Le Dortoir des Mouettes d’après le roman d’Yvan Blanlœil L’Homme qui se souvient de sa mort réalisation de Karina Ketz

Le Dortoir des Mouettes, adaptation du roman d’Yvan Blanlœil L’Homme qui se souvient de sa mort et réalisation de Karina Ketz

Cette création coproduite, entre autres, par Le Glob Théâtre-Scène conventionnée d’intérêt national Art et création de Bordeaux, est le fruit d’une résidence aux Marches de l’Été que dirige avec efficacité Jean-Luc Terrade (voir Le Théâtre du Blog). C’est un beau petit lieu d’expérimentation située au Bouscat, une commune de l’aire urbaine. Yvan Blanlœil (1947-2019) acteur, musicien, metteur en scène et réalisateur son et vidéo, avait créé en 1978 à Bordeaux avec Guy Lenoir et Gilbert Tiberghien, la compagnie Fartov et Belcher* dont nous avions vu autrefois les spectacles très en pointe, au festival Sigma. Puis, il fonda il y a quelque vingt ans la compagnie Intérieur: Nuit et créa des pièces comme Pas et Pas moi, Compagnie, Fin de partie de Samuel Beckett, Edmond de David Mamet, Andromaque de Racine…

Depuis 2004 il avait conçu des « audio-spectacles », spectacles sonores dans l’obscurité, comme La Morte amoureuse de Théophile Gautier, Compagnie et Tous ceux qui tombent de Samuel Beckett, Call any vegetable et L’Humour de Dieu dont il était l’auteur. Yvan Blanlœil a aussi collaboré comme réalisateur sonore avec des metteurs en scène comme Philippe Adrien ou Lisa Wurmser. Et les Américains Richard Foreman ou le grand Bob Wilson (The Civil Wars). Bref, un beau parcours.

©fsu 33

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Ici, sortie de résidence avec un texte remarquable qui sonne étrangement, puisque le spectacle est adapté du premier, et hélas dernier, roman paru en février 2019 quelques mois après la disparition de son auteur. Nous pénétrons dans une petite salle presque obscure et sommes invités à nous asseoir dans des fauteuils-cocons noirs, comme dans une bulle très douce.  Mais isolés les uns des autres pour raisons sanitaires… Cela renforce une grande proximité avec la voix de Yann Boudaud. L’acteur nous  raconte avec une grande douceur les tribulations d’un homme qui se regarde mourir, tout en revoyant sa vie… « Quand un homme se souvient d »une époque où il aimait, disait  François Mauriac cet autre Bordelais, il lui semble ne s’est passé pendant ce temps-là. » Accompagnés par les compositions musicales de Karina Ketz et Serge Korjanveski, défilent ainsi paysages et fête foraine de l’enfance, balade dans la campagne » Au fond, les Pyrénées ariégeoises célèbrent le mois d’avril. Au premier plan, l’ombre d’un pic montagneux, jouant au cadran solaire, proclame midi et quart. La bergère est descendue au ras des pâquerettes, au pied du pissenlit, et présente un mouvement spasmodique irrégulier qui brouille l’eau de ton aquarium ventral. Voici donc ta mère. Tu aurais préféré conserver d’elle les souvenirs qui traînent dans les albums de photos. L’affection moite, la tendresse adhésive, les regards ensoleillés subis sans crème protectrice, le perpétuel cadeau d’un interminable anniversaire. »

Cette création de Karina Ketz, la compagne d’Yvan Blanlœil, comédienne et réalisatrice qui met en scène des œuvres sonores pour le théâtre et la danse, est d’une grande précision et fascinante de poésie… Nous nous évadons facilement dans un ailleurs, ni gai ni triste, seulement teinté de mélancolie où les images naissent de façon naturelle. « Un chef d’œuvre rassemblait à lui seul toutes les catégories précitées: Les Dix Commandements de Cécile Bédemille, majestueuse épopée soi-disant tirée de la Bible, mais racontant de fait la conquête de l’Ouest par les quakers fondateurs. Tu vis le film quarante-deux fois, y entraînant Gérard et Rolande bien qu’ils traînassent les pieds. Et aussi le frère aîné de Boissonnet, encore plus con que son frère. Et aussi l’abbé Fourve, qui roulait les «r» et en faisait un objet de fierté. Et aussi la lingère Guicheney, qui vendait aussi les pains au lait à la récré de dix heures. Et aussi Ménard Le Guen, surveillant d’internat paralysé d’un bras et pour cette raison surnommé Le Pitre. Et pourquoi pas la Veuve Cabos ta marraine, dont le mari ancien combattant était mort dans son lit, à son grand regret. Et Jacques Le Monnier, fils d’un chirurgien hors de prix aux mains sanglantes de pianiste. Et Guy Demadieu, surnommé Minet-Chat par son père, peintre fou de la Dordogne. »

De temps à autre sur la petite scène, quelques formes lumineuses comme une présence fantomatique… Long? Même pas, juste une soixantaine de minutes où parfois une minute de sommeil vous prend mais sans aucun dommage pour la suite. Accessible à tous? Oui, absolument, il suffit de n’avoir aucun à-priori à tenter cette expérience et ce moment hors du temps dans ce lieu où règne le plus grand silence et le plus grand calme. Chose curieuse et émouvante à la fois, à la fin, les quinze spectateurs ne se sont pas levés, encore lovés paisiblement dans leur fauteuil, sans doute encore plongés dans un état qui ressemblait au bonheur… Un texte pas toujours facile à conquérir mais qui fait du bien en ces temps de multiples et variés confinements, vaccinations et couvre-feu! Cette première partie sera suivie d’une seconde d’ici quelque mois, dans le même esprit, avec d’autres moments du texte. Il se passe aussi des choses dans l’aire urbaine bordelaise dont bientôt, si le covid mous laisse en paix, le festival Trente Trente. Nous vous tiendrons au courant…

Philippe du Vignal

* Une belle idée que ce nom de compagnie, tiré du fameux monologue de Lucky dans En attendant Godot de Samuel Beckett: (….) « il est établi sans autre possibilité d’erreur que celle afférente aux calculs humains qu’à la suite des recherches inachevées inachevées de Testu et Conard il est établi tabli tabli ce qui suit qui suit qui suit assavoir mais n’anticipons pas on ne sait pourquoi à la suite des travaux de Poinçon et Wattmann il apparaît aussi clairement si clairement qu’en vue des labeurs de Fartov et Belcher inachevés inachevés on ne sait pourquoi de Testu et Conard inachevés inachevés il apparaît que l’homme contrairement à l’opinion contraire (…)

Présentation du travail pour professionnels vue le 19 mars aux Marches de l’été, 17 rue Victor Billon, Le Bouscat (Gironde). T. : 05 56 17 05 71. Remerciements à Guy Lenoir.
L’Homme qui se souvient est édité aux éditions L’Ire des Marges.

Compagnie Intérieur : Nuit,  84 rue Amédée Saint-Germain, 33800 Bordeaux.
interieurnuit33@gmail.com

 

 


Archive pour 20 mars, 2021

Le Dortoir des Mouettes d’après le roman d’Yvan Blanlœil L’Homme qui se souvient de sa mort réalisation de Karina Ketz

Le Dortoir des Mouettes, adaptation du roman d’Yvan Blanlœil L’Homme qui se souvient de sa mort et réalisation de Karina Ketz

Cette création coproduite, entre autres, par Le Glob Théâtre-Scène conventionnée d’intérêt national Art et création de Bordeaux, est le fruit d’une résidence aux Marches de l’Été que dirige avec efficacité Jean-Luc Terrade (voir Le Théâtre du Blog). C’est un beau petit lieu d’expérimentation située au Bouscat, une commune de l’aire urbaine. Yvan Blanlœil (1947-2019) acteur, musicien, metteur en scène et réalisateur son et vidéo, avait créé en 1978 à Bordeaux avec Guy Lenoir et Gilbert Tiberghien, la compagnie Fartov et Belcher* dont nous avions vu autrefois les spectacles très en pointe, au festival Sigma. Puis, il fonda il y a quelque vingt ans la compagnie Intérieur: Nuit et créa des pièces comme Pas et Pas moi, Compagnie, Fin de partie de Samuel Beckett, Edmond de David Mamet, Andromaque de Racine…

Depuis 2004 il avait conçu des « audio-spectacles », spectacles sonores dans l’obscurité, comme La Morte amoureuse de Théophile Gautier, Compagnie et Tous ceux qui tombent de Samuel Beckett, Call any vegetable et L’Humour de Dieu dont il était l’auteur. Yvan Blanlœil a aussi collaboré comme réalisateur sonore avec des metteurs en scène comme Philippe Adrien ou Lisa Wurmser. Et les Américains Richard Foreman ou le grand Bob Wilson (The Civil Wars). Bref, un beau parcours.

©fsu 33

©fsu 33

Ici, sortie de résidence avec un texte remarquable qui sonne étrangement, puisque le spectacle est adapté du premier, et hélas dernier, roman paru en février 2019 quelques mois après la disparition de son auteur. Nous pénétrons dans une petite salle presque obscure et sommes invités à nous asseoir dans des fauteuils-cocons noirs, comme dans une bulle très douce.  Mais isolés les uns des autres pour raisons sanitaires… Cela renforce une grande proximité avec la voix de Yann Boudaud. L’acteur nous  raconte avec une grande douceur les tribulations d’un homme qui se regarde mourir, tout en revoyant sa vie… « Quand un homme se souvient d »une époque où il aimait, disait  François Mauriac cet autre Bordelais, il lui semble ne s’est passé pendant ce temps-là. » Accompagnés par les compositions musicales de Karina Ketz et Serge Korjanveski, défilent ainsi paysages et fête foraine de l’enfance, balade dans la campagne » Au fond, les Pyrénées ariégeoises célèbrent le mois d’avril. Au premier plan, l’ombre d’un pic montagneux, jouant au cadran solaire, proclame midi et quart. La bergère est descendue au ras des pâquerettes, au pied du pissenlit, et présente un mouvement spasmodique irrégulier qui brouille l’eau de ton aquarium ventral. Voici donc ta mère. Tu aurais préféré conserver d’elle les souvenirs qui traînent dans les albums de photos. L’affection moite, la tendresse adhésive, les regards ensoleillés subis sans crème protectrice, le perpétuel cadeau d’un interminable anniversaire. »

Cette création de Karina Ketz, la compagne d’Yvan Blanlœil, comédienne et réalisatrice qui met en scène des œuvres sonores pour le théâtre et la danse, est d’une grande précision et fascinante de poésie… Nous nous évadons facilement dans un ailleurs, ni gai ni triste, seulement teinté de mélancolie où les images naissent de façon naturelle. « Un chef d’œuvre rassemblait à lui seul toutes les catégories précitées: Les Dix Commandements de Cécile Bédemille, majestueuse épopée soi-disant tirée de la Bible, mais racontant de fait la conquête de l’Ouest par les quakers fondateurs. Tu vis le film quarante-deux fois, y entraînant Gérard et Rolande bien qu’ils traînassent les pieds. Et aussi le frère aîné de Boissonnet, encore plus con que son frère. Et aussi l’abbé Fourve, qui roulait les «r» et en faisait un objet de fierté. Et aussi la lingère Guicheney, qui vendait aussi les pains au lait à la récré de dix heures. Et aussi Ménard Le Guen, surveillant d’internat paralysé d’un bras et pour cette raison surnommé Le Pitre. Et pourquoi pas la Veuve Cabos ta marraine, dont le mari ancien combattant était mort dans son lit, à son grand regret. Et Jacques Le Monnier, fils d’un chirurgien hors de prix aux mains sanglantes de pianiste. Et Guy Demadieu, surnommé Minet-Chat par son père, peintre fou de la Dordogne. »

De temps à autre sur la petite scène, quelques formes lumineuses comme une présence fantomatique… Long? Même pas, juste une soixantaine de minutes où parfois une minute de sommeil vous prend mais sans aucun dommage pour la suite. Accessible à tous? Oui, absolument, il suffit de n’avoir aucun à-priori à tenter cette expérience et ce moment hors du temps dans ce lieu où règne le plus grand silence et le plus grand calme. Chose curieuse et émouvante à la fois, à la fin, les quinze spectateurs ne se sont pas levés, encore lovés paisiblement dans leur fauteuil, sans doute encore plongés dans un état qui ressemblait au bonheur… Un texte pas toujours facile à conquérir mais qui fait du bien en ces temps de multiples et variés confinements, vaccinations et couvre-feu! Cette première partie sera suivie d’une seconde d’ici quelque mois, dans le même esprit, avec d’autres moments du texte. Il se passe aussi des choses dans l’aire urbaine bordelaise dont bientôt, si le covid mous laisse en paix, le festival Trente Trente. Nous vous tiendrons au courant…

Philippe du Vignal

* Une belle idée que ce nom de compagnie, tiré du fameux monologue de Lucky dans En attendant Godot de Samuel Beckett: (….) « il est établi sans autre possibilité d’erreur que celle afférente aux calculs humains qu’à la suite des recherches inachevées inachevées de Testu et Conard il est établi tabli tabli ce qui suit qui suit qui suit assavoir mais n’anticipons pas on ne sait pourquoi à la suite des travaux de Poinçon et Wattmann il apparaît aussi clairement si clairement qu’en vue des labeurs de Fartov et Belcher inachevés inachevés on ne sait pourquoi de Testu et Conard inachevés inachevés il apparaît que l’homme contrairement à l’opinion contraire (…)

Présentation du travail pour professionnels vue le 19 mars aux Marches de l’été, 17 rue Victor Billon, Le Bouscat (Gironde). T. : 05 56 17 05 71. Remerciements à Guy Lenoir.
L’Homme qui se souvient est édité aux éditions L’Ire des Marges.

Compagnie Intérieur : Nuit,  84 rue Amédée Saint-Germain, 33800 Bordeaux.
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