Mauvaise, de debbie tucker greeen, mise en scène de Sébastien Derrey

Mauvaise, de debbie tucker green, traduit de l’anglais par Gisèle Joly, Sophie Magnaud et Sarah Vermande, mise en scène de Sébastien Derrey

Une chaise au milieu du plateau, sobre, ordinaire mais qui tient sa place : centrale. On saura vite pourquoi. Ce jour-là, car toutes les tragédies ont lieu « ce jour-là » : celui où Oreste retrouve Électre,  celui où Titus est fait empereur,  celui où… Fille craque l’armure et parle. Un flot d’injures et de douleur. Elle crache soudain tout ce qu’elle sait, nomme ce qu’elle a vécu, met en pièces les non-dits du système incestueux où vit la famille. « Dis-le, dit-elle à son père, regarde, dit-elle à sa mère, écoutez, dit-elle au frère et aux sœurs assis sur leur déni. Fille piétine la famille comme le ferait un pressoir, pour en faire jaillir la vérité. Il faut toute l’œuvre pour cela et on en apprendra plus encore.

©x

©Christophe Raynaud de Lage

Au centre donc, la fameuse chaise et à sa place : celle du père, que personne ne lui dispute. Jean-René Lemoine l’occupe tout au long, serein et doux. Il n’a pas besoin d’être violent : « Je suis pas obligé » est sa première -et quasi unique- réponse aux injonctions de Fille. Il est là, c’est tout. On comprendra peu à peu comment la famille se protège, comment la mère se fait une carapace de souffrance, comment elle s’aveugle, comment elle reporte sa culpabilité sur Fille, née «mauvaise ».

La pièce s’élargit vers l’universel : le tabou de l’inceste, censé construire une société, est avant tout celui de la parole sur l’inceste. « Tu l’as fait ». On n’en parle pas, ça ne se dit pas. Point. Et on comprend comment ce double tabou paradoxal fonde ce qu’on appelle gentiment : patriarcat. Les féministes l’ont bien compris, le patriarche n’est pas une sorte de père Noël qui  veillerait indistinctement sur le troupeau de sa famille ! Mais le terme signifie bel et bien : pouvoir du père, absolu et de droit divin, ce que suggère le cantique au début du spectacle.

Et le patriarchat s’appuie sur la culpabilité des femmes. Ne pas savoir dire non : coupable. Ne pas donner entière satisfaction : coupable. Naître fille : coupable. Le masculin l’emporte sur le féminin, et dans la hiérarchie, la petite dernière est bel et bien la dernière. Et elle a voulu devancer sa condition de femme ! «Tu ne veux pas te rappeler que tu en pouvais plus de vouloir être grande avant l’âge -tu voulais être une femme sans passer par la fillette, tu vois- dit la mère (Nicole Dogué). » Sans commentaires ou plutôt si : que faire de sa douleur dans la soumission ? Que faire de la rivalité que la domination du père met entre la mère et la fille ? 

Le spectacle est coupé de noirs. Habituellement, un moyen simple pour passer d’une scène à une autre comme ici : il y a une autre chaise de plus et un nouveau participant se joint à ce jeu douloureux. Mais c’est beaucoup plus que cela: à chaque fois, le temps de l’approfondissement. Et le travail des lumières (Christina Dubet) avec une densité variable d’obscurité et cela joue. Toute la réalisation du spectacle est exemplaire : la scénographie épurée évite toute distraction. Pas d’anecdote, pas d’ornement: tout est dans la puissance des mots, «rappés » ou non mais chacun à son rythme, en réponse au flux de Fille (Séphora Pondi) qui définit musicalement l’évolution de ce qu’on pourrait appeler sa conscience, ou sa situation par rapport à l’équilibre tragique de la famille.

Chacun, dans la fratrie (Océane Caïraty, Bénédicte Mbemba et Josué Ndofusu) avance, s’ouvre peu à peu, ou pas. La distribution met en lumière des comédiennes et comédiens noirs : la pièce est écrite pour elles et eux, enfin mis en lumière. «Ils n’avaient pas de travail, ou leur travail n’était pas visible », dit Sébastien Derrey, et on s’aperçoit qu’ils manquaient. On est très en retard en France sur ces questions. »

Jouée avec la juste intensité qu’elle demande, éclairée avec simplicité, Mauvaise aborde des questions essentielles mais sans didactisme. Au contraire et on s’aperçoit avec émotion qu’on a beaucoup appris, comme les personnages, sur quelque chose que l’on savait déjà : la réalité du patriarcat et sur un savoir qu’on n’avait pas laissé monter à une conscience réelle. Où l’on voit que le théâtre, la tragédie, est proche de la philosophie et que la parole agit.

 Mauvaise est le plus beau spectacle qu’on ait vu depuis longtemps mais, à cause de la situation actuelle, il a été joué dans une désolante confidentialité lors de ces soirées pour quelques professionnels et pour la presse… Il aurait dû normalement être présenté en novembre à la MC93 de Bobigny et en décembre au T2G de Genevilliers. On espère bien que cette pièce sera enfin prochainement  jouée en public et vivra…

Christine Friedel

La pièce est publiée aux Editions théâtrales, avec le soutien de la Maison Antoine Vitez.


Archive pour 18 décembre, 2020

Mauvaise, de debbie tucker greeen, mise en scène de Sébastien Derrey

Mauvaise, de debbie tucker green, traduit de l’anglais par Gisèle Joly, Sophie Magnaud et Sarah Vermande, mise en scène de Sébastien Derrey

Une chaise au milieu du plateau, sobre, ordinaire mais qui tient sa place : centrale. On saura vite pourquoi. Ce jour-là, car toutes les tragédies ont lieu « ce jour-là » : celui où Oreste retrouve Électre,  celui où Titus est fait empereur,  celui où… Fille craque l’armure et parle. Un flot d’injures et de douleur. Elle crache soudain tout ce qu’elle sait, nomme ce qu’elle a vécu, met en pièces les non-dits du système incestueux où vit la famille. « Dis-le, dit-elle à son père, regarde, dit-elle à sa mère, écoutez, dit-elle au frère et aux sœurs assis sur leur déni. Fille piétine la famille comme le ferait un pressoir, pour en faire jaillir la vérité. Il faut toute l’œuvre pour cela et on en apprendra plus encore.

©x

©Christophe Raynaud de Lage

Au centre donc, la fameuse chaise et à sa place : celle du père, que personne ne lui dispute. Jean-René Lemoine l’occupe tout au long, serein et doux. Il n’a pas besoin d’être violent : « Je suis pas obligé » est sa première -et quasi unique- réponse aux injonctions de Fille. Il est là, c’est tout. On comprendra peu à peu comment la famille se protège, comment la mère se fait une carapace de souffrance, comment elle s’aveugle, comment elle reporte sa culpabilité sur Fille, née «mauvaise ».

La pièce s’élargit vers l’universel : le tabou de l’inceste, censé construire une société, est avant tout celui de la parole sur l’inceste. « Tu l’as fait ». On n’en parle pas, ça ne se dit pas. Point. Et on comprend comment ce double tabou paradoxal fonde ce qu’on appelle gentiment : patriarcat. Les féministes l’ont bien compris, le patriarche n’est pas une sorte de père Noël qui  veillerait indistinctement sur le troupeau de sa famille ! Mais le terme signifie bel et bien : pouvoir du père, absolu et de droit divin, ce que suggère le cantique au début du spectacle.

Et le patriarchat s’appuie sur la culpabilité des femmes. Ne pas savoir dire non : coupable. Ne pas donner entière satisfaction : coupable. Naître fille : coupable. Le masculin l’emporte sur le féminin, et dans la hiérarchie, la petite dernière est bel et bien la dernière. Et elle a voulu devancer sa condition de femme ! «Tu ne veux pas te rappeler que tu en pouvais plus de vouloir être grande avant l’âge -tu voulais être une femme sans passer par la fillette, tu vois- dit la mère (Nicole Dogué). » Sans commentaires ou plutôt si : que faire de sa douleur dans la soumission ? Que faire de la rivalité que la domination du père met entre la mère et la fille ? 

Le spectacle est coupé de noirs. Habituellement, un moyen simple pour passer d’une scène à une autre comme ici : il y a une autre chaise de plus et un nouveau participant se joint à ce jeu douloureux. Mais c’est beaucoup plus que cela: à chaque fois, le temps de l’approfondissement. Et le travail des lumières (Christina Dubet) avec une densité variable d’obscurité et cela joue. Toute la réalisation du spectacle est exemplaire : la scénographie épurée évite toute distraction. Pas d’anecdote, pas d’ornement: tout est dans la puissance des mots, «rappés » ou non mais chacun à son rythme, en réponse au flux de Fille (Séphora Pondi) qui définit musicalement l’évolution de ce qu’on pourrait appeler sa conscience, ou sa situation par rapport à l’équilibre tragique de la famille.

Chacun, dans la fratrie (Océane Caïraty, Bénédicte Mbemba et Josué Ndofusu) avance, s’ouvre peu à peu, ou pas. La distribution met en lumière des comédiennes et comédiens noirs : la pièce est écrite pour elles et eux, enfin mis en lumière. «Ils n’avaient pas de travail, ou leur travail n’était pas visible », dit Sébastien Derrey, et on s’aperçoit qu’ils manquaient. On est très en retard en France sur ces questions. »

Jouée avec la juste intensité qu’elle demande, éclairée avec simplicité, Mauvaise aborde des questions essentielles mais sans didactisme. Au contraire et on s’aperçoit avec émotion qu’on a beaucoup appris, comme les personnages, sur quelque chose que l’on savait déjà : la réalité du patriarcat et sur un savoir qu’on n’avait pas laissé monter à une conscience réelle. Où l’on voit que le théâtre, la tragédie, est proche de la philosophie et que la parole agit.

 Mauvaise est le plus beau spectacle qu’on ait vu depuis longtemps mais, à cause de la situation actuelle, il a été joué dans une désolante confidentialité lors de ces soirées pour quelques professionnels et pour la presse… Il aurait dû normalement être présenté en novembre à la MC93 de Bobigny et en décembre au T2G de Genevilliers. On espère bien que cette pièce sera enfin prochainement  jouée en public et vivra…

Christine Friedel

La pièce est publiée aux Editions théâtrales, avec le soutien de la Maison Antoine Vitez.

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...