par «émoticones ».

La force de ces expériences, c’est le direct, avec l’indispensable présence et  l’attention du  public: on s’adresse à lui sans rembobinage possible : c’est du théâtre. Ce qui n’en est pas : on est seul devant son téléphone, ou dans sa case comme devant Splendid’s. L’intérêt ? Les limites imposées qui sont devenues l’outil juste d’une création et d’un rapport particulier au public. Ce sont des objets opportunistes, au bon sens du terme, et à obsolescence programmée, dans la mesure où ils sont le larron que fait l’occasion…. Mais le théâtre vivant,  «en présence », n’a pas à craindre la concurrence : il a toujours su faire de nécessité, vertu, et du moment, son propre temps.

Christine Friedel

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