Mithridate de Jean Racine,mise en scène d’Éric Vigner, réalisation de Stéphane Pinot et Mithridate par Mithridate par la Comédie-Française

Mithridate de Jean Racine, mise en scène d’Éric Vigner, film de Stéphane Pinot  et Mithridate lecture dirigée par Eric Ruf avec la troupe de la Comédie-Française

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Une pièce peu jouée… Avant Eric Vigner l’an passé, Daniel Mesguich était le dernier à l’avoir montée, au Vieux Colombier en 1999. Malgré un dénouement, somme toute heureux puisqu’il réunit les jeunes Xipharès et Monime et malgré des combats d’honneur très cornéliens, on est bien chez Racine. Le glorieux roi Mithridate, souverain du Pont en Mer Noire) vaincu par les Romains, l’est surtout par un amour possessif. Ce vieil homme pressé compte, avant de repartir en guerre, épouser la princesse à lui promise par un jeu d’alliances. De fait, les   »courons » et « courez » se multiplient au fil de la pièce. Il y a en effet urgence : ses deux fils chargés de protéger la jeune Monime, n’ont pu s’empêcher de tomber amoureux d’elle et de prétendre à sa main, à l’annonce trompeuse de la mort de leur père.
Il y a le méchant fils, Pharnace, ami des Romains et le premier à vouloir s’emparer de la princesse. Et le bon, Xipharès, ce loyal patriote obéissant qu’a élu Monime, avant même que le roi ne se déclare. Cet amour secret et réprimé ne l’empêchera pas de tenir son engagement envers le père. Une belle figure de jeune femme loyale et juste mais devant la perfidie dont use Mithridate pour la forcer à confesser ses sentiments, Monime dira non. Obéir, oui, mais à un roi juste et lui-même loyal, sinon mieux vaut la mort.  Et Mithridate reconnaît ses faiblesses: «Ce cœur nourri de sang et de guerre affamé/Traîne partout l’amour qui l’attache à Monime». Et dans sa jalousie, il  perdra tout sang froid : «Qu’est-ce qui s’est passé? Qu’as-tu vu? Que sais-tu?/Depuis quel temps, pourquoi ?… » On croirait déjà entendre Phèdre mais aussi Arnolphe de L’Ecole des femmes de Molière: «Dieux qui voyez ici mon amour et ma haine/Épargnez mes malheurs et daignez empêcher/Que je ne trouve encor ceux que je vais chercher. » 
Double tyrannie : le roi subit celle de sa passion et exerce la sienne sur ses fils et sur Monime. Mais à lui tendre un piège, il ne trouvera que sa propre honte: l’amour ne s’impose jamais par la force et Blaise Pascal nous le rappelle. Là est bien le malheur de Mithridate et il ne se rachètera qu’en mourant dignement, comme chacun des protagonistes s’était promis de le faire à un moment ou à un autre de la pièce…

Stanislas Nordey joue Mithridate, comme s’il découvrait, à chaque mot, à chaque vers, la nature de ses émotions et de ses sentiments. Le jeu crée le texte, en fait une parole naissante, malgré certains tunnels et le goût de Racine pour l’explication. On voit comme jamais, la passion se nourrir de la politique. Ce mariage avec Monime n’est plus une affaire d’alliance  mais  est fondé sur le désir obstiné d’un homme mûr:  s’il repart au combat -et même à la conquête de Rome!-, il ira en coq, en mâle et ne met pas en doute sa domination.

L’acteur fait preuve ici d’une belle maturité; il a quitté son emploi d’éternel adolescent et construit son autorité royale sur une acuité qui ne se relâche jamais. On ne résiste pas à la comparaison avec Hervé Pierre, dans la belle lecture donnée par la troupe de la Comédie- Française. Le Mithridate de Stanislas Nordey n’a pas vu le temps passer; il découvre et refuse à la fois son âge. Celui d‘Hervé Pierre ne le connaît que trop et le nie. L’aveuglement ne fait pas souffrir mais la lumière crue s’en chargera.

Dans la mise en scène d’Eric Vigner, filmée par Stéphane Pinot, tous les acteurs font le même travail d’invention sur l’alexandrin. Ce n’est plus un corset mais un creuset. Le visage de Thomas Joly (Xipharès) révèle un amoureux et un héros souffrant, face  au Pharnace de Jules Sagot, paisible traître sans complexes. Jutta Johann Weiss (Monime) est la plus belle rencontre de ce spectacle-film. Dense, retenue, forte, sans un mot de trop, elle est d’une juste maturité entre le père et les fils. À l’écran, son corps, heureusement filmé, en dit autant que son visage. Et Philippe Morier-Genoud  donne à Arbate sa juste place de confident responsable et conseiller du roi.

Le rideau de perles, son léger bruissement  et ses transparences, l’éclairage nocturne de cette journée, les tissus brillants des costumes simples, contemporains ou hors du temps, esquissent un Orient discret et dépouillé, classique. Le très beau spectacle d’Eric Vigner a donné lieu à un aussi beau film, rendu nécessaire par la fermeture des théâtres. Et au fil des mois de confinement, on a vu les progrès fulgurants réalisés ces dernières années dans la captation de spectacles. Simples boîtes à souvenirs devenues de vraies œuvres réalisées avec la rigueur du cinéma. Un peu dangereux? Cela inaugurerait-il une politique de rentabilisation systématique des créations, en les faisant glisser vers l’industrie culturelle ? Non, c’est promis, mais…

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En tout cas, nous n’allons pas nous plaindre de pouvoir écouter/voir aussi Mithridate par la troupe de la Comédie-Française, dans une lecture du Théâtre à la table et de L’Intégrale Racine. À regarder l’enregistrement fait pour France Culture, on assiste à une étape passionnante du travail des comédiens. Dirigés par Eric Ruf, Alain Lenglet, Alexandre Pavloff, Hervé Pierre, Benjamin Lavernhe et Marina Hands, avec les jeunes Antoine de Foucauld et Chloé Proton, jouent entièrement leur lecture.

Ils maîtrisent leur texte et reprennent tranquillement quand il y a de petits accrocs. Ils creusent le vers, tiennent le rythme et le vivent chacun dans son corps : la lecture n’est pas qu’une affaire d’articulation et de voix. Il faudra les réécouter sans l’image et ils seront sans aucun doute aussi présents. Voilà, nous n’aurions pas cru que le réveil de cette pièce oubliée pouvait être aussi passionnant. Quoi de neuf ? Racine, encore une fois..

Christine Friedel

Mithridate, mise en scène d’Eric Vigner, filmée par Stéphane Pinot : demain vendredi 5 mars sur la Cinq (France-Télévision).
Mithridate, lecture par la troupe de la Comédie-Française. À écouter sur le site de la Comédie-Française et sur France Culture.

 


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