Italienne, scène et orchestre de Jean-François Sivadier

Italienne, scène et orchestre de Jean-François Sivadier

 

Effets collatéraux positifs du confinement: Italienne, scène et orchestre, repris à la MC 93 à Bobigny (Seine-Saint-Denis) a pu bénéficier, plus qu’une simple captation, d’un vrai tournage. Et le film a été, et est encore diffusé sur France 5. À l’origine, un spectacle-culte: Italienne avec orchestre (1996) fondé sur une idée géniale: faire vivre au  public une répétition de La Traviata du point de vue du chœur, sur la scène puis à la place de l’orchestre dans la fosse. Bien mieux qu’un simple gag participatif, une vraie pédagogie savoureuse.

Avec ce dispositif, tout est à l’envers et à la fois, tout est vrai. Ainsi, le spectacle n’a pas de longueurs et nous allons comprendre qu’il s’agit de la durée nécessaire au travail de répétition et que les temps morts sont la vie cachée de la création artistique. Refrain de l’assistante à la mise en scène, chargée de plannings désespérants: «On a le temps » ou; « On n’a pas le temps». Effectivement, le temps fait quelque chose à l’affaire: c’est la matérialisation des conflits inhérents à la création d’un opéra entre chef et metteur en scène. Puis entre chacun d’eux et la diva mais aussi entre les différents corps de métiers: la moitié du chœur est à l’essayage des costumes! Mais aussi entre le huis-clos de la salle et l’extérieur avec un appel téléphonique interminable à la Diva…

Peu à peu ces conflits se résolvent, la Diva murmure à l’oreille des musiciens : c’est de la triche mais cela met de l’huile parfumée dans les rouages, le chef et le metteur en scène se parlent en confidence, et au bout du compte, mais nous ne le verrons pas, La Traviata pourra se jouer. Cette répétition sans cesse interrompue aura été terriblement drôle, sans sarcasme et sans ironie. Humour pur, c’est du vécu: Jean-François Sivadier (le Chef d’orchetre) a mis en scène plusieurs opéras dont La Traviata

Il a sans doute été persécuté par des chefs obsédés par la partition et qui n’entendent rien à la dramaturgie. Jean-François Sivadier a du en terrifier quelques-uns avec des propositions de mise en scène audacieuses -sans aller jusqu’à « mettre des animaux en plastique sur la scène »- et pas si gratuites qu’elles n’en avaient l’air. Mais sans doute aussi s’empêtrer dans la diplomatie avec une diva… C’est du vécu et du pensé…

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Nous voyons ici passer des personnages qui prennent corps à mesure du spectacle. Un ténor idiot, qui met les pieds dans le plat et qui est à côté de la plaque, a droit comme les autres, à son beau moment -intelligent et sensible- de réflexion sur son travail.
Mais la «chanteuse qui en fait trop», emportée par son désir de jouer la servante à égalité avec l’héroïne et qui rêve de faire la révolution à l’opéra, pose de vraies questions sociales et esthétiques sur le rapport public/musique.

On rit beaucoup à voir cette galère qu’est le montage d’un opéra. Mais en sympathie avec chacun qui défend passionnément sa partie: le metteur en scène avec son exigence du sens et de la pureté du jeu, la diva qui joue sa mort gracieuse sur un non moins gracieux canapé, le Chef dirigeant la musique qu’il entend dans sa tête et qu’il voudrait obtenir de l’orchestre. Tous fous: leurs folies convergent et se rassemblent. Tous beaux: on sent la jubilation de Jean-François Sivadier à se trouver enfin (presque) à la place du chef et à vivre de tout son corps, la musique qu’il attend, dans un gestuelle à peine exagérée mais habitée et jouissive. Avec une façon de ramasser son corps pour le lancer, de pétrir le son de sa main, bref, une battue de Chef !

Et Nicolas Bouchaud donne aux réflexions dramaturgiques passionnées du metteur en scène une gravité qui va jusqu’à l’émotion : et s’il disait vrai ? Et si la musique l’avait conduit à la profondeur du texte? La Traviata dépasse le divertissement sentimental, la bonne soirée et même le «grand moment lyrique» pour ouvrir une pensée, une recherche sur l’Histoire, la sensibilité de Giuseppe Verdi, la lutte des classes et la grande «classe » d’une déclassée… Passe alors une émotion propre aux belles rencontres avec l’art et un sentiment d’ouverture d’un nouvel espace mental.

Le public filmé dans le rôle du chœur, confronté sur le plateau au vide de la salle de la MC 93 où ne brille que la table du metteur en scène, puis séquestré dans la fosse d’orchestre? Il devient ici le relais de nos surprises et de nos rires à nous, destinataires de l’objet final. Il assiste avec nous mais peut-être une nano seconde avant, à cette somme de travail, d’accidents et de trouvailles qui fait la création.

Et l’autre public, en bout de ligne devant son écran? Il aime sans doute la multiplication des points de vue d’un film qui regarde un spectacle de théâtre qui, lui-même, multiplie les points de vue… Un seul bémol, peut-être significatif: l’image se perd quand la caméra filme les vidéos du spectacle. La mise en abyme a ses limites…Un spectacle à regarder ad libitum, avec une belle bande d’acteurs: Nicolas Bouchaud, Marie Cariès, Charlotte Clamens, Vincent Guédon, Jean-François Sivadier, Nadia Vonderheyden, Jean-Jacques Baudouin, Jean-Louis Imbert et Karim Hamache, dans une paradoxale «mise en boîte» d’un spectacle vivant…

Christine Friedel

A voir sur France TV 5, jusqu’au 2 février 2022.

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