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Etudes théâtrales n°68 : Filmer la scène

Comme le précisent dans une brillante introduction, Dick Tomasovic et André Deridder du Centre d’études théâtrales à l’Université  catholique de Louvain (Belgique) qui ont réuni ces textes, dès les origines du cinéma, grande a été la tentation de placer une caméra face à une performance scénique, qu’elle soit jouée ou dansée… Mais les films où on voyait la jeune Loïe Fuller ont disparu et la grande danseuse et chorégraphe se méfiait, dit-on,  de la captation de ses fameux numéros de voiles. Mais reste,  un film de William Dickson. Trente secondes où on peut voir une danse serpentine  d’une imitatrice de Loïe Fuller: Annabel Whitford.

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Louise Van Brabant, doctorante au département médias, culture et communication de l’Université de Liège, étudie le film de silhouettes comme il y cent ans déjà: Les Aventures du Prince Ahmed (1926) par Lotte Reiniger.  Notamment le  cadrage qui  associe le magique très ancien théâtre d’ombres et l’espace du film.

C’était déjà le début de la relation compliquée entre les arts de la scène et le cinéma. Quand on filmait un spectacle pour répondre  au besoin de voir un choix varié de spectacles: théâtre, cirque, mime variétés,  notamment des pièces de Shakespeare, souvent inaccessibles à ceux qui n’habitaient pas  la capitale ou les grandes villes. Mais là encore méfiance chez les metteurs en scène comme Roger Planchon (1931-2009) qui y voient une trahison évidente de leur travail. Second tournant, disent  Dick Tomasovic et André Deridder, l’émergence de la télévision, très gourmande de divertissements  à présenter. La B.B.C. on le sait peu, réalisa ainsi avant la seconde Guerre mondiale quelques trois cent spectacles filmés en direct. Puis ce n’est pas si ancien, l’émission très populaire en France Au Théâtre ce soir (1966). Même en noir et blanc et sur les petits écrans de l’époque, elle offrait à un public souvent pauvre et très éloigné de la Capitale, l’illusion d’appartenir à une certaine élite parisienne qui, elle, avait la possibilité et les moyens d’aller au théâtre. Et il y eut ensuite de remarquables réussites comme le Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand réalisé par Jean-Paul Rappeneau avec Gérard Depardieu mais il s’agit bien d’adaptation pour le cinéma et non d’une captation de la pièce. Electre de Sophocle dans la mise en scène-culte d’Antoine Vitez réalisé par Hugo Santiago  sur le plateau même de Chaillot où le spectacle fut créée et dans les mêmes fabuleux décors et costumes de Yannis Kokkhos et la belle musique de Georges Aperghis, est décevante. Malgré une distribution exceptionnelle et de belles images, le son est d’une telle médiocrité que le rendez-vous entre une si grande tragédie mise en scène avec une extrême intelligence par Antoine Vitez ne fonctionne pas bien. Captation non; reconstruction, oui, mais y aurait-il eu ici comme une impossibilité, quand on passe du hic et nunc,  à une conversion?

Ce numéro d’Etudes Théâtrales propose aussi: “de nouvelles pistes d’étude au sujet de ce geste complexe qu’est le filmage de la scène, sans cesse redéfini par la technologie, les attentes du public et les conceptions des artistes”. Mais l’enregistrement d’un spectacle en plein air avec les aléas climatiques et ceux d’une nombreuse distribution n’a rien ou si peu à voir avec celui d’une pièce d’Harold Pinter jouée par quelques personnages dans un petit théâtre, où les conditions sont plus proches de celles d’un studio de cinéma. Bref, l’émotion comme le rire peuvent-ils être encore au rendez-vous quand on passe de la scène à l’écran, et qu’il faut sans cesse tout revoir des paramètres surtout spatiaux mais aussi temporels:  au cinéma comme au théâtre, les invisibles conventions restent encore bien là…

Au sommaire de ce riche numéro, un article très documenté de Jérémy Houillère sur les marges de l’espace scénique dans les films comiques d’avant 1915.  Où déjà remarque l’auteur, bon nombre d’articles mettent en parallèle théâtre et cinéma qui à ses débuts va considérer  le répertoire théâtral comme  une inépuisable mine d’or… Avec de fréquentes interactions entre les deux: ainsi L’Assassinat du duc de Guise d’Henri Lavedan sera interprété par des sociétaires de la Comédie-Française  comme Charles le Bargy… L’auteur note que le spectateur d’une salle occupe aussi une place prépondérante dans les films comiques de l’époque. Ce qui semble correspondre à une attente du public qui sans doute commence à se passionner pour le cinéma… aux dépens du théâtre!

Nous ne pouvons tout citer mais il faut absolument lire  Dispositif et description: Torse de Charles Atlas par Xavier Baert où l’auteur analyse  comment l’histoire de la danse ne serait pas la même puisque le nombre de représentations est des plus limités,  alors que tous les spectacles de danse sont aujourd’hui filmés et souvent diffusés en DVD ou sur Internet. Et bien entendu, cela touche aussi à l’opéra dont en général les captations sur un écran de bonnes dimensions sont plus intéressantes, que celles de théâtre. Le célébrissime Einstein on then beach de Philip Glass et Robert Wilson que nous avions vue à sa création en 76 au festival d’Avignon avec ses intermèdes dansés par Lucinda Childs et chorégraphiés par Andy de Groat, avait pu être filmée par Jack Moore. Elle reste plus de quarante après d’une beauté foudroyante mais c’est sans doute exceptionnel dans l’histoire du spectacle contemporain…

Aurélie Mouton-Rezzouk parle des Teasers, trailers et autres bandes annonces, réalisés par captation que les compagnies plus que les lieux culturels utilisent comme matériau privilégié pour  faire connaître leur spectacle aux décideurs et programmateurs. Reste à en maîtriser les outils et les enjeux de communication. Il s’agit bien de montrer à la fois un degré de compétence technique et artistique parmi, comme le dit justement l’auteure de cet article, une offre proliférante. En fait, que nous montre-t-on? Une démonstration  ou tout simplement un extrait, un échantillon, comme celui d’un tissu. Bref, du promotionnel qui n’ose pas dire son nom ou une information? L’extrait peut être bien choisi et interprété mais le reste beaucoup moins! Ou au contraire, faute de moyens, cet événement théâtral, pas très bien filmé et/ou mal construit, ne donnera du spectacle qu’une image peu encourageante, alors qu’il mérite beaucoup mieux. C’est tout l’ambiguïté de ces bandes-annonces (en français: teaser!) offertes chaque jour, notamment aux critiques. Il y a donc intérêt à rester vigilant…

Il y a aussi un remarquable entretien avec Julien Bechara et Carine Bratzlavsky, par Sylvia Botella sur la télévision et les arts de la scène en Belgique et en Europe. Et l’autrice pose la question essentielle de la différence ente captation, recréation, traduction, transposition avec tout ce que cela présuppose à la fois comme enjeux socio-historiques, artistique mais aussi  en termes de production financière. Un spectacle diffusé à la télévision aiguise-t-il la curiosité du téléspectateur comme le pense Carine Bratzlavsky? On peut en douter… Le plus souvent un deux minutes avec d’excellentes images et quelques paroles du metteur en scène et des interprètes principaux, est plus efficace. La frustration, un vieux truc de communication…

Ce numéro d’Etudes Théâtrales, complété par une riche et  bonne bibliographie et même s’il est un peu austère et avec un interlignage assez serré et sans aucune illustration (mais après tout, pourquoi pas, même si on n’y parle qu’images), mérite amplement d’être lu.

 Etudes Théâtrales. 20 €.

Ferme de Bocry, Place de l’Hocaille, 4 b-1348 Louvain-la-Neuve (Belgique). T. : +32.10.47.22.72) veronique.lemaire@uclouvain.be

 

L’Epouse d’Amman, roman traduit de l’arabe par Davide Knecht, de Fadi Zaghmout

© AVT Fadi Zaghmout

© AVT Fadi Zaghmout

Cet écrivain jordanien, spécialiste de la question des genres et diplômé de l’Université du Sussex, habite à Dubaï. Cela se passe à Amman, capitale de son pays et c’est à la fois un récit celui de l’histoire intime de quatre jeunes femmes: Hayat, Ran Salma, Leila et d’un jeune homme, Ali et une réflexion sur la condition  féminine et celle des homosexuels dans le monde arabe. Fadi Zaghmout sait dire avec un certain humour mais aussi avec une certaine mélancolie, les épreuves auxquelles sont soumis les jeunes de son pays, même dans les milieux évolués. Où les diktats d’une société traditionnelle et la peur des réactions de l’autre régissent les relations sexuelles et amoureuses. Mariage obligatoire pour les jeunes femmes même aux dépens des études, soumission discrète ou non mais impérative à l’autorité paternelle, virginité obligatoire. Et chez les hommes, culte tout aussi obligatoire de la virilité, même hypocrite chez les homosexuels qui doivent mieux se marier à une femme et cacher soigneusement leur orientation.

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Bref, l’ordre social plombe l’intimité des familles… Et si on ne veut pas être déclassé, mieux vaut s’y conformer. Avec à la clé, révoltes, souffrances intimes et mal-être chez les femmes dont le désir est nié, celui des hommes passant toujours avant… comme le dit l’une d’elles.

“Le compte à rebours commence après la remise des diplômes, parfois même avant. Et toutes les femmes se lancent dans une course contre la montre vers cette ligne d’arrivée qu’est le mariage, chacune selon ses capacités. C’est un parcours darwinien qui sélectionne celles qui auront la chance de se caser. Le marathon peut durer des années. La voie se fait plus étroite à chaque seconde jusqu’à l’âge de trente ans, limite après laquelle les retardataires sont cataloguées comme des faillites sociales. Une engeance de deuxième catégorie confinée aux marges de la société cataloguées comme des faillites sociales. Une engeance de deuxième catégorie confinée aux marges de la société.” En huit chapitres-récits monologués, avec, à chaque fois, trois ou quatre personnages très attachants, Fadi Zaghmout nous emmène dans un autre monde avec ce  livre publié en arabe il y a neuf ans et qui vient d’être traduit en français. Et cet auteur a une parole aussi juste et claire sur la volonté de liberté de ses concitoyennes. Un roman remarquablement écrit, parfois teinté d’humour et aux dialogues ciselés dont les écrivains français pourraient être jaloux. Et cela serait étonnant qu’un jour, une metteuse en scène ne s’en empare pas…

 L’Asiathèque. 16,50 €

Philippe du Vignal

 


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