Lawrence, texte d’Eric Bouvron et Benjamin Penamaria, mise en scène d’Eric Bouvron

 

Lawrence, texte d’Eric Bouvron et Benjamin Penamaria, mise en scène d’Eric Bouvron

Le projet ne manque pas d’ambition et le résultat s’avère à la hauteur. Librement inspiré de la vie de Thomas Edward Lawrence (1888-1935), cette pièce puise à plusieurs sources: «Je me suis permis de me perdre dans des recherches et aussi de me plonger dans la vie intime de Lawrence, dit Eric Bouvron. J’ai essayé d’imaginer la vie intérieure d’un jeune de vingt-quatre ans. » Il lui aura fallu quatre ans avec un séjour parmi les Bédouins de Jordanie, pour trouver le juste point de vue sur cette épopée qui forgea la légende de Lawrence d’Arabie. Anglophone, né en Égypte d’un père français et d’une mère grecque, le metteur en scène a grandi en Afrique du Sud. Il a demandé à Benjamin Penamaria, acteur et compositeur franco-espagnol, d’être le coauteur  de cette pièce.

Nous plongeons dans les remous de l’Histoire. 1916 : le désert d’Arabie est sous le joug de l’empire ottoman, allié de l’Allemagne. Les Anglais, au Caire, enrôlent le jeune homme, passionné par la culture arabe dont il maîtrise la langue et les dialectes locaux. Lawrence gagne la confiance des chefs tribaux qu’il aide à se fédérer sous la bannière de Fayçal, le fils du roi Hussein, chérif de la Mecque, pour bouter les Turcs et leurs alliés allemands hors de leurs territoires.

Le succès du sabotage du chemin de fer du Hejaz, mené par les Arabes sous son commandement, leur laisse espérer la création d’une nation arabe unie et indépendante. Mais Lawrence, tout à fait loyal à l’égard de ses frères d’armes, sera trahi par les accords Sykes-Picot que les gouvernements français et anglais ont établi en secret pour organiser leur mainmise sur la région… La paix signée et l’empire ottoman démantelé, Fayçal ne se retrouvera pas à Damas à la tête d’un État indépendant réunissant Syrie, Jordanie et Irak, contrairement aux promesses des Anglais mais dans une Syrie placée sous protectorat français: «Si nos gagnons la guerre, dit Lawrence, les promesses faites aux Arabes seraient un chiffon de papier. »

Ce récit biographique tranche avec le film épique de David Lean ou même avec Les Sept Piliers de la sagesse, le volumineux récit de T.E. Lawrence. Très cinématographique, le spectacle procède par courts tableaux, interprétés par un chœur de huit acteurs qui tiennent une soixantaine de rôles. Deux musiciens et une chanteuse, assurent le lien entre les séquences qui s’enchaînent dans une temporalité bousculée, depuis l’enfance du héros dans l’Angleterre victorienne, jusqu’à la Grande Guerre.

On le suit de Londres au Caire, d’Aqaba, à Damas, puis du Pays de Galles, à Paris…  Et jusqu’au petit cottage du Devon où, blessé, il ressasse ses déconvenues après la trahison des Anglais, entouré des fantômes de la guerre. Parmi eux, son fidèle serviteur Dahoom qui l’a accompagné dans toutes ses aventures mais que le typhus emporta. Ce personnage  apparenté à un valet de comédie, version orientale, et interprété par Slimane Kacioui,  donne une tonalité «couleur locale» et apporte émotion et jovialité face au style plus retenu de Kevin Garnichat, dans le rôle-titre. Il joue aussi bien l’adolescent, enfant illégitime d’un lord anglais, que le jeune savant frais émoulu d’Oxford, embarqué dans une expédition archéologique anglaise en Turquie, ou l’officier et fin stratège recruté par les services du renseignement de l’armée britannique, au Caire.

 Grâce à une scénographie minimaliste avec juste quelques éléments de décor et de costumes, on passe en un clin d’œil d’un univers et d’une période à l’autre. La musique, militaire, pour situer l’état-major anglais, se fait orientale quand on pénètre chez le roi Hussein interprété par Stefan Godin qui joue aussi le général anglais Allenby, ou dans le camp  de son fils Fayçal (Julien Saada  qui incarne aussi la mère de Thomas Edward). La pièce nous emmène jusqu’à l’après-guerre, avec une brève incursion dans le moment où est conclu le traité de Versailles où l’on voit les Alliés déshabiller littéralement l’Allemagne en la personne de son Kaiser. Autre image saisissante: de grands parapluies noirs déployés figurent Londres en 1924,  quand Lawrence est embauché par Winston Churchill…  

Emportés dans les tourbillons de l’histoire, sur les traces d’un homme hors du commun, nous avons été tenus en haleine pendant une heure cinquante. Grâce à  une mise en scène fluide et à des artistes habiles à faire vivre une multitude de personnages. Le violon de Raphaël Maillet fait naître des ambiances variées, Julien Gonzales, à l’accordéon et à la batterie, assure les rythmes et ruptures de ton  et, avec sa voix chaude de contralto, Cecilia Meltzer distille une certaine nostalgie.

Eric Bouvron, qui avait reçu le Molière du Meilleur spectacle privé en 2016 pour Les Cavaliers, adapté du roman de Joseph Kessel, livre un récit efficace qui nous éclaire sur le présent tourmenté du Moyen-Orient. Nous remontons avec lui aux racines du mal, comme l’annonce la dernière scène, muette, où un prince arabe, face public, apparaît miné par la rancœur… Il faudra suivre les prochaines créations d’Eric Bouvron : Corne brûlée sur le braconnage en Afrique et un spectacle sur Roland-Garros.

 Mireille Davidovici

Du 7 janvier au 14 février, Théâtre 13/Jardin, 103 A boulevard Auguste Blanqui, Paris (XIII ème)


Archive pour 13 décembre, 2020

Lawrence, texte d’Eric Bouvron et Benjamin Penamaria, mise en scène d’Eric Bouvron

 

Lawrence, texte d’Eric Bouvron et Benjamin Penamaria, mise en scène d’Eric Bouvron

Le projet ne manque pas d’ambition et le résultat s’avère à la hauteur. Librement inspiré de la vie de Thomas Edward Lawrence (1888-1935), cette pièce puise à plusieurs sources: «Je me suis permis de me perdre dans des recherches et aussi de me plonger dans la vie intime de Lawrence, dit Eric Bouvron. J’ai essayé d’imaginer la vie intérieure d’un jeune de vingt-quatre ans. » Il lui aura fallu quatre ans avec un séjour parmi les Bédouins de Jordanie, pour trouver le juste point de vue sur cette épopée qui forgea la légende de Lawrence d’Arabie. Anglophone, né en Égypte d’un père français et d’une mère grecque, le metteur en scène a grandi en Afrique du Sud. Il a demandé à Benjamin Penamaria, acteur et compositeur franco-espagnol, d’être le coauteur  de cette pièce.

Nous plongeons dans les remous de l’Histoire. 1916 : le désert d’Arabie est sous le joug de l’empire ottoman, allié de l’Allemagne. Les Anglais, au Caire, enrôlent le jeune homme, passionné par la culture arabe dont il maîtrise la langue et les dialectes locaux. Lawrence gagne la confiance des chefs tribaux qu’il aide à se fédérer sous la bannière de Fayçal, le fils du roi Hussein, chérif de la Mecque, pour bouter les Turcs et leurs alliés allemands hors de leurs territoires.

Le succès du sabotage du chemin de fer du Hejaz, mené par les Arabes sous son commandement, leur laisse espérer la création d’une nation arabe unie et indépendante. Mais Lawrence, tout à fait loyal à l’égard de ses frères d’armes, sera trahi par les accords Sykes-Picot que les gouvernements français et anglais ont établi en secret pour organiser leur mainmise sur la région… La paix signée et l’empire ottoman démantelé, Fayçal ne se retrouvera pas à Damas à la tête d’un État indépendant réunissant Syrie, Jordanie et Irak, contrairement aux promesses des Anglais mais dans une Syrie placée sous protectorat français: «Si nos gagnons la guerre, dit Lawrence, les promesses faites aux Arabes seraient un chiffon de papier. »

Ce récit biographique tranche avec le film épique de David Lean ou même avec Les Sept Piliers de la sagesse, le volumineux récit de T.E. Lawrence. Très cinématographique, le spectacle procède par courts tableaux, interprétés par un chœur de huit acteurs qui tiennent une soixantaine de rôles. Deux musiciens et une chanteuse, assurent le lien entre les séquences qui s’enchaînent dans une temporalité bousculée, depuis l’enfance du héros dans l’Angleterre victorienne, jusqu’à la Grande Guerre.

On le suit de Londres au Caire, d’Aqaba, à Damas, puis du Pays de Galles, à Paris…  Et jusqu’au petit cottage du Devon où, blessé, il ressasse ses déconvenues après la trahison des Anglais, entouré des fantômes de la guerre. Parmi eux, son fidèle serviteur Dahoom qui l’a accompagné dans toutes ses aventures mais que le typhus emporta. Ce personnage  apparenté à un valet de comédie, version orientale, et interprété par Slimane Kacioui,  donne une tonalité «couleur locale» et apporte émotion et jovialité face au style plus retenu de Kevin Garnichat, dans le rôle-titre. Il joue aussi bien l’adolescent, enfant illégitime d’un lord anglais, que le jeune savant frais émoulu d’Oxford, embarqué dans une expédition archéologique anglaise en Turquie, ou l’officier et fin stratège recruté par les services du renseignement de l’armée britannique, au Caire.

 Grâce à une scénographie minimaliste avec juste quelques éléments de décor et de costumes, on passe en un clin d’œil d’un univers et d’une période à l’autre. La musique, militaire, pour situer l’état-major anglais, se fait orientale quand on pénètre chez le roi Hussein interprété par Stefan Godin qui joue aussi le général anglais Allenby, ou dans le camp  de son fils Fayçal (Julien Saada  qui incarne aussi la mère de Thomas Edward). La pièce nous emmène jusqu’à l’après-guerre, avec une brève incursion dans le moment où est conclu le traité de Versailles où l’on voit les Alliés déshabiller littéralement l’Allemagne en la personne de son Kaiser. Autre image saisissante: de grands parapluies noirs déployés figurent Londres en 1924,  quand Lawrence est embauché par Winston Churchill…  

Emportés dans les tourbillons de l’histoire, sur les traces d’un homme hors du commun, nous avons été tenus en haleine pendant une heure cinquante. Grâce à  une mise en scène fluide et à des artistes habiles à faire vivre une multitude de personnages. Le violon de Raphaël Maillet fait naître des ambiances variées, Julien Gonzales, à l’accordéon et à la batterie, assure les rythmes et ruptures de ton  et, avec sa voix chaude de contralto, Cecilia Meltzer distille une certaine nostalgie.

Eric Bouvron, qui avait reçu le Molière du Meilleur spectacle privé en 2016 pour Les Cavaliers, adapté du roman de Joseph Kessel, livre un récit efficace qui nous éclaire sur le présent tourmenté du Moyen-Orient. Nous remontons avec lui aux racines du mal, comme l’annonce la dernière scène, muette, où un prince arabe, face public, apparaît miné par la rancœur… Il faudra suivre les prochaines créations d’Eric Bouvron : Corne brûlée sur le braconnage en Afrique et un spectacle sur Roland-Garros.

 Mireille Davidovici

Du 7 janvier au 14 février, Théâtre 13/Jardin, 103 A boulevard Auguste Blanqui, Paris (XIII ème)

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