Festival d’Avignon: Une Femme en pièces de Kata Wéber, mise en scène de Kornél Mundruczó (en polonais, surtitré en français et en anglais)

Festival d’Avignon

 

Une Femme en pièces de Kata Wéber,traduction du hongrois Jolanta Jarmołowicz, mise en scène de Kornél Mundruczó  (en polonais, surtitré en français et en anglais)

 

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Nudité et vidéo sont parfois, mais pas toujours à bon escient, les mamelles nourricières du théâtre contemporain… Mais ici la vidéo est remarquablement utilisée. « Ma langue maternelle, c’est le cinéma, dit le metteur en scène.» A l’origine, une pièce de Kata Wéber, scénariste, dramaturge et ancienne actrice hongroise qui travaille souvent avec son mari, le metteur en scène de théâtre et réalisateur de cinéma Kornél Mundruczó qui l’a créée au TR/ATM Studio de Varsovie en 2018 et en a fait un film primé dans plusieurs festivals et visible maintenant sur Netflix. Ce théâtre hyper-réaliste est servi par une troupe polonaise exceptionnelle d’engagement et très crédible. Durant les vingt-cinq premières minutes, une scène vidéo d’un accouchement avec un bébé mort-né, marque le spectateur. Filmée en direct et au plus près du corps, derrière de grands châssis qui seront ensuite démontés.

Un moment qui donne le ton de cette pièce de deux heures trente. Le drame intime de Maja va faire évoluer le comportement et le psychisme des personnages. Avec des thèmes comme : conflits entre mère et filles, entre sœurs, mari et femme portés sur la drogue ou l’alcool, problèmes de succession potentielle et traumatisme de Maja : «J’ai accouché d’un enfant qui est mort, dit-elle, ce n’est pas une honte. »

Une question s’insinue dans l’esprit de cette famille désunie, quant à la cause de ce décès. Elle met en doute la compétence de la sage-femme et veut lui intenter un procès. Le metteur en scène ose parler d’un tabou : la mort d’un bébé dans la Pologne catholique : «Ce sont des sujets restant invisibles dans nos sociétés, particulièrement en Europe de l’Est. Quelque 26 % des femmes font l’expérience de la perte d’un enfant entre sa naissance et quatre ans. » Une Femme en pièces, remarquablement interprétée, bénéficie d’une excellente scénographie de Monika Pormale qui a aussi signé les costumes et où chaque détail compte.Mais cet hyper-réalisme empêche la naissance d’une certaine émotion, sauf dans le tableau final où la mère de Maja, à nouveau seule, se confronte à un monde peuplé des fantômes de son passé…

 Jean Couturier


Spectacle vu le 18 juillet, au gymnase du lycée Aubanel, rue Palapharnerie, Avignon.

Du 2 au 4 septembre, festival d’Athènes et Epidaure (Grèce) ; du 17 au 19 septembre, festival Roma Europa (Italie) ; le 27 septembre, festival international Sirenos, Vilnius (Lituanie)

Et les 13 et 14 novembre, Thalia Theater, Hambourg (Allemagne).

https://trwarszawa.pl/

 


Archive pour juillet, 2021

Le festival Trente Trente à Bordeaux, dix-huitièmes rencontres de la forme courte

Le festival Trente Trente à Bordeaux,  dix-huitièmes rencontres de la forme courte

Une manifestation unique en France dans son genre qui a lieu tous les ans et singulière à plus d’un titre: elle n’appartient à aucune institution et est consacrée à la création actuelle avec des formes courtes, le plus souvent hybrides au meilleurs sens du terme, associant souvent musique, vidéo, performance, arts plastiques…
Trente Trente créé  en 2004, est dirigé par le metteur en scène Jean-Luc Terrade. Les spectacles ont lieu dans des lieux pour un public en nombre limité comme son Atelier des marches, un ancien chais au Bouscat, commune limitrophe de Bordeaux mais aussi dans l’ancien marché rond couvert de Lerme à la belle architecture de la fin XIX ème, etc.

Dénominateur commun des manifestations: un esprit d’ouverture, une exigence artistique et un désir d’expérimenter un vocabulaire de formes et la programmation cette année s’est étendue du 8 juin au 3 juillet à Bordeaux mais aussi dans sa métropole. Cela se passe comment cette ville où longtemps le festival Sigma (1965-1996) dirigé par Roger Lafosse, était la seule vraie manifestation d’avant-garde ( théâtre, danse, musique, arts visuels mais aussi chose inconnue en France à l’époque,  happening et performance) avec, peu connus quand ils y vinrent (excusez du peu !) : Le Living Theatre de Judith Malina et Julian Beck, Miles Davis, Pierre Henry,  Lucinda Childs, Jérôme Savary et son Magic Circus, Carolyn Carlson, Bartabas, Klaus Nomi, Les Pink Floyd…. Et il y a sept ans déjà (voir Le Théâtre du Blog) eut lieu une rétrospective avec affiches, photos, vidéos… où se précipitèrent des centaines de jeunes Bordelais, très curieux de savoir ce qui se passait  dans ces années-là. De cet esprit-là, relève le festival Trente Trente.

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« Mais oui, il y a  ici,  une certain immobilisme, dit Jean-Luc Terrade qui ne mâche pas ses mots et la Mairie semble avoir une priorité: les extérieurs et les jardins. Et depuis une quinzaine d’années, de nombreux artistes partent pour  la Dordogne autour de Périgueux où les loyers sont beaucoup moins chers. Le Centre Dramatique National travaille très peu avec les compagnies locales et régionales; il y a un a une sorte de vase clos, d’entre soi qui ne favorise en rien la création. Je ne trouve pas normal que le C.D.N. n’accueille pas au moins deux spectacles de Trente Trente. Motif invoqué: cela ne correspond pas à notre ligne esthétique et quand j’ai demandé à à avoir juste la petite salle, on veut me la louer à 3.000 €!  Jean-Luc Terrade préfère parler de ses Marches de l’été: « C’est un espace modeste mais où j’accueille des compagnies en résidence de travail et où il y a un véritable échange avec les artistes. Financièrement, nous sommes aidés à la fois par l’I.D.A.C. , par le Conseil Régional et la D.R.A.C. Cette dernière année a été un peu chamboulée pour les raisons de crise sanitaire et nous n’avons pu faire venir en janvier comme prévu des artistes étrangers comme Alexandre van Tourov, Baba ou Steve Cohen mais pour cette édition de juin-juillet, j’ai globalement eu ceux que je voulais programmer dont, entre autres, Etienne Saglio, Johan Le Guillerm ( voir Le Théâtre du Blog), l’Israëlien Yair Barelli,  Thomas Larroque et Bino Sauivitzvy. Et je prépare déjà 2023.

 Il y a aussi, vous le savez bien, une curieuse tendance à Bordeaux depuis quelques années: la multiplication de cafés-théâtres… avec parfois des places à 30 € ! Tout cela ne va pas dans le bon sens et semble traduire une frilosité, une peur de la transgression dans le langage, voire même une forme d’auto-censure. J’ai demandé depuis cinq ans déjà à la mairie de Bordeaux une prise en charge de notre lieu où nous sommes seulement en location et qui ne permet pas d’accueillir des compagnies ayant besoin d’un plateau d’au moins douze m d’ouverture. Mais elle préfère réhabiliter d’anciens sites…  La D.R.A.C. elle,  ne veut pas engager de travaux à l’atelier des Marches et bon, j’ai soixante-treize ans…  Par ailleurs, allez parler en ce moment de misogynie, de rapports entre les femmes et les hommes… il me semble qu’on mélange un peu tout: la vie réelle et la vie artistique et, à partir du mouvement Metoo, la balance est nettement partie dans l’autre sens. J’ai eu envie et j’ai toujours envie de programmer des artistes impertinents, voire « sulfureux» ou «pas bien du tout» et je n’ai pas l’intention d’arrêter… »    

 

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Florhof ( Le Jardin des fleurs) de Benjamin Begey


Cela se passe dans une ancienne et magnifique chapelle romane jouxtant un beau petit cloître malheureusement encombré par des « sculptures » cubiques en béton. C’est le lieu d’exposition de la D.R A.C. Aquitaine dont les bureaux sont dans un bâtiment récent relié à cette chapelle.  Benjamin Begey travaille à partir d’une matière unique: des centaines de volants de badminton en plume de canard et en liège qu’il a récupérés auprès de clubs de la région donc usés mais encore en bon état. Ses installations sont faites à chaque fois en tenant compte du lieu.  Associé à l’art du Feng shui : vent et eau, elles sont soit posées au sol ou suspendues, parfois proches du minéral en accord avec la pierre claire de cette chapelle. « J’ai noté un jour quelque part, dit Benjamin Begey que les effets de la recherche sans fin que notre âme a sur nos vies. » Il y a ainsi entre autres une beau et long drapé de huit mètres tombant d’une balustrade en bois et une grosse boule faite d’un serpentin de volants, deux œuvres absolument remarquables.

Vidéos-Poèmes d’Arnaud Pujol

© Arnaud Poujol

© Arnaud Poujol

Et dans cette même chapelle, quelques  tablettes… pour voir et entendre au casque ces vidéos-poèmes. « Ils ont surgi, dit l’artiste, du confinement, non pas comme une injonction à créer, mais comme une interrogation inédite où il fallait essayer de trouver des réponses : comment continuer à créer ? Comment dire quelque chose de cette période singulière ? Comment le numérique peut-il nous aider à sculpter le temps ? Dans les archives familiales, j’ai mis la main sur un nombre important de films super-8. Une archéologie intime devenue une source commune permettant de rassembler des artistes éloignés. Créer des formes hybrides où le texte est partition, la vidéo : un poème. Le trouble et l’excitation devant la qualité et la richesse des couleurs des super-8, mais aussi leur caractère suranné, à défaut de me plonger dans un abîme nostalgique; ont dopé mon imaginaire me ramenant à la source de toutes les vocations, la naissance du poème. »
Ce beau travail à la fois précis et poétique, alors que tout  a été réalisé à distance avec une vingtaine d’artistes de plusieurs disciplines, est  fait de sons, i mages figuratives ou non mais aussi de paroles. Aurait-il été différent s’il n’y avait pas eu de confinement? Au fond qu’importe, et cette dizaine de vidéos, « archipel d’archéologies intimes », même si on n’est pas très bien installé pour les voir, est tout à fait réjouissant  et fait voyager la pensée et l’imaginaire comme peu d’œuvres d’art contemporain arrivent à le faire.
 
Ces expositions ont eu lieu à la Chapelle de la D.R.A.C. , 54 rue Magendie, Bordeaux, du 17 juin au 2 juillet.

Cuir par la compagnie Un loup pour l’homme

© Pierre Planchenat

© Pierre Planchenat

Une petite forme de trente-cinq minutes typique du festival Trente Trente dans cet ancien marché rond en plein cœur de la ville réhabilité en en salle de spectacle  ou d’exposition. Au sol, un tapis en plastique et deux châssis en bois avec des tubes fluo blanc comme des sculptures visiblement inspirées de celles de Dan Flavin, l’artiste minimaliste américain bien connu et, à une petite table en bois, un technicien aux consoles. Dans une sorte  de rituel, entrent deux jeunes acrobates très musclés, habillés chacun d’une sorte de costume-harnais de cuir avec poignées. Il n’y pas de trapèze ou agrès quelconque mais un corps à corps virtuose au sol  parfois proche d’une chorégraphie. Nous pensons bien sûr  aux luttes représentées sur les célèbres et admirables vases grecs à figures noires. Dans une sorte de répulsion l’un pour l’autre mais aussi avec une absence de haine… Bascule, lutte, traction, mise en déséquilibre, portés d’une rare précision, lutte pour mettre l’autre au sol heureusement rembourré, d’un seul mouvement,  en le prenant grâce à la poignée du harnais…Remarquable et d’énergie contenue.


Il s’agit d’un main à main où est en jeu le corps de l’autre dans un  mouvement d’agressivité mais aussi d’action bénéfique : la palette est large comme dans la vie courante. Vite en sueur, ils se passent mutuellement par deux fois une serviette éponge sur le corps. Puis ils reprennent cette lutte sans fin,  jusqu’à l’épuisement. Comme souvent, ce genre de performance a un peu de mal sur la fin à progresser encore. Reste une allégorie des relations humaines qu’une centaine de personnes regarde avec fascination.
Cette édition 2021 dont nous n’avons pu voir qu’une seule journée, restera un bon souvenir dans une année plutôt morose…

Philippe du Vignal

Festival Trente Trente info@trentetrente.com. T.: 05 56 17 0 83

Festival d’Avignon: Kingdom, écriture et mise en scène d’Anne-Cécile Vandalem

Festival d’Avignon

 

Kingdom, écriture et mise en scène d’Anne-Cécile Vandalem

« Il faut aujourd’hui cesser l’oppression de l’homme sur la Nature, dit la metteuse en scène. il faut arrêter d’opposer l’homme à l’animal ; nous sommes un ensemble du vivant qui cohabitons dans un même espace, le destin du vivant, nous, humains, nous le mettons en danger. »

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© Ch. Raynaud de Lage

Kingdom nous parle du monde actuel, avec une nature en souffrance qui risque de disparaître. Ce dernier volet de sa trilogie, après Tristesses et Arctique, (voir Le Théâtre du blog) est librement inspiré de Braguino où la communauté impossible, de Clément Cogitore : un documentaire et une exposition sur une communauté exilée en Sibérie Orientale. Ici, un drame shakespearien se joue entre des familles voisines, en pleine nature hostile, sous le regard des enfants. Autour de Philippe, le patriarche, l’une entretient un rapport animiste au monde et vit au contact intime avec la Nature et les fantômes de ses disparus. L’autre clan détruit l’environnement en permettant la chasse sur ses terres. Dans cette mise en scène hyper-réaliste, chaque détail compte : l’arrivée d’un loup auquel succèdent deux chiens ; une barque naviguant sur une petite rivière à l’avant-scène ; des arbres que l’on coupe, une cabane en bois avec de vraies pièces,… Tout concourt à relater cette expérience en direct et une équipe de cinéma vient faire un reportage sur cette communauté.

 Les acteurs sont formidables, en particulier les quatre enfants. Comme dans ses précédents opus, la vidéo est très présente. «J’utilise la caméra comme outil d’écriture, dit Anne-Cécile Vandalem. J’écris avec la lumière, la musique, le texte et la vidéo. Ici, la caméra intervient tôt, c’est un personnage et l’histoire n’existe pas si le réalisateur ne vient pas dans cette famille. »  Mais cette partie, décevante, est moins étrange que ses précédents spectacles. Et le final, avec un long monologue de Laurent, le fils de Philippe, est peu lisible. Reste le message à toujours répéter: «Il faut cesser l’oppression de l’homme sur l’ensemble du vivant. »

Jean Couturier

 Spectacle vu le 14 juillet, cour du lycée Saint-Joseph, 62 rue des Lices, Avignon.

Du 19 au 22 octobre, Théâtre du Nord, Lille (Nord).

Du 10 au 13 novembre Le Quai-Centre Dramatique National d’Angers et du 18 au 19 novembre, Théâtre de Lorient ( Morbihan)/

Du 9 au 10 mars, Le Volcan-Scène nationale du Havre ( Seine-Maritime). Du 30 mars au 3 avril, Les Célestins -Théâtre de Lyon (Rhône).

Et du 10 au 29 mai, Odéon-Théâtre de l’Europe, Paris.

 

Yitzhak Rabin : Chronique d’un assassinat, conception et mise en scène d’Amos Gitai

Yitzhak Rabin : Chronique d’un assassinat, conception, films et et mise en scène d’Amos Gitai
 
Pour trois soirées exceptionnelles (programmées par le Théâtre de La Ville), une belle et importante distribution s’est imposée sur le plateau du Châtelet avec : Le Choeur Accentus, les musiciens : Schani Diluka et Guillaume de Chassy au piano, Alexey Kochetkov au Violon, Bruno Maurice à l’accordéon, Louis Sclavis, à la clarinette et quatre actrices-témoins : Sarah Adler, Nathalie Dessay qui offre ici également ses talents de cantatrice, Irène Jacob, Rachel Khan.
Dans un geste collectif et engagé, cet ensemble musicale et théâtral,  va sous la direction d’Amos Gitai, remonter le cours de l’Histoire et de la violence effroyable avec laquelle les forces nationalistes se sont toujours opposées au projet de paix entre Israéliens et Palestiniens.   
Le 4 novembre 1995, un immense espoir sombre dans la tragédie. Au coeur de cette effroyable histoire, un homme Yitzhak Rabin, premier ministre de 1974 à 1977, puis de 1992 à sa mort, auquel on doit un projet d’une extrême complexité: rétablir la paix entre Israël et la Palestine. Mission héroïque à laquelle il a consacré, envers et contre tout, sa vie d’homme politique et de citoyen. Le premier accord d’Oslo signé avec Yasser Arafat, le 13 septembre 1993, ratifiant une reconnaissance réciproque des deux peuples, sous l’égide de Bill Clinton -on se souvient de cette poignée de main historique entre Yasser Arafat et Yitzhak Rabin- annonçait une promesse de paix en devenir et un réel futur, encourageant, pour le Proche-Orient.
C’est chez lui, à la télévision, qu’Amos Gitai, artiste proche du premier ministre, apprend la tragique nouvelle : l’attaque criminelle portée sur le chef d’État. Traumatisé, traversé par le chagrin, et tétanisé, il ne sait comment répondre à l’horreur de cet acte et à la disparition de ce grand homme politique et ami. Ce n’est que quelques années plus tard, qu’il trouvera, en tant que poète et citoyen engagé, enfin un chemin libérateur et militant en créant ses « Chroniques d’un assassinat ».
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La pièce commence avec le Kaddish de Maurice Ravel, suivi d’extraits de War Requiem de Benjamin Brittenle Dies Irae et le Lacrimosa de, Gustav Mahler, et des extraits de Das Lied des Erde (Le Chant de la Terre)  et de Der Abschied...  mais aussi Mad Rush de Phil Glass,  et autres sublimes moments musicaux… Ici, la forme théâtrale, proche du documentaire fait appel à différents arts du spectacle, au cinéma et à la vidéo.

 

 

À l’image de ses précédentes Chroniques, Amos Gitai, cinéaste, agit dans le processus de mise en scène, à la fois comme un bâtisseur (il est architecte de formation) et un chef d’orchestre. Il ne manque pas, avec une habileté sans pareil, de rassembler et d’accorder avec théâtralité, les diverses disciplines artistiques et champs poétiques… En avant-scène, une grande table rectangulaire de conférence ou réunion (dessinée par le metteur en scène lui-même). Les protagonistes féminines, ensemble ou tour à tour, y prennent place et s’adressent face-public : nous éprouvons soudain le sentiment fort de faire réellement partie du contexte dramatique, plus de quatrième mur ! Chacune des quatre femmes, extraordinaire de vérité, se fait l’interprète de plusieurs et mêmes voix.  Trois voix, celles de Leha (épouse d’Yitzhak Rabin), du Témoin, et de l’Historienne. La polyphonie renforce la tension terrible,  puis l’horreur de cet assassinat, et du conflit Israélo-palestinien. Cette pluralité permet un éclairage plus objectif, une analyse plus approfondie et juste sur ces deux pays en état de guerre. 

Parmi les nombreux moments forts, celui de la projection de la vidéo juste après Le Prélude en Si mineur BWV 855A de Jean-Sébastien Bach, arrangé par Alexandre Siloti, avec deux pianos, et comme interprètes : Shani Diluka et Guillaume de Chassy. Une profonde émotion se fait ressentir dans la salle. Puis subitement, le piano se tait et le public découvre ces images incroyables de vie et d’espoir, du Rassemblement pour la paix…  Mais le sort en décida autrement…Et malgré la surprise d’un accueil immense sur le lieu du Rassemblement à Tel-Aviv. L’épouse d’Yitzhak Rabin témoigne: «Nous étions stupéfaits. La foule était gaie, chaleureuse et  rayonnante d’enthousiasme. » Le soir du 4 novembre 1995, après son discours, place des Rois, le premier ministre s’apprête à monter dans la voiture qui l’attend pour le raccompagner, lui et son épouse Leah. Brusquement plusieurs coups de feu: C’est Yitzhak Rabin qu’ on assassine !

Ce nouveau spectacle du cycle des « Chroniques » saisissant d’émotion et de clairvoyance, dérangeant, est interdit en Israël. Ne surtout pas chercher à éveiller les consciences ! Composé d’images d’archives, de témoignages et diverses documents scientifiques et politiques, d’extraits de littérature et de pièces de théâtre, notamment Jules César de William Shakespeare, cette dernière chronique, porte en elle assez de richesses intellectuelles et populaires, historiques, musicales pour embarrasser le pouvoir en place. 

Si pour Amos Gitai, l’art ne change pas le réel, il y contribue et peut nous faire réfléchir. La création plastique et poétique, permet de donner corps à la mémoire, d’actualiser le passé. « Tout acte créatif est une tentative de reconfigurer notre rapport au réel. Articuler certains événements, en mots, en images, aide à affronter les démons » (propos recueillis par Odile Quirot, mai 2021) 

Il n’y a pas de hasard. L’existence de ce grand politique a croisé celle du talentueux cinéaste  engagé lui aussi.  Entre eux, une profonde estime  et une confiance sans faille s’étaient instaurées. Cette rencontre a marqué Amos Gitai à jamais ! Lui, artiste et démocrate, défenseur du respect des libertés individuelles et sociales et de la paix en ce monde.

Pour ce poète et artiste, un engagement éternel : ne jamais abandonner et faire vivre la mémoire et le projet de pacification d’Yitzhak Rabin. D’une grande beauté mais d’une violence parfois insoutenable, cette pièce programmée à Paris seulement trois jours en raison de la crise sanitaire, est une œuvre documentaire, magnifique et poignante mais aussi un geste politique fort qui nous concerne tous… Il faut espérer que ce spectacle œuvrant pour une Terre plus pacifique sera  prochainement rejoué  ! 

 Elisabeth Naud 
 
Spectacle  vu le 1 er juillet et programmé par le Théâtre de la  Ville, joué au Théâtre du Châtelet, Place du Châtelet, Paris (I er).
 

Société en chantier, mise en scène de Stefan Kaegi, Rimini Protokoll

Paris l’été 2021

Société en chantier, mise en scène de Stefan Kaegi,  Rimini Protokoll 

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© Jean-Louis Fernandez

Le collectif suisse Rimini Protokoll, fondé par Helgard Haug, Daniel Wetzel et Stefan Kaegi, nous a habitué à sortir des murs du théâtre pour assister à des spectacles documentaires étonnants comme Nachlass, une déambulation dans les appartements de morts ou Les Tambours de la Havane, mémoire de la révolution cubaine réalisée par ceux qui l’ont vécue et par leurs héritiers (voir Le Théâtre du Blog).

Ici, des experts du bâtiment, consultés par l’équipe de création, démontent, chacun selon sa spécialité : ingénieur, urbaniste, ouvrier, avocat… les rouages socio-politiques, financiers et techniques de grands chantiers qui fleurissent dans le monde, comme l’aéroport de Berlin, la centrale nucléaire de Flamanville, le musée Confluence à Lyon, les travaux du métro parisien. Des constructions qui traînent, avec des surcoûts gigantesques...

 Réparti en sept groupes, le public entre dans le Grand Palais éphémère, immense bâtiment installé au Champ de Mars et transformé, pour l’occasion, en un vaste chantier, par le scénographe Dominique Huber..  Un guide spécialisé nous révèle, exemples à l’appui, les faces cachées de son art. Chaque groupe passe d’un poste à l’autre, en coiffant un casque de couleur différente. Tour à tour, nous sommes pris en main par un ingénieur, une financière, un travailleur au noir, une mingong (migrante chinoise de l’intérieur)… Un avocat du droit de la construction expose les arcanes des procès opposant pouvoirs publics et entreprises privées …

Des professionnels se mêlent aux acteurs, comme Laurent Keller, entomologiste à l’Université de Lausanne et spécialiste des insectes constructeurs. Il démontre in situ que les humains opérant sur le chantier en bas des gradins où il donne sa conférence, sont beaucoup moins bien organisés que les fourmis…  L’urbaniste Matias Echanove, du collectif genevois Urbz, spécialisé dans la programmation des villes et la gouvernance participative, nous fait entrevoir les bienfaits d’une consultation citoyenne en amont des grands projets... Les groupes se croisent et nous pouvons observer les allées et venues des uns et des autres, commentées par chacun de nos guides… Une logistique infernale est à l’œuvre, les déplacements sont réglés comme une horloge (Suisse oblige) dans ce théâtre immersif où le spectateur devient un ouvrier transportant des moellons pour construire une mini-tour, un migrant chinois sans logis errant sur le chantier, un investisseur misant sur des projets immobiliers… En amont, une énorme documentation et des recherches très affinées sur le financement de ces travaux herculéens et sur le fonctionnement interne des entreprises. Et sont bien mis en lumière les enjeux politico-économiques de ces grands chantiers avec leurs cortèges de dysfonctionnements et de corruptions.

Aux quatre coins de l’espace, sur des écrans des images : les bâtiments de la Philarmonie de Hambourg et celle de Paris, le West Kowloon Cultural District de Hong-Kong, le stade olympique de Doha ou le Crossrail, la future ligne RER de Londres… Ces vidéos montrent, chiffres à l’appui, les milliards et les vies humaines engloutis dans ces projets où les rêves des architectes cohabitent avec un système vicié où s’opposent décisions publiques et intérêts privés, mondialisation et développement territorial… Au public d’en tirer les conclusions, après avoir participé avec bonheur à cette visite de chantier ludique. A ne pas manquer …

 Mireille Davidovici

 Du 23 au 26 juillet, Grand Palais Ephémère, avenue Pierre Loti, Paris (VII ème).

Le Festival Paris l’Été se poursuit jusqu’au 1er août, T. : 01 44 94 98 00. Billetterie: 106 rue Brancion, Paris (XV ème).

 

 

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Fin de Lafesse…

Fin de Lafesse…

La série noire se poursuit… Né à Pontivy  (Morbihan), il y a soixante-quatre ans, le même jour que votre serviteur mais pas tout à fait la même année, Jean-Yves Lambert s’était trouvé un nom de guerre trivial, dérisoire, rabelaisien… Un nom de scène, si l’on peut dire, à la con ou à sa démesure, lui permettant de se distinguer des autres, à commencer par un cercle familial plutôt bourgeois et catho. Même si, le succès venant, il a été exploité par la télévision à péage, son mode d’expression a été purement radiophonique et avait pour support: la voix, le texte, l’impromptu et le hasard. Et, bien entendu, la crédulité de ses interlocuteurs, surpris un par un et de manière étrange…

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Son art était d’essence potache, grossier d’apparence comme celui d’Alfred Jarry. Bref, surréaliste, ce qualificatif n’était pas dans son cas galvaudé… André Breton, natif de Normandie comme son nom ne l’indique pas, avait trouvé sa voie à Nantes dans les dérives et délires de vieux ados avec son ami Jacques Vaché, un poète allumé. Lafesse, il faut dire, avait lui aussi un grain.

 À son goût enfantin, somme toute assez ludique, et repéré très tôt par ses camarades de classe, s’ajoute une tradition farcesque à la française, un sens du jeu avec mots et situations les plus saugrenus et un humour du genre cabaret montmartrois mais sans prétention en général, et sans ambition artistique en particulier.
Des gogues ou gags de carabins et de vieux garçons, des absurdités à la Alphonse Allais, dans la lignée des Zutistes, Fumistes et autres sociétaires d’Hydropathes ou de Joyeux… Lafesse invente une galerie de personnages de tout sexe et tout âge. Ainsi chez lui, Monsieur Ledoux devient à un moment, Madame Ledoux.

Sa pratique des radios libres, à partir de Carbone 14 et les tranches de rigolade culottées et bon enfant, entre autres, aux côtés de la regrettée Catherine Pelletier alias Super Nana, font de lui un bonimenteur pro ou semi-pro. Un style ambigu, sinon douteux mais qui fait la part belle à la poésie: on n’est pas là que pour rigoler. Il se maintient dans le quotidien et ne vise ni le mot d’auteur, ni la pointe brillante, ni la chute finale…

 On a réduit selon nous un peu vite, cet humour à la catégorie imposture,  comme  cette radiophonique fameuse où Orson Welles adapta La Guerre des mondes d’Herbert Georg Wells, en direct sur CBS, en 1938 et provoquant un certain affolement aux Etats-Unis… Les auditeurs croyant vraiment qu’il s’agissait d’un bulletin d’informations et qu’une attaque extraterrestre était en cours.

Les impostures étaient le fait de «nouveaux journalistes» à la Tom Wolfe, mêlant reportages  immersifs  et investigations littéraires dont l’Allemand Günter Walraff se fit une spécialité, (le contraire des fake news), pratiquées en France par le magazine Actuel et qui annonçait les lanceurs d’alerte.

Chez Lafesse, nous sommes loin de tels moralisateurs, même si son comique s’appuie sur le naturalisme et prend pour point de départ, le familier ou le prosaïque. M. ou Mme Ledoux, M. Toulis Bernard et compagnie se retrouvent dans des situations abracadabrantes où interviennent des notables, des personnalités officielles, préfets ou célébrités comme Nicolas Hulot.

 Ce comique de situation ne peut se résumer aux titres de sketches travaillés, essayés, répétés durant des heures au téléphone, mixés au cordeau par l’auteur ou son frère producteur. Nous pensons ici à ce Carton jaune distribué dans la vraie vie, hors du terrain de foot par un arbitre départemental. Au canular du dentier qu’une vieille dame veut emprunter à sa voisine, le sien étant au nettoyage… Mais aussi au numéro du conseiller d’orientation, un métier peu recommandable, à la demande d’emploi d’un coursier qui ne cesse d’avoir des accidents de scooter, à l’alerte d’un prof d’anglais appelant une mère d’élève à 7 h 30 du matin parce qu’il a trouvé un chewing-gum collé sous sa table de classe…

La radio, outil de contre-propagande au temps des « Français parlent aux Français », à l’époque du grand Charles et aussi de Pierre Dac, vecteur de communication en mai 68, est devenue une source de distraction, avec les canulars téléphoniques de Francis Blanche, un partenaire de Pierre Dac. Et elle a paradoxalement remplacé la caméra invisible, devenant candide, au sens anglo-saxon du terme.

Lafesse, expert en farces et attrapes, va nous manquer. Sa dernière blague aura consisté à s’éteindre comme un transistor aux piles trop tôt usées et… à Vannes ! Cela ne s’invente pas !

Nicolas Villodre

 

 

Le Cycle de l’absurde, mise en scène de Raphaëlle Boitel

Le Cycle de l’absurde, mise en scène de Raphaëlle Boitel

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© Christophe Raynaud de Lage

Spectacle de sortie de la trente-deuxième promotion du Centre National des Arts du Cirque à Chalons-en-Champagne…. Faire travailler un collectif déjà constitué en respectant les individualités, telle est l’exigence du genre. « Je ne peux prendre leurs quatorze univers et en faire un patchwork, dit la metteuse en scène. »

Raphaëlle Boitel qui, à treize ans, travaillait déjà avec James Thierrée est rodée aux grands formats et a construit un lien entre les jeunes circassiens et un fil conducteur: «Parler des travers des hommes et des hommes de travers. » Elle nous fait ainsi découvrir les aptitudes des artistes et leur fragilité, leur force quand ils poussent leur talent aux limites, et leur humour juvénile. On les découvre au rythme de leurs exploits physiques, ponctués de dérapages contrôlés, conciliabules et échanges musclés, amoureux ou amicaux…

Quatorze étudiants de sept nationalités et douze disciplines se croisent dans un grand corps collectif dont l’appartenance s’affiche par des mouvements d’ensemble chorégraphiés. Il y a des dialogues entre spécialités comme ce beau moment où Guiseppe Germini, évolue sur un fil, accompagné par Alberto Diaz Gutierrez au trapèze fixe, Andres Mateo Castelblanco Suarez ,au trapèze washington, Pablo Fraile Ruiz, à la corde lisse et Erwan Tarlet, au bout de sa sangle. Tandis que Fleuriane Cornet, tourne autour de la piste, en équilibre sur son vélo….

Un autre moment éloquent autour d’une étrange machinerie, le spider, marque l’apogée du spectacle. Cet agrès en fils convergents actionne une sangle accrochée à leur croisement. La structure en toile d’araignée met en lumière l’interdépendance de ceux qui tirent les ficelles et du sangliste Mohamed Rarhib voltigeant en solo et oscillant comme le battant d’une cloche…

 Nous avons aussi eu le plaisir de retrouver les interprètes rencontrés au festival d’Alba, dans le Cabarêve des établissements Félix Tampon (voir le Théâtre du blog) : l’élégante Cannelle Maire, à la roue allemande, Tia Balacey qui ponctue le spectacle de ses danses acrobatiques sinueuses, le poétique Ricardo Serrao Mendes et ses balles jaunes et l’impressionnante Vassiliki Rossilion défiant les lois de la gravité à la corde volante.  Il y a aussi des acrobates qui interviennent souvent comme Aris Colangelo avec ses clowneries enfarinées, Marin Garnier, porteur et Maria Jesus Penjean Puig, voltigeuse…  Raphaëlle Boitel réussit à mettre chacun en valeur dans ce groupe en mouvement. Eclairages et musique conçus au début des répétitions, y sont pour beaucoup. Rythmant les parcours, les lumières de Tristan Baudouin accrochent dans leurs rais un fragment de figure, un bras, une tête, une attitude, en les faisant émerger du clair-obscur qui règne sur la piste, comme autant de membres de ce grand corps solidaire. Et les compositions d’Arthur Bison offrent une ambiance sonore feutrée aux mouvements d’ensemble et soulignent au plus près la tension de chaque numéro… Dans ce Cycle de l’absurde, Raphaële Boitel a un regard amusé et tendre sur un travail artistique rigoureux et privilégie l’aspect ludique propre aux jeux de cirque. Une belle réussite …

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 31 juillet, Grande Halle de la Villette Paris (XIX ème). Métro : Porte de Pantin. T. :01 40 03 75 75.

Centre National des Arts du Cirque, 1 rue du Cirque, Châlons-en- Champagne (Marne).

 

Festival d’Avignon Les Ateliers d’art plastique de l’École supérieure d’art d’Avignon

Festival d’Avignon

Les Ateliers d’arts plastiques de l’École supérieure d’art d’Avignon

Une initiative intéressante. L’Ecole  Supérieure d’Art de cette ville programme des ateliers pour enfants et adolescents dans l’année mais cette fois aussi sur toute la durée du festival In en liaison avec des formes théâtrales qui y sont présentées. A notre connaissance, une première. Cette Ecole a un long passé. Située en 1801 dans le bel hôtel de Sade, rue Dorée, elle émigrera en 1889 dans une ancienne caserne, rue des Lices où elle sera dirigée pendant de longues années par le remarquable peintre Michel Steiner. Le photographe Willy Ronis et l’écrivain et artiste Pierre Tilman y enseignèrent…

Sans doute le site était-il assez petit et mal adapté à un enseignement spécialisé mais d’une grande poésie… Dans le jardin, une forge, le printemps revenu, servait aussi à midi de barbecue. Ses anciens élèves et enseignants se souviennent avec nostalgie de ce lieu en plein Avignon mais le bâtiment fut vendu sans état d’âme par la municipalité en 1997 et est devenu un site d’habitations privées dont l’architecture avec sa galerie extérieure a été préservée et restaurée. L’Ecole a ensuite déménagé  dans un bâtiment plus vaste, actuellement occupé par la collection Lambert…. 

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 Il y a huit ans en effet,  elle a quitté le centre-ville pour une ancienne école d’infirmières  construite en  1992 à la périphérie de la ville Un vaste bâtiment  d’une esthétique peu raffinée comme savent en construire les architectes actuels, mais fonctionnel sur environ 2.000 m2, juste en face du centre hospitalier Henri Duffaut. Raphaëlle Mancini, administratrice de l’Ecole chargée de mettre en œuvre le projet d’établissement renouvelé en 2019,  nous l’a fait visiter. Il y a, entre autres, un espace d’accueil pouvant accueillir des expositions, une grande bibliothèque visiblement bien fournie, de vastes ateliers pour, entre autres, l’enseignement de  la conservation-restauration, une spécialité de l’Ecole depuis longtemps et un amphithéâtre d’une centaine de places pour les enseignements théoriques. Mais il faut une demi-heure de bus depuis le centre ville pour arriver à l’Ecole…

Donc excentrée et peu connue du grand public avignonnais, elle dispose aussi d’une annexe dans le quartier Champfleury où ont lieu ces ateliers gratuits, ouverts aux enfants et adolescents pendant l’année et cette fois pendant le festival, en liaison avec les spectacles  Pinocchio (live)#2, un spectacle d’Alice Laloy et  Histoire des cartes de Nicolas Doutey et Paul Cox, un spectacle que Bérangère Vantusso a créé avec des acteurs mais aussi des marionnettes et des images. «Objet. De pouvoir et  de contrôle, représentation du réel ou reflet d’un imaginaire, la carte s’utilise pour s’orienter, commercer, faire la guerre ou encore s’échapper, rêver. » Avec la très bonne compagnie de l’Oiseau-Mouche (voir Le Théâtre du Blog) dont les interprètes sont en situation d’handicap mental. Pour la plupart, les enfants et ados ont vu l’un ou l’autre de ces spectacles…

© Merlin Dramais

© Merlin Dramais

Ces ateliers sont animés par Sylvette Ardoino, enseignante à l’Ecole Supérieure d’Art d’Avignon, après y avoir été élève après celle de Toulon. « A ma sortie de l’Ecole, j’ai obtenu la bourse Entrez les artistes du Ministère de la Culture et celui  de l’Education nationale pour travailler au collège Joseph Vernet en résidence pendant un an. Puis j’ai été  recrutée à pour m’occuper des cours pour enfants. Et j’ai aussi parcouru la France et l’étranger, pour trouver d’autres formes de pédagogie artistique innovantes, notamment à Reggio en Italie. Les principes de base? Une structure d’accueil favorisant la communication et l’autonomie en favorisant l’expression artistique, corporelle, langagière, émotionnelle… où l’enfant est considéré comme un être unique et  compétent mais aussi acteur de son développement. Ainsi  l’adulte l’accompagne, respecte son rythme et «provoque» des situations pédagogiques en favorisant ses compétences. Et on l’invite aussi à découvrir la nature et  à l’observer.  Le lien à l’art dans l’approche Reggio est  fondé sur la notion des cent langages de l’enfant de Loris Malaguzzi. Des «atelieristes» sont à demeure dans chaque école et interviennent dans les crèches.  Ces peintres, danseurs graphistes, informaticiens…. proposent aux enfants de travailler sur des projets créatifs. L’objectif: favoriser chez eux une autre vision de la réalité et chez l’adulte, une autre façon d’être et de travailler avec les enfants, hors des normes. Le dessin est très important, notamment dans cette découverte de la nature.

 

Que dire de mon travail? Je me définis aussi comme une ateliériste. Ce qui veut dire être pour moi au cœur des apprentissages par l’art. J’ai créé la Chapelle Sixteen pour accueillir dans la vie artistique les jeunes de trois  à dix-huit ans.. J’ai enseigné douze années à Sète où j’ai été missionnée pour ouvrir l’école des Beaux-Arts aux touts-petits et à leurs familles. Puis j’ai créé la Petite Épicerie, un service pédagogique du Musée International des Arts Modestes. Et revenue à l’Ecole Supérieure d’Art, je suis coordinatrice des Ateliers Libres pendant l’année scolaire. Et ici, à dans le quartier Champleury, une annexe, j’anime  en ce moment un peu particulier qu’est le festival, pour la première fois, chaque après-midi pendant trois heures avec mon assistant, Merlin Dramais, un élève de l’Ecole, deux ateliers. L’un à partir de cartes routières récupérées chez Emmaüs et chez des particuliers. Ils sont fréquentés par  une quinzaine d’enfants et adolescents qui habitent Avignon ou y sont de passage, belges, italiens…  Il y a même un jeune émigré du Venezuela… Cette mixité me parait indispensable.

Merlin Dramais

©Merlin Dramais

Nous essayons de leur faire établir des des parallèles entre le corps et les cartes mais aussi entre circulation et flux qui les traversent. Ils  participent à la création de sachets de voyage, badges, etc.  et apprennent aussi à se servir de machines à découper des formes diverses. Ces ateliers sont gratuits; faudrait-il les rendre légèrement payants, de façon à ce que  les enfants soient incités par leurs parents à être assidus? Une question que l’on peut se poser…

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Un autre atelier est aussi dirigé par Sylvette Ardoino sur le thème des yeux. En lien avec  Pinocchio (live)#2, un spectacle d’Alice Laloy joué seulement quatre fois au festival (voir aussi Le Théâtre du Blog) Pinocchio signifiant en italien:  «yeux en bois de pin » . Le deuxième de ces spectacles étant sans doute parmi les meilleurs de cette soixante-quinzième édition assez inégale du festival.Tout un programme offert à un enfant qui s’empare d’une feuille de papier et d’un crayon sous la houlette d’un enseignant….Pour  représenter l’œil qui, avec la main et  les élèves des écoles d’art le savent bien, est un élément capital du corps humain -l’œil oudjat égyptien était le symbole protecteur du dieu faucon Horus- mais pas facile à dessiner!

 Et cette action artistique, vu les bons retours d’expérience, sera renouvelée l’an prochain. Il faut espérer que cela favorise chez les habitants comme chez les festivaliers, une meilleure connaissance de cette Ecole d’art… même si elle n’est plus au cœur de la Cité des Papes.

 

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Morgan Labar vient d’être nommé directeur de l’École supérieure d’art à compter du 1 er septembre et succède à Alfredo-Cardenas.

Chercheur contractuel au département des arts à l’École normale supérieure Paris, il y enseigne l’histoire de l’art contemporain depuis l’an dernier  et chargé d’enseignement en histoire de l’art à l’université PSL de Paris  XIV ème) depuis 2013.

Il est aussi critique d’art et auteur d’une thèse : La Bêtise comme pratique artistique et les hiérarchies esthétiques. Il a aussi été assistant au Centre Pompidou-Metz de 2011 à 2013…

Philippe du Vignal

Ateliers d’arts plastiques par l’École supérieure d’art d’Avignon, à Champfleury, 1 avenue de la Foire, Avignon.

Pour enfants et adolescents de six à quinze ans, de 14 h 30 à 17 h 30 sauf le dimanche, jusqu’au  24 juillet. Gratuit mais réservation obligatoire auprès de la billetterie du festival In.

Festival d’Avignon: Sosies de Rémi De Vos, mise en scène d’Alain Timár (à partir de quatorze ans)

Festival d’Avignon

Sosies de Rémi De Vos, mise en scène d’Alain Timár ( à partir de quatorze ans)

©-Barbara Buchmann

©-Barbara Buchmann

Des personnages criants de vérité comme toujours ceux de l’auteur et que l’on jurerait avoir rencontrés dans ce quartier où ils vivent tous sans doute depuis un bon moment. Il y a ainsi Bernard qui s’est rebaptisé Bernie, (sans doute pour faire américain! )Puis Little Johnny Rock, un vrai nom de scène… Une scène où il rêve de chanter un jour, sans trop y croire lui-même.  Depuis qu’il a perdu sa femme, ce roi des paumés  préfère vivre seul et passe son temps à débiter des maximes faussement philosophiques…

Momo, dit Le Guinz, est lui une vague -mais très vague réplique- de Serge Gainsbourg et n’a jamais un sou en poche. C’est Biche, son épouse en surpoids évident comme on dit poliment, qui fait des ménages pour rapporter un peu d’argent à la maison (remarquable Christine Pignet). Ils ont un fils Jean-Jean qui est au chômage depuis un moment et qui ne fait pas grand chose pour trouver du travail… Accablé par la vie que mènent ses parents, il  veut tout plaquer et s’enfuir très loin mais sans savoir où,  pour échapper à la médiocrité qu’il va devoir encore longtemps supporter s’il reste là.
Et il y a Kate, une jeune zonarde en treillis qui a rencontré Bernie lors d’un karaoké… Elle voudrait comme lui, commencer à chanter pour sortir de la vie misérable où elle s’est enfoncée sans espoir…Et ses rapports avec Jean-Jean rencontré lui aussi par hasard, sont loin d’être simples; ces jeunes marginaux ont des comptes à régler avec la société mais aussi avec eux-mêmes…Comme Kate, tous ces personnages imaginés par l’auteur ont, pour dénominateurs communs: une scolarité sans doute défectueuse, pas ou très peu d’argent mais aussi une grande solitude. Ils rêvent d’une vie non pas luxueuse -ils sont assez lucides- mais juste un peu plus confortable pour échapper enfin à la misère qui les a déjà atteints. C’est cela que nous raconte Rémi De Vos en une heure et demi, avec lucidité mais aussi bienveillance envers ces cinq paumés.

 L’excellente première scène est un morceau d’anthologie et va devenir une scène-culte dans toutes les écoles de théâtre: cela se passe entre le père et la mère puis Jean-Jean, leur fils qui entend le déroulement de leur vie sordide avec effroi: nous nous vous la révélerons pas car  elle fonctionne de surprise en surprise…  Que découvre ce pauvre Jean-Jean déjà affublé d’un prénom ridicule qu’il ne supporte plus. Il ressort de là, cassé, anéanti par une telle médiocrité sur fond de sexe et de misère personnelle. Les dialogues de Rémi De Vos sont d’une rare qualité telle qu’on ne la retrouvera pas toujours ensuite, mais qu’importe, il y a, entre autres, des scènes très fortes entre les jeunes Kate et Jean-Jean, aussi drôles qu’émouvantes: Victoire Goupil est exceptionnelle de vérité, comme l’est aussi John Arnold, en rocker du pauvre, désabusé et revenu de tout mais qui croit encore un peu en son étoile, s’il arrive à chanter dans un café minable. Cette épave se permet de donner des leçons sur sa carrière à  Kate la paumée qui l’écoute avec attention, comme si son salut ne pouvait venir que de ce papy qui se prend pour un artiste…qu’il ne sera jamais. C’est à la fois pitoyable et tellement juste…

Alain Timár dirige très bien ses acteurs mais aurait dû éviter ces changements de meubles et d’accessoires permanents qui cassent parfois un peu le rythme sur ce grand plateau et la scénographie qu’il a lui-même conçue n’est pas toujours du bois dont on fait les flûtes…Mais bon, nous avons un tel plaisir à entendre ces personnages bruts de décoffrage joués par ces acteurs que cette heure et demi passe très vite malgré quelques longueurs dans le texte. Si un jour, ce spectacle est joué près de chez vous, n’hésitez pas…

Philippe du Vignal

Théâtre des Halles, Avignon,  à 19 h, jusqu’au 27 juillet.

Mangeuse de terre, sous l’impulsion de Julie Canadas, mise en scène d’Amalia Modica, création musicale de Simon Demouveaux (dès huit ans)

Mangeuse de terre, sous l’impulsion de Julie Canadas, mise en scène d’Amalia Modica,  création musicale de Simon Demouveaux (dès huit ans)

La compagnie De Fil et d’Os avait obtenu le prix du public Avignon off 2016 (catégorie marionnette) avec Cœur Cousu. D’abord un coup de chapeau au merveilleux décor si poétique, tenant d’une boutique avec  nombreux tiroirs et petites portes aux couleurs douces. Elle a quelque chose du célèbre magasin de Ben, 32 Tondutti de l’Escarène qu’il avait ouvert à Nice en 1958 et qui est maintenant exposé au Centre Georges Pompidou.  Il y a aussi de petits écriteaux et les marionnettes sont de belle facture, ce qui n’est pas toujours le cas et  représente ici un  travail plastique d’une rare qualité… Les poupées surgissant parfois d’un tiroir ou dorment ensemble dans un lit… 

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L’histoire est inspirée d’un passage de Cent ans de solitude, le célèbre roman de Gabriel García Márquez  d’une tireuse de cartes, Pilar Ternéra qui va nous faire partager sa vie et donc son  passé… Elle a rencontré autrefois il y  a bien longtemps  une petite «mangeuse de terre», arrivée dans le village de Pilar, avec, pour unique bagage, un sac d’ossements. Une histoire qui va influencer toute sa vie…

Oui, mais voilà, dès le début Julie Canadas ( il faudra qu’elle nous explique ce que signifie cette « impulsion » revendiquée au générique dans la création du spectacle) et Anne-Sophie Dhulu en font des tonnes, roulent des yeux, criaillent sans arrêt et s’adressent au public. Mais cette familiarité sonne bien faux… Elles font jouer assez habilement les petites marionnettes à mains nues mais leurs mains  du coup paraissent gigantesques et parasitent fortement l’action! Une erreur technique nuit beaucoup à la magie du conte! Dommage…

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Par ailleurs, la direction d’acteurs comme la mise en scène sont aux abonnés absents et c’est par là qu’il faudrait commencer si leurs autrices veulent que ce spectacle commence à tenir sérieusement la route. Il y a une surenchère de la parole, trop forte, trop envahissante et les meilleurs moments sont ceux où il n’y en a  aucune mais c’est rare. Nous avons vu Mangeuse de terre à ses tout débuts en Avignon et peut-être la pièce s’est-elle améliorée depuis … A suivre.

Philippe du Vignal

Artéphile, 7 rue du Bourg-Neuf, Avignon, à 11h, jours pairs, jusqu’au 28 juillet.
Pas de passe sanitaire exigé (jauge inférieure à cinquante places!) mais port du masque obligatoire et réservation uniquement par téléphone:  04 90 03 01 90.

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