Théâtralité de la danse : trente-deuxième édition du festival Arte flamenco à Mont-de-Marsan

Théâtralité de la danse : trente-deuxième édition du festival Arte flamenco à Mont-de-Marsan

 Le syndrome avignonnais prend des allures pandémiques. La technique du comédien s’est imposée à tout le champ social. Dans la sphère politique, bien entendu elle a remplacé la rhétorique et nos gouvernants exploitent dans leurs discours ou leur comportement, les cours de théâtre pour amateurs qu’ils ont suivis dans leur jeunesse. Dans le champ culturel, toutes disciplines confondues,l’art de Terpsichore a fait la part belle aux adeptes de Thalie, misant depuis belle lurette sur la notion hybride de « danse-théâtre ».

L’art dit conceptuel, l’anti-danse ou la non-danse qui prétendent faire performance de tout bois et action, de tout non-événement, usent aussi des vieux trucs de comédien. En transformant les dites « propositions » et lectures de textes, en rituels et  appels à la participation (comme dans les années soixante), redevenus de nos jours, des objets à contempler.

 Le flamenco n’échappe pas à ce mouvement dont nous avons perçu les signes à ce festival, avec dans le off, un avant-programme dit de la « bodega ». Une tendance déjà observée par Caballero Bonald dans La Danse andalouse quand la pratique populaire, devenue spectacle au milieu du XIX ème siècle avec les cafés chantants. « L’attrait empoisonné des planches obscurcit la libre expression d’un art qui n’était pas fait pour être divulgué devant un public profane ».

La résidence de Nicolas Saez à Mont-de-Marsan nous a permis de découvrir la danseuse Léa Linares. Elle soigne particulièrement son look, évoluant d’abord en costume cordouan masculin à taille haute, démarqué de celui de Carmen Amaya dans ses films des années quarante, puis en robe longue d’un rose pâle tirant sur le lie de vin, nous ce qui nous change de la bata de cola et des volants à pois… Et elle finir en complet veston d’homme en jean (pimenté, il est vrai d’un justaucorps noir en résille !), prête à expédier les affaires courantes…

 

© Nicolas Villodre

© Nicolas Villodre

Le danseur Farruquito a eu droit, compte tenu de son statut, à la grande scène des arènes du Plumaçon. Il est apparu flamboyant en veste à paillettes mais dont il ne s’est pas contenté pour briller. Ce virtuose du baile n’en est pas moins homme avec des réflexes d’illusionniste, tics de mime et manières de bateleur.
Contrôle corporel total : il joue sur les contrastes d’expression, les mimiques et sourires, comme sur les efforts musculaires et la dépense d’énergie. Il est lui-même et cet autre qu’il incarne totalement et qui varie à tout instant. Le lendemain de cette remarquable prestation, au moment des tapas, les planches de la bodega étaient réservées aux amateurs, aux semi-pros et aux artistes émergents. Mais aussi aux stagiaires jouant les ménines et aux gentes dames d’un certain âge et d’une autre époque, en robe de deuil, à la recherche d’unisson – idéal esthétique de certains chorégraphes. Ces « élèves de baile avancé » nous ont touché, moins par leur acquis technique, que par leur maladresse…

 Quant à la bailaora Angeles Gabaldón, qui selon nous, a pris pour modèle la Argentina, c’est une experte en matière de palillos. Elle a dansé avec son sourire, avec esprit également et a remplacé les castagnettes par un éventail dont elle joue à merveille. Face au lunaire Rafael Riqueni, la danseuse Rocío Molina se montre multi-facettes.

Rocío Molina © Nicolas VillodreSa danse est plus sage et parait maintenant couler de source; les expressions du visage, trépignements et mudras se sont mis au pas. Elle emprunte du Japon la lenteur, au nô et l’audace, au butô. Elle tire avantage aussi de la scénographie en transformant le tapis de sol en une immense robe de mariée pour une danse serpentine. Et disparaissant  derrière un écran, elle laisse parler la lumière….


Nicolas Villodre

 

Le festival Arte flamenco de Mont-de-Marsan (Landes) a eu lieu du 29 juin au 3 juillet.

 

 

 

 

 


Archive pour juillet, 2021

Festival de Marseille 2021 : Laboratoire Poison 3 d’Adeline Rosenstein ; Ils savaient pas qu’ils étaient dans le monde par le groupe Crisis ;

Festival de Marseille 2021

 Jan Goossens, à propos du festival

 « A mon arrivée, en 2016, j’ai défini de nouvelles orientations, dit le directeur : mettre en valeur Marseille à l’image de la Ville, comme territoire de création avec ses artistes, en lien avec le monde méditerranéen.» Il quittera ses fonctions cette année après y avoir imprimé sa marque : «Un changement d’ADN : d’un festival de danse et de diffusion, à une manifestation multidisciplinaire et de création en phase avec le continent africain. »

Pour cette édition, à cause du covid, plus d’un tiers des trente-cinq propositions artistiques sont celles de compagnies implantées ici comme celle du chorégraphe et vidéaste Eric Minh Cuong Castaing, le trio artistique (LA)HORDE, à la tête du Ballet national de Marseille, la jeune Nach qui développe le style krump (voir Le Théâtre du Blog) ou, pour le théâtre, le groupe Crisis… Sont accueillis aussi des artistes bien connus comme Olivier Dubois avec des danseurs et musiciens du Caire, ou Alain Platel… Et, dans le cadre de la Saison Africa 2020, le chorégraphe mozambicain Panaibra Gabriel Canda, les Égyptiens Nasa4Nasa, Selma et Sofiane Ouissi, Malek Sebaï… Pour la première fois, le festival de Marseille, après une première salve du 17 juin au 11 juillet, reprendra fin août…

«Venant du Théâtre Royal Flamand de Bruxelles, j’avais l’habitude des territoires compliqués, dit Jan Goossens. Et comme nous n’avons pas de lieu propre, il a fallu nouer des partenariats.» 15 structures accueillent les 35  propositions artistiques de cette édition : dont le MUCEM, La Vieille Charité, le Théâtre de la Criée, La Friche de la Belle de Mai, le Théâtre de la Joliette ou le KLAP-Maison de la danse… Jan Goossens laisse à son successeur dont la nomination est imminente, le soin de continuer sur la voie de la diversité. Il va rejoindre sa Belgique natale pour préparer la candidature de Bruxelles-Capitale européenne de la Culture 2030. Mission qu’il mènera en parallèle avec le festival Dream City, une biennale de création urbaine dans la Medina de Tunis, initiée par l’association Art Rue qui, depuis 2007, investit l’espace public pour proposer des interactions entre les différentes populations, y compris les gens de passage.. « 

Ils savaient pas qu’ils étaient dans le monde par le groupe Crisis

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© Pierre-Gondard

Sur scène, quelques plots et briquettes de bois épars… Maxime Lévèque et Nolwenn Peterschmitt les assemblent en petits monticules et pans de mur, à mesure qu’ils plongent leur regard sur diverses architectures du monde. A commencer par la gare monumentale d’Anvers aux volumes démesurés, édifiée à l’époque où Léopold ll s’appropriait le Congo. « Il avait besoin d’une architecture à la mesure de sa colonie ! »

Leur exploration s’appuie sur la démarche de la philosophe Marie-Josée Mondzain : elle se demande, dans Le Commerce des regards, Qu’est-ce que voir ? Que nous disent les images, comment apprendre à voir les messages qu’elles délivrent ? . Il s’agit pour les acteurs de déchiffrer le monde sous la surface des choses et des lieux, et d’en dégager les signifiants.

Après plusieurs voyages  à Jéricho, Bruxelles, Tel Aviv, Hébron, le duo s’est focalisé sur Wadi Fukin, un village palestinien coincé au fond d’une vallée, entre deux colonies israéliennes en Cisjordanie. Sur des superficies identiques, le village compte 1.168 habitants contre 56.750 chez les colons. Rapport de force inégal souligné par des immeubles dressés, telles des fortifications, à flanc de montagne et dominés par un mirador.

L’architecte israélien Sharon Rotbard a étudié cette «architecture d’occupation», caractéristique de son pays et similaire à celle du Goulag. Nolwenn Peterschmitt et Maxime Lévèque décryptent, à travers l’habitat, photos et données à l’appui, les mécanismes de colonisation des territoires. Deux parcours croisés, à la fois personnels et documentaires, tout en finesse et humour.

Le groupe Crisis, fondé par Hayet Darwich, Laurène Fardeau et Nolwenn Peterschmitt, est basé à Marseille et rassemble des comédiens et danseurs autour de projets documentaires où ils interrogent le monde. Nolwenn Peterschmitt s’embarque pour un spectacle de danse qu’elle construira à partir de la danse de Saint-Guy, une épidémie qui se développa notamment à Strasbourg au XlV ème siècle. Cette maladie infectieuse du système nerveux central se traduit par des gestes incontrôlés.
Un groupe à suivre…

Laboratoire Poison 3 d’Adeline Rosenstein

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© Pierre-Gondard_

 Après la série Décris-ravage, sur la question de la Palestine (prix de la Critique 2014 et prix SACD 2016), la metteuse en scène-comédienne et auteure genevoise, installée en Belgique depuis 2008, s’est lancée dans un nouveau projet documentaire Poison 1,2,3. Un triptyque issu de plusieurs résidences dans la cité phocéenne. «Un spectacle né du constat qu’on ne parvient plus à produire, en tout cas depuis les lieux de production artistique. C’est une opposition ferme et collective contre le système mais avec  une résistance minée par notre habitude de la débrouille, de la négociation, chacun de son coté. » Selon elle, aujourd’hui, les puissants sont plus forts et on a beau ruser pour saper le système, bien souvent le système nous dévore. Des compromis, à la trahison, il n’y a qu’un pas : le Pouvoir a ses stratégies comme l’arme psychologique, la propagande, la corruption…

Le poison, c’est la traîtrise distillée à petites doses au sein des groupes rebelles. Un chemin où l’on fait un pas, puis un autre et où finalement, on se retrouve de l’autre bord. Adeline Rosenstein se livre à une brillante analyse des rapports de force, en évoquant des luttes de libération emblématiques : la Résistance française, la Guerre d’Algérie et la décolonisation du Congo… A partir de témoignages, enquêtes historiques, documents d’archives, elle met en scène des situations concrètes où elle décortique les différentes postures qu’on adopte face à l’ennemi et comment il réplique. On voit ainsi d’anciens héros de la Résistance française, devenus tortionnaires en Algérie. Ou comment Patrice Lumumba est arrivé au pouvoir et comment ses compagnons de lutte, soudoyés par les Belges, l’ont fait assassiner…

Avec une formation de clown avec Pierre Dubey à Genève, l’artiste a appris la puissance du langage corporel. A la complexité de l’Histoire, elle répond par la simplicité d’une dialectique implacable et invente un théâtre de petits gestes où les acteurs entrent avec légèreté dans la peau de ces héros, traîtres ou demi-sel, en adoptant des attitudes plus parlantes que les mots. Ils composent des sortes de clichés instantanés, pris sur le vif de l’Histoire. Des photomontages amusants et instructifs. Nous nous délectons de cette intelligence pétillante qu’ils mettent à la gloire des combattants de la liberté et où l’érudition côtoie humour et émotion. Une vraie découverte.

 Mireille Davidovici

Spectacles vus le 3 juillet à la Friche de la Belle de mai ( Marseille).

Festival de Marseille du 17 juin au 11 juillet, et du 24 au 28 août 17, rue de la République Marseille (IIème) T. : +33 (0)4 91 99 00 20 ; info@festivaldemarseille.com

 Ils savaient pas qu’ils étaient dans le monde du 10 au 13 novembre,Le Colombier, Bagnolet (Seine-Saint-Denis)

Laboratoire Poison, les 13, 14 et 15 octobre, Halles de Schaerbeek, Bruxelles. Les 18, et 19 octobre, Théâtre Dijon-Bourgogne Dijon (Côte-d’Or) et les 21 et 22 octobre, Festival Sens Interdit, Lyon (Rhône).

 

La Ronde, d’Arthur Schnitzler, adaptation et mise en scène de Natascha Rudolf

La Ronde d’Arthur Schnitzler, adaptation et mise en scène de Natascha Rudolf

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De bras en bras, la prostituée rencontre le soldat, qui rencontre la femme de chambre, qui rencontre le jeune Monsieur… L’auteur expérimente non sans amertume le jeu entre fonctions sociales et attraction sexuelle. Évidemment, sa pièce fit scandale dès sa publication en 1903 et  fut censurée l’année suivante. Il fallut attendre 1920 pour la voir sur scène. Bien sûr, le docteur Schnitzler -laryngologue comme son père- soigna actrices et cantatrices et fut salué par Sigmund Freud. La Ronde nous concerne toujours, nous intrigue et garde sa force subversive.

Natasha Rudolf n’illustre pas la galerie de personnages sociaux de La Ronde. En toute rigueur et avec la virtuosité qu’elle demande à Fanny Touron et Arnaud Chéron, elle concentre l’attention sur le signe minimal de la fonction et du pouvoir social de chacun. Pas besoin de costumes 1900 ; la détresse de la prostituée dont l’ insistance maladroite dit assez son besoin d’amour et de pain. Tout comme la lassitude du soldat et l’ambivalence de ses désirs : une femme, peut-être, mais surtout le repos.
Et ainsi de suite: la femme de chambre résiste au soldat: que deviendra-t-elle si elle est chassée par ses patrons ? Mais elle cède quand même à l’obscure attraction du sexe et à l’espoir de l’amour. La femme mariée n’avouera pas un écart, son mari amoureux et fidèle ira voir ailleurs dans le déséquilibre perpétuel et le jeu de quilles renversées faisant tourner cette ronde. Arthur Schnitzler ne se prive pas non plus de la satire et épingle ainsi un écrivain qui croit sa modeste et joyeuse partenaire attirée par sa célébrité alors qu’elle en ignore tout… Sic transit gloria mundi…

En deux gestes et un drap, les comédiens passent d’un monde à l’autre, déroulent une sociologie précise et les malentendus de la relation amoureuse. Surtout ils vont à l’essentiel, à l’obscur objet du désir, à ce que le sexe impose, à cette attraction troublée de répulsion et cette chute brutale de l’ « animal triste». Arthur Schnitzler n’est ni tendre ni léger, même si, comme dans  une nouvelle, Mademoiselle Else , « L’air est comme du champagne ». D’une extase sans douceur, mélancolique, naît pourtant, encore et toujours, un nouvel élan vital et le fantôme puissant de l’amour.

De la première rencontre, à la boucle finale, Fanny Touron et Arnaud Chéron mènent la danse, prennent tous les risques en sportifs de haut niveau. Chapeau et merci à eux pour leur performance souvent grave et parfois drôle…

Christine Friedel

Présence Pasteur, 13 rue du Pont-Trouca (Avignon, ( Vaucluse) à 12h30 et à 15h10T. : 07 89 74 20 05 et 04 32 74 18 54

 

 

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Penthésilé.e.s Amazonomachie, conception et mise en scène de Laëtitia Guédon, texte de Marie Dilasser

Penthésilé.e.s Amazonomachie, conception et mise en scène de Laëtitia Guédon, texte de Marie Dilasser

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Peut-être faut-il une bataille à mort pour que les anciens adversaires puissent renaître. Laëtitia Guédon et Marie Dilasser sont parties d’un mythe étrange : le combat entre Achille et les Amazones, ces femmes sans hommes, sinon pour procréer de nouvelles générations de femmes sans hommes. Mais une passion dévorante ravage leur reine et Achille. Absorber l’autre, le dévorer, se l’incorporer, c’est toute l’affaire: violente! Après un long processus et bien des secousses, conflits et règlements de comptes, elle pourra  sans doute s’apaiser.

Penthésilée meurt avec l’écho des chiens et le galop fou de sa jument. Cérémonie funèbre, transe : le passage à une autre forme de l’être est tout entier dans ce mouvement. Et il faut le chant double -chant de gorge trouvé dans ses racines inuites et voix de tête- de Marie-Pascale Dubé pour amener le spectateur à s’en approcher. Il faut que sa vibration, sa basse continue résonne longtemps pour qu’enfin la voix de Lorry Hardel puisse parvenir à la parole articulée.

Apparaît un Achille muet et empêché. Ses questions et courtes phrases s’écrivent sur les images du cyclorama. Jusqu’à ce que la danse lui soit permise, où il peut laisser entrer en lui et s’exprimer l’esprit du cheval, qu’il partage avec le peuple des Amazones. « Mon peuple, c’était Patrocle». Achille dit n’avoir pas de peuple mais un alter ego.  Mais pas d »alter égales » : tout le travail sera de les trouver en abolissant les limites et les frontières du vivant.

Le spectacle a bougé depuis les intentions initiales de Laëtitia Guédon. La violence non admise, inadmissible, du pouvoir féminin n’est plus au centre et se dégage du « manifeste » de Marie Dilasser, une quête absolue, exhaustive, de l’abolition des sexes (si on se réfère à l’étymologie : couper, séparer, de la perméabilité du vivant :«Je ne suis pas plus importante qu’une plante» mais en commençant par l’élimination de toutes les violences faites aux femmes. Une longue liste comprenant celles économiques, symboliques, et les pesanteurs d’un passé surtout machiste. L’écolo-féminisme est un des aspects de ce règlement de comptes, parfois très concret, souvent cru et brutal, et empesé de termes abstraits et explicatifs… Un terrain dangereux au théâtre.

Le texte de Marie Dilasser est « trop» : d’abord comme amazonomachie: une guerre à mort entre femmes et hommes (le F est avant le H dans l’alphabet) et aussi dans sa volonté d’exhaustivité. Le spectacle lui-même ne ressemble à rien de connu. Les vidéos panoramiques de Benoît Lahoz se succèdent, en fondu enchaîné, évocatrices et poétiques. Le ciel se végétalise, les villes s’envolent en fumée –mémoire de la guerre de Troie- la mer se noie. On y voit passer un temps incertain.

À l’ouverture et à la fin du spectacle,il y a un pont musical entre la partition originelle de Marie-Pascale Dubé et les chants funèbres, baroques ou populaires (on pense aux recherches de Giovanna Marini) portés par Sonia Bonny, Juliette Budet, Lucile Pouthier et Mathilde de Carné, impeccables interprètes et comédiennes. Ce chœur, arrivé tard dans la tragédie -mais en est-ce vraiment une?- accompagne avec son chant de deuil, l’immense tâche de transformation proposée par l’auteure.

Dans le titre Penthésilé.e.s, l’orthographe inclusive trouve une nouvelle fonction : révéler le féminin caché dans le faux neutre qu’est le masculin, celui qui  l’emporte mais aussi mener au dépassement du genre, pour arriver à un nous largement ouvert, à construire. Cela ne se fera pas sans règlements de comptes, et rudes, ni sans courir le risque d’y perdre la raison, le temps de parvenir à une toute nouvelle vision du monde. Rien que cela. Il fallait oser.

Christine Friedel

Tinel de la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon (Gard) à 16 h, les 7, 8, 10, 11, et 13 juillet.

Les 17 et 18 novembre, Théâtre des Îlets, Centre Dramatique national de Montluçon.

Les 24 et 25 novembre, Comédie de Colmar, Centre dramatique national Grand Est Alsace.

Du 30 novembre au 2 décembre, Comédie de Caen, Centre Dramatique National de Normandie (Calvados).

Du 14 au 16 décembre, MAC-Scène Nationale de Créteil (Val-de Marne)

Le 13 janvier 2022 à la Faïencerie-Scène conventionnée de Creil (Oise)

Les 28 et 29 janvier à Tropiques Atrium-Scène Nationale de Martinique

Les 4 et 5 février à l’Archipel Scène Nationale de la Guadeloupe

Du 6 au 22 mai au Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes.

 

 

 

 

Peer Gynt, d’après Henrik Ibsen, adaptation et mise en scène d’Anne-Laure Liégeois

Peer Gynt, d’après Henrik Ibsen, adaptation et mise en scène d’Anne-Laure Liégeois.

Quelqu’un de pas bien intéressant à priori, ce Peer Gynt, un peu mauvais garçon qui donne du souci à sa mère et que le village regarde de travers. Pas entièrement à tort : il est capable, avec ses belles histoires, d’enlever une mariée le jour de ses noces, un acte «énorme ». Et pour quoi ? Pour rien, pour le désir d’un instant.

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Peer est pourtant capable de rencontrer l’amour et de le reconnaître, ce qui le fait fuir… Elle s’appelle Solveig et l‘attendra toute sa vie, la Marguerite de ce Faust sans ambition mais aux désirs sans fin. Il aura tout, l’aventure, le danger: épouser la fille du roi des Trolls et être trollé à vie ! l’exotisme, avec le mystère du Sphinx égyptien, l‘Orient en pacha flirtant avec la danseuse Anitra qui vous croquerait des bijoux comme des bonbons, la super-richesse à l’américaine… Et à la fin ? Il reste à l’éternel adolescent ses mains vides, de nouvelles histoires à raconter, et, au bout de l‘histoire, la vérité de l’amour. Il a de la chance : il est resté « lui-même ». Être soi-même, grande question pour Ibsen, traitée cette fois sous la forme, non plus du drame mais du conte.

La mise en scène d’Anne-Laure Liégeois donne tout de suite son intensité et son rythme à l’épopée de ce Monsieur-tout-le-monde, avec une différence: Peer Gynt réalise, en toute vanité, ce que chacun rêve mais n’ose pas. La scénographie qu’elle a créée avec Aurélie Thomas, nous emmène de monde en monde à la vitesse du rêve : les rideaux tombent l’un après l’autre du fond de scène qui s’ouvrira à la fin, selon le rituel du Théâtre du Peuple, sur une forêt plus magique que jamais. Chaque scène retire le tapis sous les pieds de la scène suivante… Même réactivité avec les lumières de Guillaume Tesson. Une mise en scène concrète, efficace, avec les beaux costumes de Séverine Thiébault faits de bric et de broc, heureusement récupérés et choisis à la hauteur du conte. De belles images à la fois drôles et précises.

© Ch. Raynaud de Lage

© Ch. Raynaud de Lage

Efficace ne veut pas dire facile  Ibsen est bien traité, dans toute son intelligence. On a dit que Peer Gynt était une vision de lui-même, à la fois fortement enraciné dans sa Norvège et errant dans toute l’Europe. Mais c’est aussi l’épopée de l’homme moderne agité, « trollé » par ses désirs et capable de faire un retour en arrière sur sa vie. Comment en montrer le temps? Anne-Laure Liégeois a trouvé une très belle image, le passage de témoin entre un Peer Gynt jeune et le Peer Gynt devenu adulte (enfin, pas vraiment…) aux mains du fils puis du père, Ulysse et Olivier Dutilloy. Bel échange et étonnante vision inversée de la transmission. Eh ! oui, nos enfants nous font parents, aussi…

La transmission, c’est aussi celle de l’équipe (réduite) de comédiens amateurs de Bussang. Amateurs : on devrait dire passionnés, engagés pour le théâtre et, selon la devise du Théâtre du Peuple, « par l’Art pour l‘Humanité ». Pour les plus jeunes, peut-être une entrée dans le métier. Pour d’autres, plonger dans la marmite le temps du spectacle, quitte à prendre un congé et à laisser pour un temps d’autres activités. Quatre semaines de répétition ont suffi pour souder la troupe au complet : scènes d’ensemble ou scènes à deux fonctionnent sans perte d’énergie, dans une coordination parfaite. Que demande le peuple…

Peer Gynt est fait pour le Théâtre du Peuple, on le savait depuis la mise en scène de Philippe Berling en 1996, déjà bien dans ses bottes dès la deuxième « générale » devant un public restreint. Il tiendra tout juillet dans la grande nef du Théâtre du Peuple–Maurice Pottecher (qui mérite plus que jamais ses majuscules). En août, prendront le relais deux mises en scène de Simon Delétang, directeur du Théâtre du Peuple : Leurs enfants après eux, du lorrain Nicolas Mathieu (prix Goncourt 2018), avec les étudiants de la 80e promotion de l’École Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre, et Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, de Stig Dagerman, qu’il jouera lui-même, avec une création musicale du groupe Fergessen. Voilà de bonnes nouvelles de l’Est ; le voyage en vaut la peine, entre le calme, la verdure et la ferveur de ce temple laïc du théâtre où l’assemblée, le cercle des amateurs et des connaisseurs, a du sens.

Christine Friedel

Théâtre du Peuple-Maurice Pottecher, 4 rue du Théâtre, Bussang (Vosges). T.03 29 61 50 48

Peer Gynt : du jeudi au dimanche à 15 h, jusqu’au 1er août.
Leurs Enfants après eux : du jeudi au dimanche à 15 h, du 1er août au 4 septembre Notre Besoin de consolation est impossible à rassasier : les week-ends à 12h , du 24 juillet au 4 septembre.

 

Festival d’Avignon In Vino Delyr, de et par Bruno Duchâteau et Sylvie Marin, mise en scène de Luc Chareyron

Festival d’Avignon

In Vino Delyr, de et par Bruno Duchâteau et Sylvie Marin, mise en scène de Luc Chareyron.

Des chansons à boire mais surtout à déguster, à savourer, et parfois à jeter par dessus l’épaule pour faire place à la prochaine dont nous avions déjà  parlé il y a quelques années au festival d’Avignon. Des airs connus ou réveillés de l’oubli, aux paroles parfois réécrites pour la bonne cause, celle des femmes et du vin. Pas seulement une affaire d’hommes et Sylvie Marin a plus que son mot à dire sur la question : elle a son chant, presque vinaigré sur certaines chansons satiriques, profond et limpide comme un vieux Bourgogne, velouté comme un bon Bordeaux, quand elle emprunte au répertoire de l’Opéra, à commencer par le célèbre Libiamo de La Traviata… Nous prendrons une lampée de Gounod, Bizet ou Villa-Lobos.

Mais sa voix nous emmène le plus souvent du côté d’un pétillant nuancé et délicat. Et sa présence sur scène est aussi toute en couleurs et finesse: champagne rosé ou doré. Délicieuse… Son partenaire la soutient, lui renvoie la balle, la contredit, et l’empêche par son humour d’être une impressionnante diva. Mais aucun risque avec cette bohémienne dansante...

Vous l’aurez compris, chanter l’amour et le vin ne demande pas une structure dramaturgique en acier trempé. Les enchaînements se font donc au gré du vin et de la litanie infinie de ses saints patrons : passons sur Emilion mais n’oublions pas Pourçain ou Chinian -quels parents modernes oserient ces prénoms? Nous rencontrerons plus simplement Joseph, Louis (de Touraine), Nicolas (à condition qu’il soit de Bourgueil), Georges, des Nuits mais aussi le plus populaire, Saint-Amour. Pas de grande cause à soutenir avec ce In vino Delyr mais nous savourons avec plaisir ce spectacle délicat et drôle à la fois… Et les viticulteurs de la région participent au cadeau.

Christine Friedel

18 juillet Domaine du Mazel 07400 Valvignères; 20 juillet; Domaine des accoles 07 210 Allissas, 23 juillet - Domaine de Lorient 07 130 Saint-Peray; 25 juillet, Salle l’apARTé 07 100 Roiffieux, 27 juillet - Domaines des collines 26 260 Chavannes; 29 juillet, Domaine des amphores 42 410 Chavanay 

Ce duo propose aussi des concerts chez les particuliers : T.06 68 40 50 01.

 

 

 

Premier amour de Samuel Beckett, mise en scène de Jean-Michel Meyer

Premier amour de Samuel Beckett, mise en scène de Jean-Michel Meyer

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A l’origine une nouvelle écrite en 1946, donc juste après la guerre mais seulement éditée en 1970. Le texte- le premier que l’auteur (1906-1989) a écrit en français- avait été créé à la radio suisse par Jean-Michel Meyer dans l’interprétation de Jean-Quentin Châtelain puis nous l’avions vu le spectacle au Théâtre de la Bastille il y a déjà vingt ans. L’acteur a joué avec les plus grands dont André Engel, Claude Régy, etc. C’est le récit à la première personne, sur fond autobiographique, de la vie d’un homme qui a perdu son père et qui, du coup ne peut plus rester dans le logement familial où il vivait. Foncièrement misanthrope, il va sur la tombe de son père : il sait sa date de naissance mais plus celle de son décès. « Car je savais que je ne serais  pas  toujours jeune, et que l’été ne dure  pas éternellement, ni même l’automne, mon âme bourgeoise me le disait. »
Il se promène au bord d’un canal et assis sur un banc, rencontre Lulu, une jeune prostituée qui semble passionnée par lui et qui va lui louer un petit appartement. Mais il semble déjà regretter cette rencontre : «Le tort qu’on a, c’est d’adresser la parole aux gens ». (…) « Je sentais l’âme qui s’ennuie vite et n’achève jamais rien, qui est de toutes peut-être la moins emmerdante. Même le banc, elle en avait eu vite assez, et quant à moi, un coup d’œil lui avait suffi. C’était en réalité une femme extrêmement tenace. »

« On n’est plus soi-même, dans ces conditions, et c’est pénible de ne plus être soi-même, encore plus pénible que de l’être, quoi qu’on en dise » (…) « Ce qu’on appelle l’amour c’est l’exil, avec de temps en temps une carte postale du pays, voilà mon sentiment ce soir. » «  «Quand elles ne savent plus quoi faire, elles se déshabillent, et c’est sans doute ce qu’elles ont de mieux à faire.» Il la suit chez elle mais déjà sait qu’il commet une grave erreur : « Je ne me sentais pas bien à côté d’elle, sauf que je me sentais libre de penser à autre chose qu’à elle, et c’était déjà énorme (…). Et je savais qu’en la quittant, je perdrais cette liberté. « 

Mais il aura ensuite tout de même un enfant d’elle mais il n’en supporte pas les cris et s’en va… Les phrases sont parfois dures et glaçantes, bien «vulgaires» comme on enetend parfois dans les bars-tabacs: Samuel Beckett dans la lignée de Rabelais, appelle un chat un chat avec une prédilection évidente pour les mots ayant trait au corps : «Ce qui fait le charme de notre pays, à part bien entendu le fait qu’il est peu peuplé, malgré l’impossibilité de s’y procurer le moindre préservatif, c’est que tout y est à l’abandon sauf les vieilles selles de l’histoire. » (…) « Ce que je connais le moins mal, ce sont mes douleurs. Je les pense toutes, tous les jours, c’est vite fait, la pensée va si vite, mais elles ne viennent pas toutes de la pensée. » (…). « D’ailleurs je les connais mal aussi, mes douleurs. Cela doit venir de ce que je ne suis pas que douleur. »

Le metteur en scène a scrupuleusement respecté les intentions de l’auteur transmises par Jérôme Lindon, le directeur des Editions de Minuit: pas de musique, pas de décor, pas de gesticulation. Cela se passe dans le silence absolu de la petite chapelle du Théâtre des Halles et nous retrouvons comme il y a vingt ans, la même intensité de jeu et la même gourmandise de la langue proférée par ce grand acteur au léger accent suisse (même s’il y a différents accents suisses selon la région et la langue parlée!). En France, on l’associe à une prononciation légèrement traînante, ce qui ajoute ici une certaine distance au texte. Rien sur le sol de pierre du chœur qu’une chaise de bureau en bois sur laquelle est assis l’acteur en costume et chapeau noir, dos au public avant le début de la représentation Et quelques lumières blafardes.

Et Jean-Quentin Châtelain, avec une gestuelle minimale tout à fait remarquable, son faux air bonasse et sa voix inimitable, a vite fait d’emmener le public dans ce texte pas facile au délire noir mais plein d’humour de ce misogyne absolu qui semble en vouloir à toute l’humanité. Et quand,  à l’extrême fin, debout, ce grand acteur fait tourner avec son son seul index la chaise qui produit alors un léger grincement, c’est un grand moment de théâtre. Mais bon, il y a ,surtout au début, un point noir dans ce spectacle: une diction tout à fait approximative- fatigue ou appréhension de se retrouver dans un tel lieu?- mais Jean-Michel Meyer doit très vite rétablir la situation. Cela dit, le plaisir dans le off, de retrouver ou de découvrir un grand texte et un grand acteur n’est pas si fréquent… C’est un des miracles comme en offre assez souvent le Théâtre des Halles dirigé par Alain Timar. Et passé le rodage, le spectacle devrait prendre toute son ampleur mais il est déjà de grande qualité.

 Philippe du Vignal

 Théâtre des Halles, rue du Roi René Avignon jusqu’au 30 juillet à 11 h. T. : 04 32 76 24 51.

 

Le festival d’Avignon

Le Festival d’Avignon

Le Théâtre du Blog
sera en Avignon. Mireille Davidovici, Christine Friedel, Jean Couturier, Elisabeth Naud et moi-même, vous rendrons compte de la plupart des spectacles du in et d’une partie de ceux du off.

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La nouvelle du jour: avec l’accord de Roselyne Bachelot-Narquin, Ministre de la Culture,  de Cécile Helle, Maire d’Avignon et comme l’a proposé sa présidente Françoise Nyssen, le conseil d’administration du festival a approuvé à l’unanimité la nomination comme prochain directeur, du metteur en scène Tiago Rodrigues (voir Le Théâtre du Blog). Bien entendu, vu l’importance du poste, l’Elysée a aussi dû donner son accord. Tiago Rodrigues, comme il l’a annoncé à la conférence de presse ce lundi matin, prendra ses fonctions le 1er septembre 2022 pour un mandat d’une durée de quatre ans, renouvelable une fois. Quatre autres candidatures avaient été retenues: Romaric Daurier et Camille Barnaud, directeur et directrice adjointe du Phénix-Scène Nationale de Valenciennes, José-Manuel Gonçalvès,  directeur du Cent Quatre à Paris et Claire Lasne-Darcueil actuellement à la tête  du Conservatoire National  Supérieur. Un choix solide et clair:c’est la première fois qu’un étranger sera à la tête du plus grand festival de théâtre au monde et c’est un espoir d’ouverture. Et Tiago Rodrigues pourra sans doute donner une couleur plus « populaire » à ce festival dont les places restent inaccessibles à la majeure partie du public dont les jeunes et dont la programmation ces dernières années flirtait trop souvent avec un certain élitisme pour ne pas dire snobisme…

Tiago Rodrigues a quarante-quatre ans et  dirige  le très officiel Teatro Nacional Dona Maria II à Lisbonne. Il a fait partie très jeune encore du collectif  flamand tg Stan. Et il y a dix-huit ans déjà déjà, il  a fondé  la compagnie Mundo Perfeito; nous l’avions découvert  en 2014,  au Théâtre de la Bastille, à Paris avec By Heart, un beau spectacle sur la mémoire.Tiago Rodrigues connait bien le festival  où il a présenté Antoine et Cléopâtre en 2015 et Sopro il y a quatre ans.

Du côté du off, le mouvement d’institutionnalisation  se poursuit avec cent-vingt lieux environ et un off hors les murs comme à Châteauneuf-du-Pape, Monteux, Courthézon, Vedène; il y a une montée en puissance de certaines salles avignonnaises comme  le Théâtre des Carmes et le Théâtre du Chêne noir qui ont été au départ du off il y a plus de cinquante ans maintenant avec André Benedetto malheureusement décédé et Gérard Gélas, auxquels ont succédé leurs fils. Mais il faut aussi compter avec les salles avignonnaises comme Théâtre des Doms, l’Artéphile, La Manufacture,  le Théâtre des Halles, Le Théâtre du Balcon, La Chapelle du Verbe Incarné mais aussi Le Onze, succursale du Théâtre de Belleville à Paris installé depuis trois ans dans l’ancien Flunch boulevard Raspail tout près de la gare ou comme La Reine Blanche, succursale du théâtre homonyme à Paris. A la lecture du gros programme du off toujours fidèle au poste et très précis, semble se développer un maximum de « seul en scène », même quand il faut jouer une quinzaine de personnages. Le covid est passé par là et les compteurs ont souvent été remis à zéro ou presque. Les compagnies qui  ont réussi à venir cette année à Avignon ont dû, malgré tout, réduire la voilure… en termes financiers

 Mais il n’ y a plus d’affiches accrochées un peu partout; ce qui appartenait depuis des dizaines d’années au folklore et que plus personne ne regardait vraiment. Ce n’est pas un luxe sur le plan écologique et cela demandait un sacré boulot après le festival aux services de la voirie municipale pour les enlever! Autre changement: port du masque obligatoire dans les salles et en plein air mais aussi dehors dans le centre d’Avignon! Et sens unique obligatoire pour les piétons dans certaines rues comme celle des Teinturiers. Ce que l’on ne dit pas: comment la Mairie s’y prendra-elle pour faire respecter ces mesures sanitaires…

© Dorothée Liatard

© Dorothée Liatard


Et dans la Cour d’honneur un lieu accueillant plus de mille places: entrée uniquement réservée aux spectateurs munis d’un code Q C R sur papier ou sur portable.

Donc, attention, les pharmacies qui ont un protocole tout à fait efficace risquent d’être vite débordées ou allez voir madame Améli. Dans ce cas, bon courage: c’ est long et cela ne marche pas à tous les coups… A bientôt

Philippe du Vignal

Au Bord de Claudine Galea, mise en scène de Stanislas Nordey

Au Bord de Claudine Galea, mise en scène de Stanislas Nordey

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Le spectacle s’ouvre sur la projection d’une photo parue dans le Washington Post en mai 2004: une militaire américaine, Lyndie Enngland, tient en laisse un prisonnier nu, à terre dans la prison d’Abu Ghraib en Irak. Membre des forces terrestres, elle a participé en 2003 à cette guerre.  Simple et court, le titre fait penser à l’expression : être au bord du gouffre. Le précipice donne le vertige, appelle la chute et ces mots expriment les thèmes de ce monologue : combats, violence sans limite, désir, haine, amour mais aussi pouvoir de l’image, de écriture

 Avec une  mise en scène  sobre et radicale, Stanislas Nordey  place corps et  voix dans l’ expression la  plus dense. Emmanuel Clolus a conçu une scénographie minimaliste, froide et évocatrice: un grand parallélépipède bleu-clair, agrémenté d’un motif qui ôte la raideur à ce dispositif. Un motif enlevant une part de réalité. Mais la violence du récit est bien là avec ce volume rectangulaire, blanc, posé de biais contre le mur. Est-ce la victime, le prisonnier ? Le double de l’auteur-narratrice ? Un matelas ? Un fantôme ?

Mais aussi le lieu de l’action : un  sous-sol en béton d’un bâtiment militaire secret, et propice -en temps de guerre mais pas uniquement- à des actes douteux, voire effroyables. Ce décor unique se métamorphose au rythme de l’histoire et devient un autre espace clos. Espace mental de l’écrivaine, absorbé par cette image insoutenable de la soldate et de son prisonnier, de la torture, mais aussi, et progressivement, par ses angoisses politiques et existentielles, mises en éveil par la photo.

 

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©Jean-Louis Fernandez

Comment rester debout et ne pas perdre l’inspiration poétique face à la violence, à l’inhumain? Claudine Galea pose la question complexe à laquelle s’affronte tout artiste: comment faire exister un thème aussi atroce? Les premiers mots de la pièce sont révélateurs : «Je suis cette laisse en vérité (…) Pendant des semaines, j’écris Au Bord. (…) Trente-neuf fois, j’essaie d’écrire Au Bord. Trente-neuf fois, je m’arrête en route. Je suis cette laisse. »

La relecture d’En laisse de Dominique Fourcade qui puise aussi son inspiration dans cette terrible photo, sera un élément déclencheur pour l’écrivaine : «Le 21 août 2005, (…)je recommence à partir de cette phrase:  » Je suis cette laisse en vérité. » Cet objet a pouvoir évocateur et symbolique  dans ce monologue inclassable qui n’est ni du théâtre, ni vraiment de la poésie. Les premiers mots: « Je suis cette laisse en vérité » et les derniers : « J’emmène mes laisses à ronger », comme ell devenait personnage: tour à tour celui de l’interlocutrice de La Femme soldate,  la Femme soldate elle-même, la Femme-autrice ou l’Écriture : «Je suis au bout de cette laisse. / Je suis celle qui tient la laisse. /Je suis celle qui se tait et qui tient la laisse. /J’ai punaisé la photographie sur le mur en face de la table où j’écris. Je n’écris plus je regarde. /Celle qui tient la laisse m’appelle. /Sans me regarder elle me tient captive. /Regarde-moi. « 

Avec une lucidité implacable et une véritable pensée politique, Claudine Galea dit la condition de l’auteur, l’inspiration créatrice et la forte influence de l’image, devant l’impossibilité d’écrire et la faculté d’effacement, face à l’innommable: «Je pense que la photographie n’arrête pas l’impensable, l’impossible possible, et que le pire reste à venir. »  Et, presqu’à la fin de la pièce: «Je pense que l’image ne tient pas compte de la réalité. La réalité ne tient pas compte de l’image. » La question s’adresse aussi à l’artiste-metteur en scène et à la comédienne. Stanislas Nordey y répond avec une réalisation d’une rare perspicacité. Sans aucun pathos, il gère de main de maître cette confrontation entre  l’inqualifiable et la souffrance. Et il a choisi Cécile Brune pour  proférer -admirablement- une parole singulière, ni dramatique au sens classique du terme, ni lyrique,

La seconde partie du texte rythmée par un anaphorique :«Je pense », est une véritable performance pour une actrice: fragments de pensée et images poétiques s’enchâssent dans un flot continu au tempo cadencé, proche d’un long poème. Bouleversant ! Cécile Brune nous éblouit, magnifique funambule d’une extrême précision gestuelle et orale, pleine d’émotion ! Emmanuel Clolus a conçu une scénographie au plus près du texte, sans jamais l’illustrer et les éclairages de Stéphanie Daniel offrent en une heure, cinq séquences où les  variations délicates de la lumière correspondent à l’intensité de ce monologue. La musique au piano est au cœur de cette traversée mentale, violente et tragique. Nous restons sous tension et la théâtralité laisse retentir ce monologue aux mille nuances!

Elisabeth Naud

Théâtre National de Strasbourg, du 21 au 29 juin  Strasbourg ( Bas-Rhin) . T. : 03 88 24 88 00.

Théâtre National de la Colline, Paris. En mars et avril 2022

Le texte de la pièce est publié aux éditions Espaces 34.

Parages 09, la revue du T.N.S. consacre un numéro spécial à Claudine Galea.

 

Salomé d’après Richard Strauss, mise en scène de Franziska Kronfroth, musique et direction musicale de Roman Lemberg

Salomé d’après Richard Strauss, mise en scène de Franziska Kronfroth, musique et direction musicale de Roman Lemberg

Le Musiktheaterkollektiv Hauen und Stechen co-fondé en 2012 par les metteuses en scène Franziska Kronfoth et Julia Lwowski veut créer un théâtre musical polymorphe. Ses premières créations ont été jouées dans plusieurs maisons d’opéra allemandes et reviennent au Théâtre de l’Athénée à Paris où il avait présenté Notre Carmen. Pour bâtir cette Salomé, les metteuses en scène sont parties de l’opéra du compositeur qui s’était inspiré de la pièce éponyme d’Oscar Wilde, créée au Théâtre de l’Athénée (alors appelé Comédie Parisienne), le 11 février 1896. Mais son auteur était absent en prison à Londres…

Le collectif Hauen und Stechen est revenu au texte de l’écrivain avec un détour par Hérodias de Gustave Flaubert, source du drame anglais mais aussi par la Bible et Moralités légendaires de Jules Laforgue… On retrouve aussi La Tragédie de Salomé, une chorégraphie de l’Américaine Loïe Fuller créée en 1907 dans ce même théâtre. Cette pionnière de l’abstraction dansée est restée célèbre pour sa Danse serpentine. A ce jeu de références multiples, s’ajoutent des textes issus d’un travail dit « d’écriture au plateau »… On pourrait qualifier de cubiste, ce spectacle où les actions se superposent avec une fable réduite à sa plus simple expression, adaptée du livret de Richard Strauss et fidèle à la pièce d’Oscar Wilde. Salomé, belle-fille du roi Hérode, curieuse des prophéties de Jochanaan (Jean-Baptiste) emprisonné par le Tétrarque, convainc le gardien-chef Narraboth, de libérer Jochanaan dont elle se prend de passion, au grand dam de Narraboth qui se suicide… Le prophète est reconduit en prison et Salomé demande sa tête à son beau-père, en récompense d’une danse qu’elle lui a accordée en privé. La jeune femme ne pourra baiser que la tête coupée de celui qu’elle aime… Hérode, terrifié, donne l’ordre de tuer Salomé.

 Ce personnage ici est joué par cinq actrices et chanteuses dont une ogresse géante ou une séductrice jeune première. La scénographie imbrique voiles, tentures ou, en contraste, des éléments de cabaret pop, tubes fluo et projections vidéo. Dans ce décor de bric et de broc, se décomposent et se recomposent des chorégraphies sans aucune grâce orientale, s’apparentent souvent à de la pantomime et les costumes, de style hybride, sont d’une laideur délibérée…. Les séquences se répètent obsessionnellement: soit chantées, dansées, parlées en allemand, français ou anglais. La caméra les relaye en gros plans sur différents supports, en s’attardant sur un infime détail. On évoque la légende de Salomé transposée en drame contemporain où l’exotique côtoie le «grunge» : Narraboth ne se poignarde pas mais avale des barbituriques. Et la mythologie sumérienne trouve une place de choix avec la descente aux enfers de la déesse Ishtar à travers les sept portes et un numéro de cabaret maladroit. On voit aussi la passion du Christ annoncée par Jean-Baptiste…

 «Salomé n’est pas seule ici, disent les metteuses en scène. Ses incantations se multiplient dans les illustres réinterprétations qui explorent les secrets de l’amour et de la mort (…) Dont la lune est le témoin brillant et silencieux. » Elles évoquent aussi le fantôme de Loïe Fuller hantant l’Athénée avec sa danse enveloppée de voiles, et ses serpents… Sur l’air de La Danse des sept voiles, le plus connu de l’opéra, se clôt cette Salomé après une longue séquence de manipulation de la tête coupée du prophète. Le spectacle revisité et plein d’idées mais brouillon, est partiellement sauvé par la musique très inventive de Roman Lemberg qui, avec des sonorités et une facture contemporaines, retrouve les accents romantiques wagnériens de Richard Strauss. Sur scène, au piano, en compagnie de Louis Bona (alto), Ni Fan (percussions) et Max Murray (tuba), le compositeur a su s’adapter à un travail collectif dont le résultat laisse à désirer et  qui n’est pas à la hauteur des ambitions affichées par le collectif Hauen und Stechen.

C’est l’un des derniers spectacles programmés par Patrice Martinet, le directeur de l’Athénée qui avait orienté ce théâtre de statut privé financé par l’Etat, vers une programmation musicale ambitieuse. Il va quitter ses fonctions après de vaines tentatives auprès de la ministre de la Culture pour que cette salle historique reste dans le théâtre public. Il avait proposé de créer une fondation pour la gérer mais Roselyne Bahcelot en a décidé autrement. Aussi, de guerre lasse et après bien des atermoiements, a-t-il cédé les parts de cette S.A.R.L. à Olivier Mantei et Olivier Poubelle, propriétaires des Bouffes du Nord qui ont promis de garder l’ensemble du personnel et l’esprit du lieu. A suivre…

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 29 juin, Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet, square Louis Jouvet, Paris (IX ème).

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