27ème Édition de La Mousson d’Été. Festival international des écritures dramatiques contemporaines

27ème Édition de La Mousson d’Été. Festival international des écritures dramatiques contemporaines
 

Pour la clôture du festival ce 29 août et en tournée, dans le bassin mussipontain, Raoul est venu accompagné de son portrait : théâtral à souhait dans la mise en scène de Marcial Di Fonzo Bo, tout en humour, grâce et émotion. Un choix poétique pertinent… 

Cette année, la figure de la femme s’est manifestée dans plusieurs textes et loin des poncifs habituels. La lecture de Pour un temps soit peu par et de l’autrice trans non-binaire, Laurène Marx, en est un exemple convaincant. De sa voix, son corps et de ses silences impressionnants de justesse ont jailli de ce monologue, un témoignage et des interrogations peu communes sur la féminité et ses injonctions. Une découverte fascinante : « Déjà… tout est vachement très, très différent de ce que moi-même, je pense. Alors que… je veux dire… je SUIS « moi même », tu vois ? Donc, te fais pas d’idées, c’est tout. C’est mieux. C’est tout. Et ça commence comme ça. Pour moi, pour « elle » ça se passe comme ça.Tu rentres un soir, tu t’assois, tu prends une grande inspiration et puis tu commences à projeter des diapos de ta vie avec ta rétine sur le mur blanc d’en face. Ça dure un quart de seconde, hein. C’est pas l’ouverture de Cannes, t’emballe pas. Puis tu dis…Y a un tas de variantes mais l’idée c’est un truc du genre : ah… o.k., merde…Je suis une meuf, je crois… je suis une trans, je crois…Ou « j’arrête » Ou« Mais qu’est-ce que j’ai foutu…» Evidemment y’a des nuances, c’est tout un tas d’intuitions au fil du temps, d’envies de velours et de douceur, de te faire culbuter par le garagiste, alors que t’as même pas de voiture… mais en substance…C’est ça… »

 Autre forme et mise en voix du caché et du soi : la rencontre en compagnie de Sergio Blanco et de Laurène Marx. Écrivains et artistes, ils nous ont offert un dialogue plein d’écoute, d’esprit et d’humour sur le thème des écritures de l’intime. Le débat, très vite, est devenu théâtral tel une forme courte. Un moment mémorable ! Leurs visions, leurs pensées singulières et critiques ont ouvert un horizon esthétique et éthique hors du commun, sur la question de l’auto-fiction, de l’intime, du genre, de l’identité. Pour Sergio Blanco ce sont: »des formes complexes, diaboliques où il y a une dose d’humanité énorme. Tebas Land marque mon entrée dans cette écriture auto-fictive et de l’intime (…)  Et la proposition de La Mousson d’été, m’a tout de suite plu. Cet endroit où, pendant une semaine on habite avec plusieurs textes, on cohabite avec des gens, des textes, c’est une expérience unique au monde… Et j’ai été tout de suite habité par ce texte de Laurène, je relis la notion de l’intime, qui, là, n’est pas nombriliste, car ce texte parlait de moi, de nous tous. (…) C’est un acte d’ouverture : c’est celui qui vit et qui va vers l’autre. Montaigne, père de l’écriture de l’intime, ne parle pas d’être soi, mais être à soi. On retrouve cela dans le texte de Laurène Marx: c’est quoi être à soi?  C’est appartenir à personne d’autre, ce qui finit par appartenir à tous ».

A cela, Laurène Marx répond que son texte doit être un témoignage. Elle le considère comme un manifeste  : «Tout est vrai, tout existe, je dois un peu répondre à ça, à cette réalité. (…) Dans mes textes, je vous balance des trucs car j’ai décidé, face et avec l’écriture, d’avoir honte de rien. Alors que je suis trans, c’est une honte… On est né dans un mauvais corps, non, c’est vous qui êtes nés dans un mauvais fruit ! Si tu as honte de tout, tu peux plus rien raconter. Or il ne s’agit pas de corps, il s’agit d’aller plus loin, on doit avancer, mais on reste avec notre honte… L’art pour lutter contre la honte ! Extrait de Pour un temps soit peu : -« 26 degrés, t’auras l’air fière. Fière, c’est bien. Pas arrogante, pas trop sûre de toi non plus, tu es une femme. Fière, c’est bien. Balance du cul mais pas trop, on pensera que tu fais semblant ou que t’es bourrée et puis les mecs, ça les rend dingues, ça fait disponible. Ils se mettent à aboyer, ils sentent la viande qui bouge dans la dentelle. Le frottement doux. Ils entendent. Tout ce qui te plaît n’a plus d’importance, il ne s’agit pas de ça, tu joues pour les autres et ton public t’attend et ce public-là, tu peux pas le décevoir, il veut ta vie, il la voudra. Il n’a pas payé pour te voir, tu n’es pas payée pour lui plaire mais c’est toi qui impose ta présence au monde. » 

Laurène Marx déclare, non sans panache et émotion: « On est tous trans, c’est plus large comme spectre, il y a une ré-appropriation permanente, vous vous êtes posés des questions sur l’image que vous voulez rendre et pourquoi ? Là, vous êtes trans. » Le public resta quelque peu perplexe tout en étant très attentif. Et à la sortie de la rencontre, les discussions allèrent bon train ! Cet échange avait ouvert un champ de réflexions et d’interrogations inhabituel, sur l’identité, le genre mais aussi l’amour, la représentation, l’image, la création poétique…

L’amour, dans tous ses états, a parcouru un bon nombre de pièces comme Les Subtilités du désamour de l’Argentine Anahi Ribeiro. Un couple d’auteurs vient de se séparer mais décide pourtant de se retrouver pour écrire ensemble leur dernière pièce, et choisit comme sujet : L’ amour. A mesure que leur lien sentimental se décompose dans la réalité, il se construit dans la fiction. Ces mondes vont se mélanger et lutter chacun pour prendre le dessus. Une  lecture de ce texte traduit par Adeline Isabel-Mignot et dirigée par Laurent Vacher.

Dans un genre dramatique différent : 

Femme disparaît de Julia Haenni sous le direction de Véronique Bellegarde, traduction de Julie Tirard. Cette autrice interroge notamment les carcans sociaux et théâtraux. 

Ana contre la mort de Gabriel Calderon, une lecture dirigée par Laurent Vacher, traduction de Laurent Gallardo. Une tragédie contemporaine avec l’inexorable lutte d’une mère pour sauver la vie de son fils gravement malade et dont le traitement médical est très onéreux. Ne pouvant pas payer, Ana prend contact avec un dealer pour travailler comme « mule »: -Le Dealer : On ne peut pas tuer un fantôme, on peut juste l’exorciser et ma mère ne veut pas m’exorciser, ou plutôt elle ne veut pas s’exorciser de moi. » -Ana: Aucune mère ne veut s’exorciser de ses enfants.-Le Dealer:- C’est vrai, ce sont les enfants qui ne veulent plus avoir leur mère sur le dos, mais elles sont comme des sangsues. -Ana. Ne sois pas idiot, range ça. -Le Dealer: « Je suis pas aussi idiot que j’en ai l’air » voilà ce que disait Platon à ses disciples …(il range le petit sacSi tu ne viens pas pour ça, alors qu’est-ce que tu fous là ? -Ana:  » J’ai besoin d’argent ». 

Citons aussi : Furieuse Scandinavie, une pièce très bien traduite par Victoria Mariani, de l’auteur espagnol  Antonio Rojano où s’entrechoquent les thèmes de la mémoire, de l’amour et de la perte, dans une belle mise en espace dirigée par Blandine Savetier. Un texte riche en paysages intérieurs et situations surréalistes, comiques et décalées : « S’ils sont ici et maintenant c’est parce que tous deux cherchent ce qu’ils ont perdu, même s’ils n’ont pas la moindre idée, ou c’est ce qu’ils nous laissent entendre, de ce qu’ils cherchent, de ce qu’ils désirent ou de ce qu’ils ont bien pu perdre à la fin ». Le texte est découpé en chapitres. Chacun d’eux est annoncé par Léa Sery, belle présence, qui interprète aussi à merveille un des personnages féminins:

-Chapitre 1: Comment Erika M dissout la réalité dans une carte routière.

 

Le rôle d’ Érika est joué tambour battant, avec émotion ou humour par Julie Pilot.  Érika: -«Mais dis-moi, toi qui a connu le monde et qui a voyagé parmi ses émotions, est-ce qu’à tout hasard, la réalité se montre toujours clairement ? N’est-elle pas complexe et non simple ? Tu penses que la réalité se présente comme les pages d’un livre ou bien se déplie comme une carte – une carte routière-  difficile à ouvrir, difficile à interpréter et impossible à replier ? Ce récit commence ici, dans un lieu connu, mais il finira dans une ville au nom étranger, au bout de l’une de ces cartes impossibles. Une ville dont j’ai aussi oublié le nom. Je me souviens seulement de ce qu’au début, bien avant qu’arrivent les ténèbres, je t’aimais et tu m’as abandonnée. » Vu le temps imparti pour chaque lecture, le texte a dû être coupé. Ce qui implique forcément un angle de vue, ici davantage axé sur l’aspect comique, absurde. Cette contrainte peut parfois modifier l’esprit et la profondeur de la pièce.

 

© B. Didym

© B. Didym

Dans un autre registre, sur le thème du parricide et de la vengeance, L’Arbre à sang d’Angus Cerini, auteur et performeur australien. Une lecture habilement mise en espace par Anne Théron, cette pièce, en effet pourrait tomber dans la caricature langagière. Texte pour la première fois traduit en français, finement et avec authenticité par Dominique Hollier, et en vue de cette 27ème saison. Une mère et ses deux filles viennent de tuer leur mari et père. De cet événement tragique s’ensuit toute une série de situations cocasses, terribles et absurdes dans une région rurale d’Australie où « tout le monde savait, personne n’a rien dit, rien fait!». 

La mère et ses deux filles Ada et Ida, (Catherine Matisse, Léa Sery et Alexiane Torrès) jouent avec jubilation et drôlerie  la situation grave et critique où elles se sont  placées et pour cause ! Elles se saisissent avec enthousiasme de cette langue rustique, organique et théâtrale. L’auteur ne mâche pas ses mots pour nous raconter l’histoire macabre à souhait et déjantée qui évolue de coup de théâtre, en coup de théâtre. : «M’man.- Bonjour Monsieur Jones. Ada.- Bonjour qu’il dit. Ida.- Il est bien rentré votre bonhomme qu’il dit ? M’man.- Je l’ai pas encore vu. L’avez dans votre camion ? Ada.- Il partait en zigzaguant par ici, pis j’entends un coup de feu. Sûr que tout va bien ?M’man.- J’entends pas de coup de feu. Ada.- Je me dis peut-être y a un problème. M’man.- On l’a pas vu, encore bu comme un trou. À tous les coups. Ida.- Ça c’est sûr. Ada.- Et donc tout va bien ? Jones renifle l’air. M’man.- Ben il est pas encore rentré, donc oui, jusqu’ici ça va. Ada- Peut-être là-bas dans le pré, le vieux Smithy l’a pris pour un renard. Ida.- Peut-être il s’est pris une balle dans le lard. Ada.- Le connard. Ida.- Faut dire c’est pas une lumière votre gars – sacré bougre de bon à rien, le pauvre con d’ivrogne. M’man.- Cramoisi qu’il est le Jones. Ada- Désolé M’dame, pas poli de dire ça. Ida.- Jones tout honteux, dire des gros mots devant les dames. »

 

© B. Didym

© B. Didym

Destin, amour, parricide, exil, tyrannie, monde de l’entreprise: des thèmes dramatiques par excellence et de presque tous les temps, ont habité, en présence d’actrices et d’acteurs virtuoses, formidables,  La Mousson d’Été. Cette 27ème édition nous a adressé une parole théâtrale à forte dimension politique et sociale où vibre l’humanité  la plus enjouée ou/et la plus grave… A retenir (le choix est complexe, vue la qualité de cette année), entre autres deux lectures d’une densité émotionnelle, d’une qualité littéraire et d’une interprétation rares : Tebas Land de Sergio Blanco, traduction de Philippe Koescheleff, dirigée par Sergio Blanco avec la collaboration de Philippe Koscheleff et remarquablement interprétée par Houédo Dossa et Stanislas Nordey. Et la dernière, le 28 août au soir, Mare Nostrum d’Aïko Solovkine, journaliste indépendante et autrice belge, sous la direction de Michel Didym dans une belle mise en espace sobre mais évocatrice. Et avec une simplicité recherchée. En effet, la lecture de cet avant dernier soir du festival, se joignait à la musique, admirable, composée et interprétée par Philippe Thibault. Le rythme était présent dans toute sa théâtralité. Une lecture accompagnée d’un tempo vocal, dramatique et musical complice de ce texte subtil. Les mots d’Aïko Solovkine et le dire de Jean-Pierre Darroussin se fondaient dans un rapport mimétique avec l’espace du récit: la Méditérranée et ses profondeurs et le cheminement intérieur des pêcheurs. Ici incarné par Jean-Pierre Darroussin, bouleversant !  
Dans ces deux pièces, la poésie, l’ intelligence et leurs thèmes tragiques pérennes et si actuels, s’adressent à tous et en toute urgence ! Comme le spectacle Part-Dieu, chant de gare, inventif, ludique et cruel, politique et profondément humain. Réalisé avec des moyens simples, judicieux, artisanaux, une prouesse dramaturgique et artistique, très loin des nouvelles technologies… 

Une Mousson d’Été qui restera dans les mémoires ! Les musiciens et chanteurs, tous les soirs, comme chaque année, après une journée bien remplie, nous invitait à danser masqués avant de tomber dans les Bras de Morphée…

Elisabeth Naud

Cette  édition de la Mousson d’été a eu lieu du 23 au 29 août à l’Abbaye des Prémontrés,  Pont-à-Mousson (Meurthe-et-Moselle).

Pour un temps soit peu de Laurène Marx, est publié aux Editions Théâtrales.

L’Arbre à sang d’Angus Cerini est éditée par la Maison Antoine Vitez.

 

 

 

 


Archive pour 5 septembre, 2021

27ème Édition de La Mousson d’Été. Festival international des écritures dramatiques contemporaines

27ème Édition de La Mousson d’Été. Festival international des écritures dramatiques contemporaines
 

Pour la clôture du festival ce 29 août et en tournée, dans le bassin mussipontain, Raoul est venu accompagné de son portrait : théâtral à souhait dans la mise en scène de Marcial Di Fonzo Bo, tout en humour, grâce et émotion. Un choix poétique pertinent… 

Cette année, la figure de la femme s’est manifestée dans plusieurs textes et loin des poncifs habituels. La lecture de Pour un temps soit peu par et de l’autrice trans non-binaire, Laurène Marx, en est un exemple convaincant. De sa voix, son corps et de ses silences impressionnants de justesse ont jailli de ce monologue, un témoignage et des interrogations peu communes sur la féminité et ses injonctions. Une découverte fascinante : « Déjà… tout est vachement très, très différent de ce que moi-même, je pense. Alors que… je veux dire… je SUIS « moi même », tu vois ? Donc, te fais pas d’idées, c’est tout. C’est mieux. C’est tout. Et ça commence comme ça. Pour moi, pour « elle » ça se passe comme ça.Tu rentres un soir, tu t’assois, tu prends une grande inspiration et puis tu commences à projeter des diapos de ta vie avec ta rétine sur le mur blanc d’en face. Ça dure un quart de seconde, hein. C’est pas l’ouverture de Cannes, t’emballe pas. Puis tu dis…Y a un tas de variantes mais l’idée c’est un truc du genre : ah… o.k., merde…Je suis une meuf, je crois… je suis une trans, je crois…Ou « j’arrête » Ou« Mais qu’est-ce que j’ai foutu…» Evidemment y’a des nuances, c’est tout un tas d’intuitions au fil du temps, d’envies de velours et de douceur, de te faire culbuter par le garagiste, alors que t’as même pas de voiture… mais en substance…C’est ça… »

 Autre forme et mise en voix du caché et du soi : la rencontre en compagnie de Sergio Blanco et de Laurène Marx. Écrivains et artistes, ils nous ont offert un dialogue plein d’écoute, d’esprit et d’humour sur le thème des écritures de l’intime. Le débat, très vite, est devenu théâtral tel une forme courte. Un moment mémorable ! Leurs visions, leurs pensées singulières et critiques ont ouvert un horizon esthétique et éthique hors du commun, sur la question de l’auto-fiction, de l’intime, du genre, de l’identité. Pour Sergio Blanco ce sont: »des formes complexes, diaboliques où il y a une dose d’humanité énorme. Tebas Land marque mon entrée dans cette écriture auto-fictive et de l’intime (…)  Et la proposition de La Mousson d’été, m’a tout de suite plu. Cet endroit où, pendant une semaine on habite avec plusieurs textes, on cohabite avec des gens, des textes, c’est une expérience unique au monde… Et j’ai été tout de suite habité par ce texte de Laurène, je relis la notion de l’intime, qui, là, n’est pas nombriliste, car ce texte parlait de moi, de nous tous. (…) C’est un acte d’ouverture : c’est celui qui vit et qui va vers l’autre. Montaigne, père de l’écriture de l’intime, ne parle pas d’être soi, mais être à soi. On retrouve cela dans le texte de Laurène Marx: c’est quoi être à soi?  C’est appartenir à personne d’autre, ce qui finit par appartenir à tous ».

A cela, Laurène Marx répond que son texte doit être un témoignage. Elle le considère comme un manifeste  : «Tout est vrai, tout existe, je dois un peu répondre à ça, à cette réalité. (…) Dans mes textes, je vous balance des trucs car j’ai décidé, face et avec l’écriture, d’avoir honte de rien. Alors que je suis trans, c’est une honte… On est né dans un mauvais corps, non, c’est vous qui êtes nés dans un mauvais fruit ! Si tu as honte de tout, tu peux plus rien raconter. Or il ne s’agit pas de corps, il s’agit d’aller plus loin, on doit avancer, mais on reste avec notre honte… L’art pour lutter contre la honte ! Extrait de Pour un temps soit peu : -« 26 degrés, t’auras l’air fière. Fière, c’est bien. Pas arrogante, pas trop sûre de toi non plus, tu es une femme. Fière, c’est bien. Balance du cul mais pas trop, on pensera que tu fais semblant ou que t’es bourrée et puis les mecs, ça les rend dingues, ça fait disponible. Ils se mettent à aboyer, ils sentent la viande qui bouge dans la dentelle. Le frottement doux. Ils entendent. Tout ce qui te plaît n’a plus d’importance, il ne s’agit pas de ça, tu joues pour les autres et ton public t’attend et ce public-là, tu peux pas le décevoir, il veut ta vie, il la voudra. Il n’a pas payé pour te voir, tu n’es pas payée pour lui plaire mais c’est toi qui impose ta présence au monde. » 

Laurène Marx déclare, non sans panache et émotion: « On est tous trans, c’est plus large comme spectre, il y a une ré-appropriation permanente, vous vous êtes posés des questions sur l’image que vous voulez rendre et pourquoi ? Là, vous êtes trans. » Le public resta quelque peu perplexe tout en étant très attentif. Et à la sortie de la rencontre, les discussions allèrent bon train ! Cet échange avait ouvert un champ de réflexions et d’interrogations inhabituel, sur l’identité, le genre mais aussi l’amour, la représentation, l’image, la création poétique…

L’amour, dans tous ses états, a parcouru un bon nombre de pièces comme Les Subtilités du désamour de l’Argentine Anahi Ribeiro. Un couple d’auteurs vient de se séparer mais décide pourtant de se retrouver pour écrire ensemble leur dernière pièce, et choisit comme sujet : L’ amour. A mesure que leur lien sentimental se décompose dans la réalité, il se construit dans la fiction. Ces mondes vont se mélanger et lutter chacun pour prendre le dessus. Une  lecture de ce texte traduit par Adeline Isabel-Mignot et dirigée par Laurent Vacher.

Dans un genre dramatique différent : 

Femme disparaît de Julia Haenni sous le direction de Véronique Bellegarde, traduction de Julie Tirard. Cette autrice interroge notamment les carcans sociaux et théâtraux. 

Ana contre la mort de Gabriel Calderon, une lecture dirigée par Laurent Vacher, traduction de Laurent Gallardo. Une tragédie contemporaine avec l’inexorable lutte d’une mère pour sauver la vie de son fils gravement malade et dont le traitement médical est très onéreux. Ne pouvant pas payer, Ana prend contact avec un dealer pour travailler comme « mule »: -Le Dealer : On ne peut pas tuer un fantôme, on peut juste l’exorciser et ma mère ne veut pas m’exorciser, ou plutôt elle ne veut pas s’exorciser de moi. » -Ana: Aucune mère ne veut s’exorciser de ses enfants.-Le Dealer:- C’est vrai, ce sont les enfants qui ne veulent plus avoir leur mère sur le dos, mais elles sont comme des sangsues. -Ana. Ne sois pas idiot, range ça. -Le Dealer: « Je suis pas aussi idiot que j’en ai l’air » voilà ce que disait Platon à ses disciples …(il range le petit sacSi tu ne viens pas pour ça, alors qu’est-ce que tu fous là ? -Ana:  » J’ai besoin d’argent ». 

Citons aussi : Furieuse Scandinavie, une pièce très bien traduite par Victoria Mariani, de l’auteur espagnol  Antonio Rojano où s’entrechoquent les thèmes de la mémoire, de l’amour et de la perte, dans une belle mise en espace dirigée par Blandine Savetier. Un texte riche en paysages intérieurs et situations surréalistes, comiques et décalées : « S’ils sont ici et maintenant c’est parce que tous deux cherchent ce qu’ils ont perdu, même s’ils n’ont pas la moindre idée, ou c’est ce qu’ils nous laissent entendre, de ce qu’ils cherchent, de ce qu’ils désirent ou de ce qu’ils ont bien pu perdre à la fin ». Le texte est découpé en chapitres. Chacun d’eux est annoncé par Léa Sery, belle présence, qui interprète aussi à merveille un des personnages féminins:

-Chapitre 1: Comment Erika M dissout la réalité dans une carte routière.

 

Le rôle d’ Érika est joué tambour battant, avec émotion ou humour par Julie Pilot.  Érika: -«Mais dis-moi, toi qui a connu le monde et qui a voyagé parmi ses émotions, est-ce qu’à tout hasard, la réalité se montre toujours clairement ? N’est-elle pas complexe et non simple ? Tu penses que la réalité se présente comme les pages d’un livre ou bien se déplie comme une carte – une carte routière-  difficile à ouvrir, difficile à interpréter et impossible à replier ? Ce récit commence ici, dans un lieu connu, mais il finira dans une ville au nom étranger, au bout de l’une de ces cartes impossibles. Une ville dont j’ai aussi oublié le nom. Je me souviens seulement de ce qu’au début, bien avant qu’arrivent les ténèbres, je t’aimais et tu m’as abandonnée. » Vu le temps imparti pour chaque lecture, le texte a dû être coupé. Ce qui implique forcément un angle de vue, ici davantage axé sur l’aspect comique, absurde. Cette contrainte peut parfois modifier l’esprit et la profondeur de la pièce.

 

© B. Didym

© B. Didym

Dans un autre registre, sur le thème du parricide et de la vengeance, L’Arbre à sang d’Angus Cerini, auteur et performeur australien. Une lecture habilement mise en espace par Anne Théron, cette pièce, en effet pourrait tomber dans la caricature langagière. Texte pour la première fois traduit en français, finement et avec authenticité par Dominique Hollier, et en vue de cette 27ème saison. Une mère et ses deux filles viennent de tuer leur mari et père. De cet événement tragique s’ensuit toute une série de situations cocasses, terribles et absurdes dans une région rurale d’Australie où « tout le monde savait, personne n’a rien dit, rien fait!». 

La mère et ses deux filles Ada et Ida, (Catherine Matisse, Léa Sery et Alexiane Torrès) jouent avec jubilation et drôlerie  la situation grave et critique où elles se sont  placées et pour cause ! Elles se saisissent avec enthousiasme de cette langue rustique, organique et théâtrale. L’auteur ne mâche pas ses mots pour nous raconter l’histoire macabre à souhait et déjantée qui évolue de coup de théâtre, en coup de théâtre. : «M’man.- Bonjour Monsieur Jones. Ada.- Bonjour qu’il dit. Ida.- Il est bien rentré votre bonhomme qu’il dit ? M’man.- Je l’ai pas encore vu. L’avez dans votre camion ? Ada.- Il partait en zigzaguant par ici, pis j’entends un coup de feu. Sûr que tout va bien ?M’man.- J’entends pas de coup de feu. Ada.- Je me dis peut-être y a un problème. M’man.- On l’a pas vu, encore bu comme un trou. À tous les coups. Ida.- Ça c’est sûr. Ada.- Et donc tout va bien ? Jones renifle l’air. M’man.- Ben il est pas encore rentré, donc oui, jusqu’ici ça va. Ada- Peut-être là-bas dans le pré, le vieux Smithy l’a pris pour un renard. Ida.- Peut-être il s’est pris une balle dans le lard. Ada.- Le connard. Ida.- Faut dire c’est pas une lumière votre gars – sacré bougre de bon à rien, le pauvre con d’ivrogne. M’man.- Cramoisi qu’il est le Jones. Ada- Désolé M’dame, pas poli de dire ça. Ida.- Jones tout honteux, dire des gros mots devant les dames. »

 

© B. Didym

© B. Didym

Destin, amour, parricide, exil, tyrannie, monde de l’entreprise: des thèmes dramatiques par excellence et de presque tous les temps, ont habité, en présence d’actrices et d’acteurs virtuoses, formidables,  La Mousson d’Été. Cette 27ème édition nous a adressé une parole théâtrale à forte dimension politique et sociale où vibre l’humanité  la plus enjouée ou/et la plus grave… A retenir (le choix est complexe, vue la qualité de cette année), entre autres deux lectures d’une densité émotionnelle, d’une qualité littéraire et d’une interprétation rares : Tebas Land de Sergio Blanco, traduction de Philippe Koescheleff, dirigée par Sergio Blanco avec la collaboration de Philippe Koscheleff et remarquablement interprétée par Houédo Dossa et Stanislas Nordey. Et la dernière, le 28 août au soir, Mare Nostrum d’Aïko Solovkine, journaliste indépendante et autrice belge, sous la direction de Michel Didym dans une belle mise en espace sobre mais évocatrice. Et avec une simplicité recherchée. En effet, la lecture de cet avant dernier soir du festival, se joignait à la musique, admirable, composée et interprétée par Philippe Thibault. Le rythme était présent dans toute sa théâtralité. Une lecture accompagnée d’un tempo vocal, dramatique et musical complice de ce texte subtil. Les mots d’Aïko Solovkine et le dire de Jean-Pierre Darroussin se fondaient dans un rapport mimétique avec l’espace du récit: la Méditérranée et ses profondeurs et le cheminement intérieur des pêcheurs. Ici incarné par Jean-Pierre Darroussin, bouleversant !  
Dans ces deux pièces, la poésie, l’ intelligence et leurs thèmes tragiques pérennes et si actuels, s’adressent à tous et en toute urgence ! Comme le spectacle Part-Dieu, chant de gare, inventif, ludique et cruel, politique et profondément humain. Réalisé avec des moyens simples, judicieux, artisanaux, une prouesse dramaturgique et artistique, très loin des nouvelles technologies… 

Une Mousson d’Été qui restera dans les mémoires ! Les musiciens et chanteurs, tous les soirs, comme chaque année, après une journée bien remplie, nous invitait à danser masqués avant de tomber dans les Bras de Morphée…

Elisabeth Naud

Cette  édition de la Mousson d’été a eu lieu du 23 au 29 août à l’Abbaye des Prémontrés,  Pont-à-Mousson (Meurthe-et-Moselle).

Pour un temps soit peu de Laurène Marx, est publié aux Editions Théâtrales.

L’Arbre à sang d’Angus Cerini est éditée par la Maison Antoine Vitez.

 

 

 

 

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