En Thérapie: François Begaudeau réagit sévèrement et Jean-François Rabain commente

En Thérapie

En Thérapie: François Begaudeau réagit sévèrement et Jean-François Rabain psychiatre et psychanalyste, commente et analyse…

L’écrivain dans une interview* ne mâche pas ses mots quant à la gêne que lui a procuré En Thérapie, une adaptation des séries israélienne Betipul d’Hagai Levi et américaine En Analyse. Réalisée par Eric Tolédano et Olivier Nakache en 2019-2020 et jouée entre autres par Carole Bouquet, Mélanie Thierry, Frédéric Pierrot, Clémence Poésy, Elsa Lepoivre, sur le thème du traumatisme collectif provoqué par les attentats de novembre 2015 à Paris. Un psychanalyste reçoit cinq patients réfractaires à l’analyse, comme on dit “en résistance”… Le lundi: Ariane, la chirurgienne qui a opéré les blessés; le mardi: Adel Chibane, policier de la B.R.I.; le mercredi: Camille, une adolescente, sportive de haut niveau, victime d’un accident de vélo et le jeudi: Léonora et Damien, un couple en crise. Enfin le vendredi, il fait le point avec Esther, sa consœur et amie mais aussi sa “contrôleuse” en psychanalyse, veuve de son ancien mentor.

François Bégaudeau n’est pas tendre pour cette série qui a un succès remarquable. Pour lui: sociologie sauvage, médiocrité psychologique, matérialité sociale tout à fait subjective, guerre de front entre psychanalyse et boutiquiers ne connaissant que les standards, complexité bourrine (sic) puissance quatre, subtilité à un coup et à une bande, syndrome sommaire de culpabilité… Mais l’écrivain persiste et signe: série incroyablement simpliste où les auteurs auraient une volonté d’hyper-efficacité (le contraire de la psychanalyse) avec obligation de réaliser des séquences d’une minute pour toujours faire le plein, alors qu’il y a souvent du vide dans les cures. Pas de silences ni d’opacité chez les personnages… Pour l’écrivain, c’est la forme même qui est ici en cause: Thérapie, comme toutes les séries, favorise selon lui le comportementalisme et le libéralisme… Et il y aurait un marketing officiel de Tolédano et Nakache avec une prétendue bienveillance envers la psychanalyse, ce qui n’arrangerait rien. Thérapie serait la continuation des feuilletons des années 80 et prônerait la déstructuration du subversif dans la psychanalyse, ce qui est contradictoire avec cette discipline. Mais il y a aussi selon François Bégaudeau, une hyper-compression du temps et une intensification du jeu des acteurs. « A chaque milieu d’épisode, attention : le petit piano arrive, mettant de la profondeur dans le champ. »  Le réquisitoire continue; propension aux larmes chez les personnages, pas de sobriété mais une parole conservatrice -Eric Rohmer, dit-il, aimait, lui, la parole comme un fait vital- horreur de la répétition, piètre psychologie et volonté d’incarnation. Et pire, l’invraisemblable dans un cabinet de psy: le croisement de certains patients pour arriver à créer une situation. Il y aurait dans Thérapie une obsession à transformer la cure en enjeu narratif, avec relation obligatoire entre les personnages et claquement de portes comme au théâtre… Bref, une horreur du symbolique, un remplissage et une expression maximum, entre autres chez Philippe Dayan avec une phrase=une intention. François Bégaudeau voit dans Thérapie, « un condensé du pire du cinéma français » et « une restriction de la vie ». Pour lui,  la cause est entendue! Mais qu’en pense un éminent spécialiste qui a une longue pratique de la cure? (voir-ci dessous)

Philippe du Vignal 

Décryptage, analyse et commentaires par Jean-François Rabain, psychiatre et psychanalyste

BC569D0B-702A-4D29-8EED-108F3B968AD6François Bégaudeau, cela se voit, connait suffisamment la psychanalyse pour en saisir l’essentiel et en reconnaître toute la complexité. Il le rappelle: ce qui spécifie et fonde le dialogue analytique est l’importance de la parole mais aussi du silence, du non-dit, (l’en-deçà du langage et de la signification, le sémiotique autant que  le symbolique, la chair des mots, dirait Julia Kristeva). Thérapie met en scène un trop plein de paroles à flux tendu, chez le docteur Philippe Dayan en particulier. Il n’y a pas beaucoup d’écoute, dit François Bégaudeau, chez ce psychanalyste trop bavard. De même, est gênante l’agitation des patients jamais sur le divan mais toujours à bouger sans cesse, à aller aux toilettes, etc. Ou encore le fait d’agresser l’analyste en changeant de position sur le divan ou dans la pièce. Plutôt qu’une séance analytique consacrée à l’écoute des associations du patient et à leur interprétation éventuelle, nous avons parfois l’impression d’assister à un combat, à un pugilat. A ce titre, il s’agit bien d’une psychothérapie qui s’ancre dans l’actuel et le concret.

En ces temps où la psychanalyse a été beaucoup décriée, voire discréditée (Le Livre noir de la psychanalyse de Catherine Meyer (2005) et Le Crépuscule d’une idole, L’Affabulation freudienne (2010) de Michel Onfray, la série attire l’intérêt et la sympathie d’un large public. L’écrivain reconnait au personnage du docteur Philippe Dayan une grande empathie envers ses patients et aussi le fait d’apparaître dans toute son humanité. Sa fragilité émeut mais aussi inquiète… Mais dans certaines séances, constamment débordé par son patient, il lui autorise presque tout et n’importe quoi… Sans la distance et la neutralité nécessaires à la bonne conduite d’une thérapie.

Le docteur Dayan se réfère constamment à Jacques Lacan, endoctrine ses patients avec des références théoriques qu’il utilise comme bouclier pour se défendre et «tiercéïser» un cadre qu’il a de la peine à tenir. Il le cite souvent, en lui faisant dire parfois ce que Freud lui-même avait déjà écrit: « L’amour de transfert est un amour véritable», phrase célèbre d’Observations sur l’amour de transfert (1915). Cependant, pour François Bégaudeau, cette série télévisée est « anti-lacanienne » car les patients ont une parole narrative, une « hystérie narrative » qui met de côté, pour lui, le symbolique. Exemple : on fait venir la personne même du père d’Adel Chibane dans le cabinet de l’analyste, alors que ce père est d’abord une figure symbolique, une simple représentation dans le discours de son fils. Sa psychanalyse se poursuit dans le roman et la série. Bref, la scène analytique n’est pas celle de la parole mais d’acteurs qui s’agitent constamment sur la scène analytique, devenue ici un plateau de théâtre… et parfois de vaudeville.

François Bégaudeau rappelle au départ dans cette interview, les critiques dans L’anti-Oedipe de Gilles Deleuze et Félix Guattari qui mettaient l’accent sur le familialisme, la référence constante au Père et à la Mère, (reprises depuis par Michel Onfray qui nie la réalité même de l’existence du complexe d’Oedipe). Une critique aujourd’hui dépassée, tant elle ignore les bases essentielles du freudisme où le grand psychiatre met en avant l’importance de l’infantile dans la psyché adulte, comme celle de l’inconscient. Et dans cette série, l’écrivain trouve réducteur, l’accent mis sur la « culpabilité »  et « l’abandon », alors qu’en fait, il s’agit bien des ressorts essentiels de la psyché, tels qu’ils ont été mis en avant par la psychanalyse. On peut d’ailleurs y ajouter la notion «d’intrusion» psychique. Les patients atteints de  troubles de la personnalité limite (T.P.L) ou psychotiques, oscillent toujours entre la crainte d’abandon ou celle d’intrusion, disait André Green (1927-2012), psychiatre et psychanalyste français.      Pour François Bégaudeau, dans Thérapie, le psychanalyste aurait dû rester une figure opaque, quelqu’un dont on ne connait pas la vie. Et le présenter comme un papa à problèmes ou traversé par une crise de la cinquantaine, ne le montre pas dans son humanité, comme le disent les admirateurs de la série. Au contraire, cela le ridiculise et même le disqualifie comme analyste. L’écrivain montre enfin pourquoi la psychanalyse est difficile, voire impossible à évaluer. Comment peut-on mesurer les progrès ou la route désormais suivie par un patient? Certes, un suicide, comme celui d’Adel (Reda Kateb) qui, dans la série est «expliqué») est parfois à craindre ! Mais comment évaluer une psychanalyse? A la reprise de la créativité du patient? A sa réussite sociale ou personnelle? Tout cela parait bien difficile et on peut déjà imaginer les reproches que l’on adresserait à ceux qui proposeraient des critères. L’efficacité de la psychanalyse est à chercher du côté de la complexité, dit François Bégaudeau. Nous le suivons…

Jean-François Rabain

*https://soundcloud.app.goo.gl/vXuooDj4PrGytU7DA

La série Thérapie est diffusée depuis le 2 février sur Arte.


Archive pour 22 mars, 2021

En Thérapie: François Begaudeau réagit sévèrement et Jean-François Rabain commente

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En Thérapie: François Begaudeau réagit sévèrement et Jean-François Rabain psychiatre et psychanalyste, commente et analyse…

L’écrivain dans une interview* ne mâche pas ses mots quant à la gêne que lui a procuré En Thérapie, une adaptation des séries israélienne Betipul d’Hagai Levi et américaine En Analyse. Réalisée par Eric Tolédano et Olivier Nakache en 2019-2020 et jouée entre autres par Carole Bouquet, Mélanie Thierry, Frédéric Pierrot, Clémence Poésy, Elsa Lepoivre, sur le thème du traumatisme collectif provoqué par les attentats de novembre 2015 à Paris. Un psychanalyste reçoit cinq patients réfractaires à l’analyse, comme on dit “en résistance”… Le lundi: Ariane, la chirurgienne qui a opéré les blessés; le mardi: Adel Chibane, policier de la B.R.I.; le mercredi: Camille, une adolescente, sportive de haut niveau, victime d’un accident de vélo et le jeudi: Léonora et Damien, un couple en crise. Enfin le vendredi, il fait le point avec Esther, sa consœur et amie mais aussi sa “contrôleuse” en psychanalyse, veuve de son ancien mentor.

François Bégaudeau n’est pas tendre pour cette série qui a un succès remarquable. Pour lui: sociologie sauvage, médiocrité psychologique, matérialité sociale tout à fait subjective, guerre de front entre psychanalyse et boutiquiers ne connaissant que les standards, complexité bourrine (sic) puissance quatre, subtilité à un coup et à une bande, syndrome sommaire de culpabilité… Mais l’écrivain persiste et signe: série incroyablement simpliste où les auteurs auraient une volonté d’hyper-efficacité (le contraire de la psychanalyse) avec obligation de réaliser des séquences d’une minute pour toujours faire le plein, alors qu’il y a souvent du vide dans les cures. Pas de silences ni d’opacité chez les personnages… Pour l’écrivain, c’est la forme même qui est ici en cause: Thérapie, comme toutes les séries, favorise selon lui le comportementalisme et le libéralisme… Et il y aurait un marketing officiel de Tolédano et Nakache avec une prétendue bienveillance envers la psychanalyse, ce qui n’arrangerait rien. Thérapie serait la continuation des feuilletons des années 80 et prônerait la déstructuration du subversif dans la psychanalyse, ce qui est contradictoire avec cette discipline. Mais il y a aussi selon François Bégaudeau, une hyper-compression du temps et une intensification du jeu des acteurs. « A chaque milieu d’épisode, attention : le petit piano arrive, mettant de la profondeur dans le champ. »  Le réquisitoire continue; propension aux larmes chez les personnages, pas de sobriété mais une parole conservatrice -Eric Rohmer, dit-il, aimait, lui, la parole comme un fait vital- horreur de la répétition, piètre psychologie et volonté d’incarnation. Et pire, l’invraisemblable dans un cabinet de psy: le croisement de certains patients pour arriver à créer une situation. Il y aurait dans Thérapie une obsession à transformer la cure en enjeu narratif, avec relation obligatoire entre les personnages et claquement de portes comme au théâtre… Bref, une horreur du symbolique, un remplissage et une expression maximum, entre autres chez Philippe Dayan avec une phrase=une intention. François Bégaudeau voit dans Thérapie, « un condensé du pire du cinéma français » et « une restriction de la vie ». Pour lui,  la cause est entendue! Mais qu’en pense un éminent spécialiste qui a une longue pratique de la cure? (voir-ci dessous)

Philippe du Vignal 

Décryptage, analyse et commentaires par Jean-François Rabain, psychiatre et psychanalyste

BC569D0B-702A-4D29-8EED-108F3B968AD6François Bégaudeau, cela se voit, connait suffisamment la psychanalyse pour en saisir l’essentiel et en reconnaître toute la complexité. Il le rappelle: ce qui spécifie et fonde le dialogue analytique est l’importance de la parole mais aussi du silence, du non-dit, (l’en-deçà du langage et de la signification, le sémiotique autant que  le symbolique, la chair des mots, dirait Julia Kristeva). Thérapie met en scène un trop plein de paroles à flux tendu, chez le docteur Philippe Dayan en particulier. Il n’y a pas beaucoup d’écoute, dit François Bégaudeau, chez ce psychanalyste trop bavard. De même, est gênante l’agitation des patients jamais sur le divan mais toujours à bouger sans cesse, à aller aux toilettes, etc. Ou encore le fait d’agresser l’analyste en changeant de position sur le divan ou dans la pièce. Plutôt qu’une séance analytique consacrée à l’écoute des associations du patient et à leur interprétation éventuelle, nous avons parfois l’impression d’assister à un combat, à un pugilat. A ce titre, il s’agit bien d’une psychothérapie qui s’ancre dans l’actuel et le concret.

En ces temps où la psychanalyse a été beaucoup décriée, voire discréditée (Le Livre noir de la psychanalyse de Catherine Meyer (2005) et Le Crépuscule d’une idole, L’Affabulation freudienne (2010) de Michel Onfray, la série attire l’intérêt et la sympathie d’un large public. L’écrivain reconnait au personnage du docteur Philippe Dayan une grande empathie envers ses patients et aussi le fait d’apparaître dans toute son humanité. Sa fragilité émeut mais aussi inquiète… Mais dans certaines séances, constamment débordé par son patient, il lui autorise presque tout et n’importe quoi… Sans la distance et la neutralité nécessaires à la bonne conduite d’une thérapie.

Le docteur Dayan se réfère constamment à Jacques Lacan, endoctrine ses patients avec des références théoriques qu’il utilise comme bouclier pour se défendre et «tiercéïser» un cadre qu’il a de la peine à tenir. Il le cite souvent, en lui faisant dire parfois ce que Freud lui-même avait déjà écrit: « L’amour de transfert est un amour véritable», phrase célèbre d’Observations sur l’amour de transfert (1915). Cependant, pour François Bégaudeau, cette série télévisée est « anti-lacanienne » car les patients ont une parole narrative, une « hystérie narrative » qui met de côté, pour lui, le symbolique. Exemple : on fait venir la personne même du père d’Adel Chibane dans le cabinet de l’analyste, alors que ce père est d’abord une figure symbolique, une simple représentation dans le discours de son fils. Sa psychanalyse se poursuit dans le roman et la série. Bref, la scène analytique n’est pas celle de la parole mais d’acteurs qui s’agitent constamment sur la scène analytique, devenue ici un plateau de théâtre… et parfois de vaudeville.

François Bégaudeau rappelle au départ dans cette interview, les critiques dans L’anti-Oedipe de Gilles Deleuze et Félix Guattari qui mettaient l’accent sur le familialisme, la référence constante au Père et à la Mère, (reprises depuis par Michel Onfray qui nie la réalité même de l’existence du complexe d’Oedipe). Une critique aujourd’hui dépassée, tant elle ignore les bases essentielles du freudisme où le grand psychiatre met en avant l’importance de l’infantile dans la psyché adulte, comme celle de l’inconscient. Et dans cette série, l’écrivain trouve réducteur, l’accent mis sur la « culpabilité »  et « l’abandon », alors qu’en fait, il s’agit bien des ressorts essentiels de la psyché, tels qu’ils ont été mis en avant par la psychanalyse. On peut d’ailleurs y ajouter la notion «d’intrusion» psychique. Les patients atteints de  troubles de la personnalité limite (T.P.L) ou psychotiques, oscillent toujours entre la crainte d’abandon ou celle d’intrusion, disait André Green (1927-2012), psychiatre et psychanalyste français.      Pour François Bégaudeau, dans Thérapie, le psychanalyste aurait dû rester une figure opaque, quelqu’un dont on ne connait pas la vie. Et le présenter comme un papa à problèmes ou traversé par une crise de la cinquantaine, ne le montre pas dans son humanité, comme le disent les admirateurs de la série. Au contraire, cela le ridiculise et même le disqualifie comme analyste. L’écrivain montre enfin pourquoi la psychanalyse est difficile, voire impossible à évaluer. Comment peut-on mesurer les progrès ou la route désormais suivie par un patient? Certes, un suicide, comme celui d’Adel (Reda Kateb) qui, dans la série est «expliqué») est parfois à craindre ! Mais comment évaluer une psychanalyse? A la reprise de la créativité du patient? A sa réussite sociale ou personnelle? Tout cela parait bien difficile et on peut déjà imaginer les reproches que l’on adresserait à ceux qui proposeraient des critères. L’efficacité de la psychanalyse est à chercher du côté de la complexité, dit François Bégaudeau. Nous le suivons…

Jean-François Rabain

*https://soundcloud.app.goo.gl/vXuooDj4PrGytU7DA

La série Thérapie est diffusée depuis le 2 février sur Arte.

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