Comme tu me veux de Luigi Pirandello, traduction et mise en scène de Stéphane Braunschweig

Comme tu me veux de Luigi Pirandello, traduction et mise en scène  de Stéphane Braunschweig 

C’est la quatrième pièce du célèbre dramaturge sicilien que monte le directeur de l’Odéon après Vêtir ceux qui sont nus et Six personnages en quête d’auteur et Les Géants de la montagne. Nous sommes en 1928 après la fin de la première guerre mondiale à Berlin où Luigi Pirandello, en froid avec Mussolini qui semble plus attiré par le cinéma que par le créations théâtrales du dramaturge. Il y vécut cinq ans -ce que l’on oublie souvent- et il écrivit cette pièce en 1930 donc peu de temps après y être arrivé.

Au premier acte, à Berlin où Hitler prend le pouvoir, Elma, une danseuse de cabaret est la maîtresse de l’écrivain Carl Salter, plus âgé qu’elle. Cette séductrice, dont ne sait pas grand-chose et qui aimante les hommes, est reconnue par Boffi, un photographe italien, ami de Bruno Pieri, un officier. Il pense qu’elle est en fait Lucia, une jeune femme mariée à son ami. Elle a été portée disparue en 1917 après la guerre, au nord de l’Italie qu’ont dévasté et pillé les troupes autrichiennes. Avec, à la clé, des milliers de morts et des femmes violées par les soldats, y compris par leurs chefs. Comme elles, sans doute violée et traumatisée, Lucia serait vite tombée dans une vie de fête alcoolisée, comme pour s’étourdir et oublier son passé. Bruno lui a essayé de la retrouver mais en vain…

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Au second acte, nous sommes en Vénétie, dans une maison luxueuse avec un grand et beau salon où Elma est revenue  mais dont elle semble avoir perdu jusqu’au souvenir si, du moins, elle est bien cette Lucia que son mari a fait rechercher. Et où vivent maintenant un oncle et une tante, Salesio et Lena. Cette Inconnue veut sans doute clore un passé douloureux et dit à Bruno qu’elle sera « comme tu me veux ». mais elle voit vite que son cher mari a intérêt pour conserver la maison, à la retrouver en vie, sinon elle lui échappera. Lucia s’aperçoit que cette Italie actuelle n’est donc guère mieux que le Berlin qu’elle a quitté et elle refuse qu’on la reconnaisse.

Au troisième acte, Carl Salter arrive de Berlin avec une femme visiblement atteinte de démence. Un médecin veut prouver qu’elle est bien Lucia, puisqu’elle répète Lena, le nom de la tante qui vit dans cette maison. Le dramaturge sicilien introduit un personnage de jeune femme folle, mal habillée et incapable ou presque, de s’exprimer. Symbolisant les désastres du passé et un impossible retour à une vie normale.. Pirandello, un moment ébloui par Mussolini, semble vouliur régler ses comptes avec lui. Il a nettement peur de cette Italie très conformiste, sous la coupe de l’Eglise toute puissante, et  qui lui répugne profondément. Et Elma/Lucia, dans un coup de théâtre un peu factice,  décidera de repartir pour Berlin avec Salter… Sans doute la seule issue pour cette femme sans passé ni futur.

« Pour Pirandello, dit très bien Stéphane Braunschweig, la folie et l’art sont les seules voies de sortie possibles, et c’est pourquoi, dans Comme tu me veux, Lucia a deux visages, réversibles : celui de la Folle, à jamais hors de la réalité et sans identité, et celui de l’Inconnue, véritable figure de l’actrice, capable de se réinventer dans une nouvelle identité, de donner vie aux fantômes et de repousser les limites de la réalité. Peu importe que l’Inconnue soit réellement Lucia, semble nous dire Pirandello, du moment que l’on y «croit» et que la vie retrouve du sens dans cette illusion. C’est tout le théâtre qui est au cœur de ce paradoxe.»

Dans le texte écrit par Pirandello il y a presque un siècle, Stéphane Braunschweig trouve un écho avec la situation actuelle où nous vivons dans une totale certitude/incertitude, un état qui semble l’obséder puisqu’il le répète cinq fois en quelques lignes. La seule issue étant selon lui «comme Pirandello le suggère, de nous servir aussi du pouvoir de l’imagination pour retrouver un rapport au monde. Reste au-delà de cette fine analyse, à savoir comment on peut mettre en scène cette pièce intéressante mais un peu datée.
Mais Stéphane Braunschweig semble avoir eu quelque mal avec faire coïncider un texte difficile avec la scénographie trop imposante qu’il a conçue. C’est sur le plan esthétique assez réussi, que ce soit dans ce cabaret berlinois entouré d’un rideau vert, ou ensuite dans le grand et beau salon. Mais  pourquoi faire jouer ses acteurs sur une plaque rectangulaire en verre quadrillé où ils ne semblent pas à l’aise (les répétitions sur cet espace bizarre n’ont pas dû être faciles!). Et pourquoi cette plaque se soulève-t-elle pour laisser s’envoler de la fumée. Pourquoi aussi surligner cette sombre période l’Histoire avec des vidéos de ruines de villes bombardées? Cette mise en scène honnête a quelque chose de glacé et reste assez peu convaincante. Et il y a de sacrées longueurs.

Mais heureusement, il y a Chloé Réjon; à peu près tout le temps sur le plateau, elle en a une maîtrise absolue et est remarquable quand elle se met, en vraie et fausse Lucia, à manipuler les autres. Elle réussit à donner vie à cette jeune femme aussi fascinante qu’insaisissable et mystérieuse, qui peut changer de sentiment en quelques secondes... Du grand art et tous les autres acteurs sont tout à fait justes et crédibles. En particulier, Sharif Andoura (Boffi), Claude Duparfait (l’écrivain Carl Salter) et Cécile Coustillac, très impressionnante dans ce personnage de folle, ou encore Lamya Regragi Muzio (Inès Maspéri).
A voir surtout pour le jeu de Chloé Réjon et si vous voulez découvrir cette pièce qui n’est pas souvent jouée de Luigi Pirandello ( il y a une douzaine de personnages!). Elle n’a pas non plus la valeur de Chacun sa vérité ou des Géants de la montagne. 

Philippe du Vignal

Jusqu’au 8 octobre, Odéon-Théâtre de l’Europe, Place de l’Odéon, Paris (VI ème).

Le texte dans la nouvelle traduction de Stéphane Braunschweig est publié aux Solitaires Intempestifs.

 

 

 

 


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