Transe maître(s), texte et mise en scène d’Elemawusi Agbedjidji

Transe maître(s), texte et mise en scène d’Elemawusi Agbedjidji

 En ce «réduit de pays où une idée de liberté s’est brisée, où les habitants en sont encore à en chercher les éclats», quelque part dans une Afrique pas complètement décolonisée. En 2017, on pouvait lire à Lomé, capitale du Togo: « Ici, il est interdit de parler vernaculaire. » La France reste cette lointaine toile d’araignée avec Paris, au centre.  Et surtout l’école, universelle et uniforme. La France, c’est la langue et  donc l’hygiène.

Parler sa langue natale était sale, dangereux, «sauvage»: «Il est défendu de parler breton et de cracher à terre», selon une affiche d’une authenticité discutée mais qui renvoie à une pratique réelle des maîtres aussi républicains que rigides. Il fallait donc réprimer, édicter la règle et la faire appliquer en tapant sur les doigts des rebelles et en leur lavant la bouche au savon. Mais ça, c’était «avant». Et le 8 avril 2021 donc avant-hier, le Parlement a promulgué une loi soutenant l’enseignement des langues régionales et minoritaires, un trésor national qui risquait de disparaître. On espère que cette loi marquera la fin des hontes et des humiliations scolaires…

 

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Elemawusi Agbedjidji raconte une école où règne encore « le fils du maître », le « signal » : un collier fait d’objets répugnants, pilori portatif avec lequel le fautif ou la fautive devra vivre, jusqu’à le transmettre, comme on passe le mistigri, au prochain coupable de péché contre la langue officielle. Conséquence aggravante : l’objet peut être chargé d’un mauvais sort qui ajoutera la malédiction familiale à la honte scolaire et personnelle. Une pratique punitive et humiliante aussi universelle que l’école et que la domination d’un pays et de sa langue sur un autre. Donc, ce jour-là, le jour du drame et du commencement du monde, le petit Dzitri ne portera pas le « signal » : il l’a jeté dans le caniveau, rompant le tabou et déclenchant tout ce qui s’ensuivra.

 Le spectacle commence dans la nuit, celle du chaos initial ; une obscure divinité -forcément obscure- s’y ennuie et décide pour s’occuper, de créer le monde. Les Sept doigts de la main, divinités subalternes, apparaissent comme de vagues lueurs et se voient attribuer les ministères: Bismarck au Partage des terres, Jules Ferry à l’Enseignement national et Lilith à l’Environnement, « puisqu’elle est la seule femme et qu’il n’y a rien à foutre à ce poste ». Ensuite, sur le chant profond d’Athaya Mokonzi, apparaît l’école.

Camille Kunz a conçu une scénographie ludique et fluide qui permet tous les passages : le tableau noir devient boutique du village ou se fait oublier, une porte s’ouvre sur ce qui pourrait être un monde des morts en miniature, pâle et cendreux et se referme comme un cercueil. Cette porte encadre ainsi la lettre-récit d’un tirailleur sénégalais évoquant avec pudeur, sans insister, l’enrôlement des colonisés africains et le massacre de Thiaroys (le 2 décembre 1944, la réclamation légitime pour les démobilisés de toucher leur solde fut requalifiée par la hiérarchie militaire en rébellion, puis noyée dans le sang). Puis le décor passe à autre chose, emmené par un comédien vers un nouveau registre. 

Comptines, récits et légendes, scènes de la vie quotidienne : la pièce se joue avec malice des détours de la langue française, attrapée par son côté populaire et poétique, à commencer bien sûr par les refrains de l’école. Les plus âgés d’entre nous se souviennent de la chanson des tables de multiplication. Et Elemawusi Agbedjidji lui chantonne la grammaire et la grand-mère : Mon Tonson, Notre leurre, Ma Tassa, Votre leurre, Mes Téssé Et nos voleurs Sont les seuls adjectifs possessifs. Difficile de rendre compte de toute la richesse de la pièce avec ses apparitions insolites et sa narration bigarrée. Mais c’est une vraie réussite. Acteurs et actrices -coup de chapeau particulier à Astrid Bayiha (le petit Dzidri)- toniques et engagés, font rire souvent non grâce à un effet, mais  par la justesse de leur jeu et savent aussi créer des moments d’émotion : que demande le peuple ?

Il n’est pas si fréquent qu’un auteur mettant en scène son propre texte réussisse à lui faire donner tout ce qu’il a. Comme ici ou enfin, presque. Par superstition, on dira que la pièce « en a encore sous le pied » et pour une bonne raison : elle a fait un chemin, de lecture en lecture, de jury en jury, en prenant son temps, pour arriver à maturité. Le dialogue entre le dramaturge et le metteur en scène, le regard inattendu que celui-ci peut jeter sur la pièce, Elemawusi Agbedjidji l’a trouvé dans cette confrontation, de lectures à Théâtre Ouvert, au festival d’Avignon in, à l’E.N.S.A.T.T. à Lyon…) en résidences à Lomé, au festival Passages de Metz, à la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, au théâtre Jacques Cœur de Lattes…). Un parcours exemplaire pour cette pièce avec les institutions dont la vocation est de mettre en lumière -on a presque envie de dire « mettre au monde » – les écritures dramatiques d’aujourd’hui. Belle inauguration à venir pour Théâtre Ouvert, Centre National des écritures contemporaines, dans sa nouvelle salle de l’avenue Gambetta (Paris XXe), remise à neuf sans rien larguer de son histoire : un théâtre populaire qui a pris goût à la francophonie dont les habitants du quartier, y compris le jeune public, attendent avec impatience la réouverture.

 Christine Friedel

A confirmer : les 14 et 15 mai au Théâtre des Deux Rives-Centre Dramatique National de Normandie-Rouen et à Théâtre Ouvert, en juin.

 Trans-maître(s), paru aux Éditions Théâtrales, a été lauréat des Journées de Lyon des auteurs de théâtre 2018, de l’aide à la création Arcena 2018 et du Prix Text’Avril 2019, finaliste du Grand Prix de littérature dramatique 2019. Il a été sélectionné la même année par le comité de lecture Troisième Bureau de Grenoble et par celui du Tarmac à Paris.

 

 

 

 

 

 

 

 


Archive pour 10 avril, 2021

Abysses, texte de Davide Enia, traduction d’Olivier Favier, mise en scène d’Alexandra Tobelaim

Abysses, texte de Davide Enia, traduction d’Olivier Favier, mise en scène d’Alexandra Tobelaim

 Essentiel ou non essentiel, le théâtre ? À l’écoute d’Abysses, nous ne nous posons plus la question. Ce qui est dit ici, nous en avons vu des images au Journal Télévisé mais de plus en plus rarement ces temps-ci où la crise sanitaire cache tout. Ces bateaux gonflables orange bondés, ces gilets de sauvetage échoués sur une plage comme le corps du petit Aylan retrouvé noyé sur une plage, icône de nos émotions et de nos capacités d’oubli : cette réalité, ce grand cimetière qu’est devenue la Méditerranée, nous ne pouvons pas l’abandonner à une “actualité“ fugace mais toujours là, chaque jour et nous lui devons une parole.

Davide Enia (quarante-sept ans) acteur, metteur en scène et dramaturge italien, considéré comme un représentant de la deuxième génération des auteurs du théâtre-récit, raconte ce qu’il a vu à Lampedusa et comment il a eu la force de revenir encore, et encore, assister à un débarquement. Assister vraiment, aider, ne serait-ce que par son témoignage. Il écoute les travailleurs de la mer qui, chaque jour, sauvent des vies ou n’y parviennent pas. C’est La Loi de la mer, le roman dont il  a tiré Abysses : se porter au secours de toute vie en péril. Parfois, il faut trier, aller à l’efficacité donc vers celui qui a le plus de chances de survivre.

 

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Le sauveteur professionnel qui ne s’encombre pas d’idéologie, nous décrira dans tous les détails l’entraînement intensif dont il a besoin pour accomplir sa tâche. Le pêcheur nous racontera l’amertume de remonter une bonne pêche… mais alourdie d’un corps qui fera du bateau une «scène de crime» et le mettra pour au moins trois semaines en quarantaine. Comment vivre, alors ?  Davide Enia évoque un fossoyeur qui travaille en silence  et taille des petites croix de bois pour chacun des corps qu’il a soigneusement enterrés, faute de pouvoir leur donner un nom. Il paraît que l’administration a remis tout cela en ordre, avec codes et statistiques mais le respect dû aux morts y aura perdu. De plus en plus souvent, le narrateur viendra accompagné de son père et leur silence partagé leur permettra de se parler…

Qu’on ne cherche pas ici le spectaculaire… Dans une obscurité travaillée par les subtils jeux de lumière d’Alexandre Martre, Solal Bouloudrine porte seul le récit que soutient Claire Vallier (guitare et voix). Accompagnement, écho, contrepoint, ses interventions restent discrètes mais générèrent une basse continue inlassable qui touche juste. Lui, l’acteur, incarne le narrateur et s’adresse au public. D’un bref détour sur le plateau, d’une bascule de lumières, il fait une place au pêcheur, au sauveteur, avant de revenir face public et de reprendre le récit. Aussi simple que cela.

Mais c’est essentiel : ces paroles ont besoin de passer par un corps, un souffle, un temps, une fatigue. Cela va bien au-delà de l’information et de la lecture. Alexandra Tobelaim a mis en scène le récit de Davide Enia avec une probité parfaite. Ni effets ni pathos, l’émotion vient des faits racontés avec une égale pudeur chez l’écrivain, la metteuse en scène, le comédien et la musicienne. Maintenant, il faut que ce travail théâtral se trouve face à un vrai public et pas seulement devant un petit groupe de professionnels. Il est maintenant construit dans toute sa rigueur et, nous l’espérons, cela lui permettra enfin dans un futur proche, de respirer.

Christine Friedel

Représentation pour les professionnels vue aux Plateaux Sauvages (Paris XXème) le 30 mars.

Conformément à la volonté de transmission artistique des Plateaux Sauvages, Alexandra Tobelaim a donné en octobre dernier un stage de jeu intitulé Circulez ! ou Et si l’on s’empêchait de tourner en rond ? Photos de la restitution : lesplateauxsauvages.fr
À ne pas manquer dès que les théâtre rouvriront, les trois spectacles d’Alexandra Tobelaim qui dirige depuis l’an passé le NEST, Centre Dramatique National de Thionville-Grand Est. En tournée : Face à la Mère de Jean-René Lemoine (voir Le Théâtre du blog).

 

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