Hamlet de William Shakespeare, traduction et mise en scène de Gérard Watkins

Hamlet de William Shakespeare, traduction et mise en scène de Gérard Watkins

 «Le temps est hors de ses gonds. Maudit le jour qui m’a fait naître pour le remettre en place.» L’histoire est connue: pas loin d’une guerre avec la Norvège, le jeune Hamlet, prince de Danemark, apprend du spectre de son père qu’il a été assassiné. Et par qui ? Par son frère Claudius que la veuve de ce père, Gertrude, s’est empressée d’épouser. Alors tout change. Amertume est presque l’anagramme de maturité : Hamlet devient le spectateur pensif de sa vie et de ses proches. Il s’y mêle peu, lance des allusions sévères à l’ «inceste» commis entre sa mère et le nouveau roi, écarte Ophélie qu’il a paru aimer. Elle ne s’en remettra  pas, d’autant qu’il tue  -par inadvertance ?- son père Polonius qu’il prend -et il n’a pas tort- pour un espion de Claudius. Lequel, à la fin, se débarrassera du jeune fou avec Laerte, le frère d’Ophélie qui, a deux morts à venger…

Pour le moment, Hamlet se sert d’une troupe d’acteurs qui va jouer pour son oncle et  sa mère, en miroir, leurs crimes honteux. Bref, après, au début d’Hamlet, une plaisante réflexion philosophique au cimetière, tout cela finit tragiquement : les deux garçons s’entretuent -mais se réconcilient in extremis-, la Reine meurt par erreur et le Roi aussi, sous les ultimes coups d’un Hamlet mourant. Pas un d’entre eux n’avait échappé à la folie. Reste Horatio, l’ami raisonnable qui a ouvert la pièce et qui la clôt. Sans doute est-il superflu d’en raconter la fable. Tom Stoppard a bien écrit, dans les années soixante-dix, un Hamlet en  quinze minutes… Mais la pièce fait partie des œuvres trop célèbres pour qu’on les connaisse vraiment.

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La version de Gérard Watkins, sous une forme qu’on pourrait  qualifier de «comédie dramatique», ne perd rien du caractère énigmatique, de la complexité et de l’humour d’Hamlet, y compris dans ses moments les plus dramatiques. François Gauthier-Lafaye a créé un salon ressemblant au bar d’un hôtel vieillot : canapés à franges un peu fanés, bar avec tabourets hauts et éclairage en cloche assez morose, transformé plus tard en temple évangéliste. Le tout fermé au lointain par un rideau de perles qui cache et permet aussi de voir au travers. Mais l’image est recouverte par l’entrée, à l’avant-scène  sur la terre, d’Horatio et de ses amis qui guettent le retour du spectre royal, à minuit. Des soldats manœuvrent comme des jouets, Hamlet le fils, lâche le bar pour aller affronter le spectre…

Gérard Watkins a monté la pièce pour le plaisir de retourner au texte original et se plonger dans la vraie, l’authentique «langue de Shakespeare», mais aussi pour Anne Alvaro. Après Denis Llorca et  Andrzej Wajda, il n’est pas le premier à lui donner un rôle d’homme ni à faire jouer Hamlet par une femme. Déjà Sarah Bernhardt… Et ce choix a une double légitimité : d’abord le jeune Hamlet est féminin: il n’épouse pas le schéma viril de son oncle et est à la fois le personnage de la fable et une parole intérieure qui s’exprime.

Et cela, Anne Alvaro le porte avec simplicité, modestement, sans emmener la mélancolie d’Hamlet vers d’inutiles effets émotionnels. Elle remet dans leur contexte et avec une parfaite justesse les «mots» les plus cités, au point d’être devenus proverbes. Quand elle décolle du bar, la comédienne en descend les trois marches sur le mode du: «l’ai-je bien descendu», avec une élégance souveraine. Femme une fois pour toutes. Ensuite, on n’en parle plus : elle porte la parole, les émotions d’Hamlet et ses questions sans réponse. La troupe joue dans un style un peu B.D. avec une gestuelle élastique.

Que le visage découvert du spectre soit celui d’une malicieuse jeune fille, pourquoi pas ? Freud dit bien que l’inconscient -et qu’est-ce qu’un présage, sinon l’expression de l’inconscient ?- se révèle dans la plaisanterie. Gérard Watkins joue lui-même Claudius, un roi un peu empêtré mais pas gêné, hédoniste et craintif, flanqué d’une Gertrude (Julie Denisse) à la sensualité trébuchante. Fabien Orcier est un Polonius inébranlable dans sa confiance de patriarche. Basile Duchmann s’énerve un peu trop en Laërte : il devrait suivre les conseils qu’Hamlet donne aux acteurs qu’il a recrutés : «Ne jamais surenchérir la modestie de la nature. /Car toute chose surfaite/ S’éloigne de la raison d’être du jeu/ Qui est et a toujours été/De brandir un miroir à la nature humaine. »

Les jeunes  Solène Arbel et Mama Bouras sont l’une Ophélie, et l’autre, une joyeuse incarnation du spectre et d’une piquante fossoyeuse, stagiaire du titulaire David Gouhier. Salomé Ayache offre de la jeunesse aux rôles de garçons et Gaël Baron, est lui, un Horatio digne de survivre au chaos. Il soulignait au début de la pièce un aspect politique qui disparaît bizarrement à la fin. Il y a dans le spectacle, une pause de quelques minutes. On savait Gérard Watkins, musicien mais on le découvre interprète de grand talent : ses versions de My Way ou d’Hallelujah, tout en restant classiques, sont de magnifiques créations et en prime, il les enchaîne à merveille avec la reprise de la pièce.

Tout cela donne un Hamlet freiné par quelques longueurs, pas forcément beau (à l’exception de l’armure du spectre!) mais qui ne nous lâche pas jusqu’à la fin… vivement expédiée. Avec une mélancolie passée au filtre de l’humour, sans tomber dans la parodie donc sans prendre la pose. Un vrai spectacle populaire, si les circonstances actuelles lui permettent de vivre : « Occupez-vous bien de ces acteurs, dit Hamlet, il faut les choyer. Car ils sont la brève et abstraite chronique du temps. » 

 Christine Friedel

Présentation professionnelle vue au T.N.B.A., Bordeaux, le 7 janvier.
Sous réserve: Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, du 4 au 14 février et Comédie de Caen, (Calvados) les 21 et 22 avril.

 

 

 


Archive pour 13 janvier, 2021

Hamlet de William Shakespeare, traduction et mise en scène de Gérard Watkins

Hamlet de William Shakespeare, traduction et mise en scène de Gérard Watkins

 «Le temps est hors de ses gonds. Maudit le jour qui m’a fait naître pour le remettre en place.» L’histoire est connue: pas loin d’une guerre avec la Norvège, le jeune Hamlet, prince de Danemark, apprend du spectre de son père qu’il a été assassiné. Et par qui ? Par son frère Claudius que la veuve de ce père, Gertrude, s’est empressée d’épouser. Alors tout change. Amertume est presque l’anagramme de maturité : Hamlet devient le spectateur pensif de sa vie et de ses proches. Il s’y mêle peu, lance des allusions sévères à l’ «inceste» commis entre sa mère et le nouveau roi, écarte Ophélie qu’il a paru aimer. Elle ne s’en remettra  pas, d’autant qu’il tue  -par inadvertance ?- son père Polonius qu’il prend -et il n’a pas tort- pour un espion de Claudius. Lequel, à la fin, se débarrassera du jeune fou avec Laerte, le frère d’Ophélie qui, a deux morts à venger…

Pour le moment, Hamlet se sert d’une troupe d’acteurs qui va jouer pour son oncle et  sa mère, en miroir, leurs crimes honteux. Bref, après, au début d’Hamlet, une plaisante réflexion philosophique au cimetière, tout cela finit tragiquement : les deux garçons s’entretuent -mais se réconcilient in extremis-, la Reine meurt par erreur et le Roi aussi, sous les ultimes coups d’un Hamlet mourant. Pas un d’entre eux n’avait échappé à la folie. Reste Horatio, l’ami raisonnable qui a ouvert la pièce et qui la clôt. Sans doute est-il superflu d’en raconter la fable. Tom Stoppard a bien écrit, dans les années soixante-dix, un Hamlet en  quinze minutes… Mais la pièce fait partie des œuvres trop célèbres pour qu’on les connaisse vraiment.

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La version de Gérard Watkins, sous une forme qu’on pourrait  qualifier de «comédie dramatique», ne perd rien du caractère énigmatique, de la complexité et de l’humour d’Hamlet, y compris dans ses moments les plus dramatiques. François Gauthier-Lafaye a créé un salon ressemblant au bar d’un hôtel vieillot : canapés à franges un peu fanés, bar avec tabourets hauts et éclairage en cloche assez morose, transformé plus tard en temple évangéliste. Le tout fermé au lointain par un rideau de perles qui cache et permet aussi de voir au travers. Mais l’image est recouverte par l’entrée, à l’avant-scène  sur la terre, d’Horatio et de ses amis qui guettent le retour du spectre royal, à minuit. Des soldats manœuvrent comme des jouets, Hamlet le fils, lâche le bar pour aller affronter le spectre…

Gérard Watkins a monté la pièce pour le plaisir de retourner au texte original et se plonger dans la vraie, l’authentique «langue de Shakespeare», mais aussi pour Anne Alvaro. Après Denis Llorca et  Andrzej Wajda, il n’est pas le premier à lui donner un rôle d’homme ni à faire jouer Hamlet par une femme. Déjà Sarah Bernhardt… Et ce choix a une double légitimité : d’abord le jeune Hamlet est féminin: il n’épouse pas le schéma viril de son oncle et est à la fois le personnage de la fable et une parole intérieure qui s’exprime.

Et cela, Anne Alvaro le porte avec simplicité, modestement, sans emmener la mélancolie d’Hamlet vers d’inutiles effets émotionnels. Elle remet dans leur contexte et avec une parfaite justesse les «mots» les plus cités, au point d’être devenus proverbes. Quand elle décolle du bar, la comédienne en descend les trois marches sur le mode du: «l’ai-je bien descendu», avec une élégance souveraine. Femme une fois pour toutes. Ensuite, on n’en parle plus : elle porte la parole, les émotions d’Hamlet et ses questions sans réponse. La troupe joue dans un style un peu B.D. avec une gestuelle élastique.

Que le visage découvert du spectre soit celui d’une malicieuse jeune fille, pourquoi pas ? Freud dit bien que l’inconscient -et qu’est-ce qu’un présage, sinon l’expression de l’inconscient ?- se révèle dans la plaisanterie. Gérard Watkins joue lui-même Claudius, un roi un peu empêtré mais pas gêné, hédoniste et craintif, flanqué d’une Gertrude (Julie Denisse) à la sensualité trébuchante. Fabien Orcier est un Polonius inébranlable dans sa confiance de patriarche. Basile Duchmann s’énerve un peu trop en Laërte : il devrait suivre les conseils qu’Hamlet donne aux acteurs qu’il a recrutés : «Ne jamais surenchérir la modestie de la nature. /Car toute chose surfaite/ S’éloigne de la raison d’être du jeu/ Qui est et a toujours été/De brandir un miroir à la nature humaine. »

Les jeunes  Solène Arbel et Mama Bouras sont l’une Ophélie, et l’autre, une joyeuse incarnation du spectre et d’une piquante fossoyeuse, stagiaire du titulaire David Gouhier. Salomé Ayache offre de la jeunesse aux rôles de garçons et Gaël Baron, est lui, un Horatio digne de survivre au chaos. Il soulignait au début de la pièce un aspect politique qui disparaît bizarrement à la fin. Il y a dans le spectacle, une pause de quelques minutes. On savait Gérard Watkins, musicien mais on le découvre interprète de grand talent : ses versions de My Way ou d’Hallelujah, tout en restant classiques, sont de magnifiques créations et en prime, il les enchaîne à merveille avec la reprise de la pièce.

Tout cela donne un Hamlet freiné par quelques longueurs, pas forcément beau (à l’exception de l’armure du spectre!) mais qui ne nous lâche pas jusqu’à la fin… vivement expédiée. Avec une mélancolie passée au filtre de l’humour, sans tomber dans la parodie donc sans prendre la pose. Un vrai spectacle populaire, si les circonstances actuelles lui permettent de vivre : « Occupez-vous bien de ces acteurs, dit Hamlet, il faut les choyer. Car ils sont la brève et abstraite chronique du temps. » 

 Christine Friedel

Présentation professionnelle vue au T.N.B.A., Bordeaux, le 7 janvier.
Sous réserve: Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, du 4 au 14 février et Comédie de Caen, (Calvados) les 21 et 22 avril.

 

 

 

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